Il y a bien, bien longtemps, dans un royaume très, très lointain…

Une grande colère aussi. Non seulement de voir que nous sommes trop peu à s’en soucier mais aussi et surtout que beaucoup de mes sœurs acceptent et défendent même cette position hiérarchiquement inférieure au mâle-mal.

Il y a bien, bien longtemps, dans un royaume très, très lointain…

 

Dans les années 70 est née une petite princesse. C’était un jour gris de Novembre et elle était la dernière d’une fratrie de 6. La famille n’était pas bien riche et vivait dans un quartier ou tout le monde se connaissait et se côtoyait. Tous les enfants jouaient ensemble. Il restait une communauté juive mais personne ne se souciait d’une quelconque différence. Il y avait des riches et des moins riches et si cela se remarquait à la qualité des fournitures scolaires, tous les enfants étaient mélangés dans la même école et tous les enfants faisaient de leur mieux pour apprendre de maîtres un peu sévères comme il était d’usage à l’époque. Une fois l’apprentissage fini, l’insouciance de l’enfance reprenait le dessus et on entendait les cris de joie des enfants dans la rue. Tout le monde dans le quartier connaissait tout le monde. La petite princesse lorsqu’elle se promenait dans le quartier saluait tous les habitants qui la regardaient attendris face à ce joyaux d’innocence. Lorsqu’il faisait chaud en été, elle partait quelquefois chercher chez l’épicier du coin une bouteille de soda fraiche. Ils la regardaient amusés, uniquement vêtue d’une culotte avec cette bouteille qui la faisait frissonnée lorsqu’elle effleurait sa peau nue. Nul regard vicieux, nul regard réprobateur sur cette nudité innocente lorsqu’elle trottait ainsi, les pieds nus sur le trottoir non jonchés d’immondices qui auraient pu la blesser. On la surnommait la princesse aux pieds nus. Le royaume était calme et tranquille mais elle avait entendu des histoires de coins sombres dans la ville où de petites princesses comme elle avaient rencontrées de vilains messieurs qui leur avait fait du mal mais chut…

 

Dans les années 80, la princesse a grandie dans la ville de Fès. A partir du moment où les filles ont commencé à être formées, elle a constaté que plusieurs meutes de garçon les attendaient à la sortie du collège. Dans ces meutes masculines, il y avait deux sortes de bestioles : celles qui appartenaient au clan (frères, cousins, et tous ceux qui se disaient proches de la famille) et qui se prenaient pour des bergers allemands. Il fallait toujours qu’ils soient sur le dos des filles à vérifier qu’elles ne se laissent pas conter fleurette par un mâle d’un autre clan. Et dans les autres clans, ils se prenaient tous pour des loups déguisés en agneaux. Ils étaient gentils avec vous et vous promettaient toutes sortes de choses mais avec le regard légèrement vicieux de l’adolescent ou du jeune homme à la chasse. La princesse voyait bien les scénettes qui se déroulaient devant ses yeux et elle s’en amusait tout en en ayant peur car elle n’était pas aussi dégourdie que certaines de ces camarades. Du coup, elle évitait tous les mâles amis ou ennemis et filait droit vers la maison en regardant ses pieds. On la surnommait le petit chaperon rouge car elle avait peur du loup. Et elle, elle chuchotait « salauds de frères » en pensant à tous ceux qui avaient oser lui dire de rentrer directement à la maison dès la sortie du collège , en pensant à tous ceux qui avaient oser lui faire gouter une tarte à cinq doigts alors qu’elle ne faisait que discuter avec un garçon sans penser à mal

Parfois lorsqu’elle voyait ses frères considérer les filles comme leurs servantes, elle se prenait pour la princesse blanche neige qui restait au logis pour s’occuper des tâches ménagères afin de ne pas sortir dans la foret de la ville où le danger la guettait. Plus tard, elle est entrée au lycée. Elle a commencé à beaucoup lire, à s’intéresser à des choses de grands, à poser des questions, et des pourquoi et des comment ? Elle avait noté que parmi les adultes il y avait d’autres préoccupations que les filles. Certains revendiquaient. La Palestine et le malheur des frères arabes se pleuraient au son de chants engagés dans des réunions politiques tenues semi clandestinement par des gauchos qui rêvaient également de plus de droits dans notre joli Maroc. Ces garçons et ces hommes faisaient tous figures de héros à ses yeux. Telles des icônes romantiques de ché gévara à la marocaine. Elle en a vu tomber lors des grandes grèves et des grandes répressions qui s’en sont suivies. Elle a remarqué les yeux inquisiteurs des gardiens qui rapportaient au Caïd, des flics en civils, des fonctionnaires de l’autorité qui vous regardaient avec un sentiment de toute puissance, comme s’ils tenaient votre vie entre leurs mains, comme s’ils étaient tous investis du même pouvoir que le Roi. Elle s’est alors révoltée contre toutes les injustices qui touchaient son Maroc et elle était en perpétuel conflit. On l’a alors surnommée la princesse au petit pois.

 

Dans les années 90. La princesse a quitté le cocon familial pour se rendre à Casablanca y faire ses études puis y travailler. Elle y a découvert un monde d’hommes, un monde dur pour les femmes. Elle y a fait sa place en se battant et en pestant contre l’inégalité salariale entre hommes et femmes. Elle s’est impliquée dans les associations pour les droits des femmes, les droits des enfants enfin toutes les personnes que l’on dit faibles même si cet intitulé est détestable. Elle a découvert comment l’on ne parlait pas des malades du sida. Elle a aussi essayé de vivre sa vie. Elle a connu ses premiers chagrins et a subi des trahisons car elle croyait ne plus avoir peur des loups. Elle s’est sentie prise au piège en voyant le regard des autres sur une fille indépendante, non mariée et célibataire. Elle a rencontré beaucoup de femmes comme elles. Coincées entre un besoin de modernité et une société désuète qui tentait de se moderniser sous l’impulsion d’un roi vieillissant et souhaitant tourner la page. Elle a espéré avec l’arrivée du nouveau roi et le souffle de renouveau et de changement qu’il semblait porter. Et pendant toutes ces années, la princesse a attendu le prince charmant. Ces amis se moquaient d’elle en-là traitant de belle au bois dormant et pensant que personne ne défierait le dragon avant de poser un baiser chaste sur les lèvres de la princesse.

 

Et il est arrivé dans les années 2000, et elle est partie avec son prince par-delà les mers. Elle a changé de royaume pour une nouvelle terre de cocagne. Le pays des droits de l’Homme et de la Liberté ! Passés les premiers émerveillements, elle a ouvert les yeux. Elle y a vu la pauvreté qui grandissait avec la crise. Elle y a vu les ghettos cachés en périphérie des villes. Elle y a vu le racisme s’affirmer de plus en plus. Elle y a vu toutes les princesses dont les parents étaient originaires des mêmes contrées lointaines qu’elle et qui voulaient refonder le royaume imaginé de leurs aïeux. Pour cela elles s’habillaient comme aux temps jadis, leurs diadèmes faits d’un morceau de tissu. Et elle s’étonnait d’en voir plus ici que dans son royaume d’origine. Elle les a vues d’année en année, lors des transhumances estivales, venir porter la bonne parole et le bien vêtir dans son royaume en quête de liberté. Elle les a vues apporter une prison aux femmes en quête de couronne. Et elle est devenue une princesse guerrière. En guise d’épée elle a pris sa plume, elle a pris son pinceau, elle a pris la parole. Elle a tenté d’apporter la lumière dans un monde en plein crépuscule. Et elle a constaté que ce royaume des lumières, n’avait plus les moyens de payer sa facture d’électricité et que dans les zones d’ombres, les loups se regroupaient pour attaquer les faibles alors elle a voulu redevenir la princesse Yasmine et revenir dans son royaume où un génie se cachait peut être dans une lampe magique.

 

Et maintenant ? Il m’a fallu longtemps pour comprendre que nous ne vivons pas dans les contes de fées même si pour préserver mes enfants et mes proches je continue de rêver de monde meilleur et de raconter des histoires qui, je l’espère, changeront le monde et les petites histoires. Lorsque je me penche sur la vie des femmes d’aujourd’hui je ressens une infinie tristesse, une grande colère et un peu d’espoir au bout d’un lointain tunnel.

 

Une infinie tristesse en faisant le constat que plus de la moitié de l’Humanité reste en deçà d’une autre moitié. Oh bien sûr la gradation de cette échelle n’est pas la même en fonction des pays. Entre des pays dits avancés où le s’on se bat pour l’égalité salariale et les pays les plus archaïque où la femme est un res nullus propriété et jouet des hommes il y une infinité d’échelons. Mais dans mon Maroc je vois que l’ensemble des situations sont présentes. Entre la non égalité des droits et des traitements en fonction de votre classe sociale et de votre éducation, il y a des milliers de femmes qui souffrent, consciemment ou non, en silence la plupart du temps, de cette inégalité que je trouve profondément injuste.

Une grande colère aussi. Non seulement de voir que nous sommes trop peu à s’en soucier mais aussi et surtout que beaucoup de mes sœurs acceptent et défendent même cette position hiérarchiquement inférieure au mâle-mal.

Et de l’espoir aussi car dans un monde globalisé nous ne pourrons pas sans cesse ériger des murs contre la connaissance.

Après tout nous sommes toutes des princesses et sans nous les hommes resteraient des crapauds !

Rabia Moukhlesse Franoux

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