Lettre à la France 1898- 2015

 

Dans les affreux jours de trouble moral que nous traversons, au moment où la conscience publique paraît s’obscurcir, c’est à toi que je m’adresse, France, à la nation, à la patrie !

 

…Et c’est vrai, la grande masse en est là, surtout la masse des petits et des humbles, le peuple des villes, presque toute la province et toutes les campagnes, cette majorité considérable de ceux qui acceptent l’opinion des journaux ou des voisins, qui n’ont le moyen ni de se documenter, ni de réfléchir. Que s’est-il donc passé, comment ton peuple, France, ton peuple de bon cœur et de bon sens, a-t-il pu en venir à cette férocité de la peur, à ces ténèbres de l’intolérance ?

 

…Quelle angoisse et quelle tristesse, France, dans l’âme de ceux qui t’aiment, qui veulent ton honneur et ta grandeur ! Je me penche avec détresse sur cette mer trouble et démontée de ton peuple, je me demande où sont les causes de la tempête qui menace d’emporter le meilleur de ta gloire. Rien n’est d’une plus mortelle gravité, je vois là d’inquiétants symptômes. Et j’oserai tout dire, car je n’ai jamais eu qu’une passion dans ma vie, la vérité, et je ne fais ici que continuer mon œuvre.

 

                                                                                                                          Emile Zola 1898

 

Chère France,

 

On dit que l’histoire est un éternel recommencement. On dit que la roue tourne et le cycle se perpétue. On dit que le progrès seul change les données socio-économiques et ce fameux progrès semble accélérer le processus.

 

C’est en relisant les belles lettres que j’ai découvert que ce texte de 1898 était on ne peut plus d’actualité. Le contexte est quelque peu différent mais à l’époque ça a conduit à la Grande Guerre qu’on célèbre tous les 11 Novembre en oubliant comment tout est arrivé.

 

Cette guerre en a entrainé une autre quelques années plus tard avec des millions de victimes innocentes dont 6 millions du fait de leur religion.

 

Chère France,

 

A l’heure de la mondialisation. Alors que nous subissons les crises économiques, sociales, géopolitiques avec son lot de guerres impliquant de grands mouvements migratoires, qu’une catastrophe climatique nous guette… Le  réflexe qui tente le peuple est le repli identitaire, la recherche d’un bouc émissaire.

 

Comment peut-on ainsi rejeter les migrants cherchant refuge loin de leur pays en guerre où ils risquent leur vie ?

 

Comment peut-on ainsi ignorer nos sans abris, nos mal logés, nos compatriotes vivant sous le seuil de pauvreté qui représentent 10 millions de personnes et que l’on agite maintenant comme un hochet pour justifier nos fermetures de frontières.

 

Comment avons-nous pu ghettoïser nos villes pour mettre à la marge nos enfants de la République et en faire des citoyens de seconde zone.

 

Chère France,

 

On est à un tournant de l’histoire et tu es en train de sombrer dans l’ignorance et l’obscurantisme, tu es en train de tourner le dos à tes enfants, ceux même qui t’ont mené à ta gloire.

 

Je sais que tu as promis de ne pas faire de différence entre tes enfants. Ta devise est LIBERTE EGALITE, FRATERNITE, mais aujourd’hui, en es tu encore consciente ?

 

Chère France,

 

Nos élus(es) que nous, citoyennes et citoyens, avons porté au pouvoir pour nous représenter, défendre nos intérêts et défendre les intérêts de la France, t’ont trahi en faisant passer leurs intérêt personnels avant tout.

 

Ils sont étalés sur les bancs de l’Assemblée, du Sénat, dans les conseils municipaux, départementaux, ou régionaux et dans toutes les autres instances qu’ils ont inventé pour leurs besoins de pouvoir, d’indemnités et de clientélismes, à écouter distraitement décidant de tous les aspects de ton avenir, et donc de notre avenir, sans maitriser aucun sujet Chère France.

 

Chère France,

 

Ton peuple qui jadis accueillait tous ceux qui frappaient à sa porte, ton peuple veut rallumer les buchers. Bucher de l’inquisition, bucher des vanités…

 

Avant d’être juif, chrétien, musulman, athée ou autre, ton peuple était le peuple de France. Aujourd’hui l’appartenance religieuse et pointée du doigt avant la citoyenneté. Çelà ne te rappelle t-il rien, chère France ?

 

Ton peuple s’est perdu dans cette sombre nuit que nos politiques et leurs partis nous impose.

 

Cette nuit qui nous effraie comme des enfants et dont nos puissants jouent pour mieux se jouer de nous.

 

La grande masse silencieuse est en marche. La masse des petits et des pauvres, la masse des ouvriers et des chômeurs, la masse des agriculteurs et des ruraux, est en train de sombrer  dans l’ignorance, l’intolérance et le rejet de l’autre guidée par la désinformation, l’intoxication et le prosélytisme.

 

Chère France,

 

Pendant que des fous que notre monde de fous à créer assassinent dans tes rues j’entends le bruit des bottes raisonner dans les avenues pour nous en sauver !

 

Pendant que des chefs d’Etats mangent dans les plus grands restaurants de ta capitale pour réfléchir comment sauver une planète qu’ils ont détruite, j’entends le bruit des ventres vides de tes enfants dans des logements insalubres et dans les rues.

 

Pendant que la campagne électorale bat son plein sur le thème du terrorisme, j’entends tes enfants pleurer car ils viennent d’être licenciés.

 

Pendant qu’on pleure aujourd’hui nos enfants morts des mains de la barbarie en oubliant la misère du monde entier et en criant vengeance, j’entends les mères syriennes pleurer leurs enfants morts lors de nos bombardements.

 

Pendant que nos dirigeants nous imposent l’Etat d’urgence pour nous protéger, j’entends les plaintes des innocents et la révolte qui gronde.

 

Chère France,

 

Où est passé ton peuple ? Où se cache-t-il ? Pourquoi ne veut-il pas réagir ? Pourquoi il te mène et nous mène vers le gouffre ? Et toi chère France où es-tu ? Qu’es tu devenue ?  

 

Chère France,

 

Je ne suis pas Emile Zola et il n’existe plus de grands Hommes comme lui et comme toux ceux qui ont fait ton Histoire, ta Renommée.

 

Il ne reste plus que des « suicides français » et des « soumissions » qui usent de la plume et de l’encre en prétendant te défendre alors qu’ils veulent que faire de l’argent en jouant sur nos peurs absurdes.

 

Je refuse de leurs laisser la place. Je refuse les bêlements imbéciles à l’unisson d’une pensée absurde, morbide et xénophobe. Je refuse de laisser mourir l’espoir dans les yeux des enfants et de leur avouer un jour « nous savions mais nous n’avons rien fait ».

 

Alors :

 

Je t’en conjure, France, sois encore la grande France, reviens à toi, retrouve-toi…France réveille-toi, songe à ta gloire…Et ce sera pour ta gloire finale, France, car je suis sans crainte au fond, je sais qu’on aura beau attenter à ta raison et à ta santé, tu es quand même l’avenir, tu auras toujours des réveils triomphants de vérité et de justice !

 

Rabia Franoux Moukhlesse 2015

 

 Lettre à toutes les citoyennes et citoyens et aux élus(es) de la République.

 

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