BIENVEILLANT, VOUS AVEZ DIT BIENVEILLANT ?

La mode est partout jusque dans la langue française. Un terme qui revient depuis un certain temps voire un temps certain est le terme bienveillance.

Je l’ai noté principalement dans trois domaines : l’enseignement, la politique et les débats intellectuels ou prétendus comme tels. Et, en me posant cinq minutes, je trouve que finalement ce terme est utilisé à mauvais escient dans les trois cas.

Dans l’enseignement, les professeurs l’utilisent pour nous faire croire que chaque enfant ayant son rythme, ses particularités, ses points forts et ses points faibles sera traité comme il se doit afin de « gommer » les inégalités génétiques ou sociales pour que tous accèdent au sésame suprême matérialisé par un diplôme. Ce discours est valable jusqu’au baccalauréat sachant que le but ultime est d’avoir 90% d’une classe d’âge atteignant ce niveau. Il méconnaît toujours les filières professionnelles d’avant ou d’après bac comme si les métiers manuels ou ne nécessitant pas un bac + 5 n’étaient toujours pas digne d’intérêt. Il méconnait également l’envie, la capacité d’agrégation des enfants au système, les multiplicités de l’intelligence et les difficultés en découlant. La pensée unique est bien là avec son programme officiel et ses règles de notations. Bienveillant en regardant un élève se débattre avec ses devoirs soit, mais le résultat avant tout ! Ce système de résultat s’affiche d’ailleurs fièrement à travers les taux de réussite brandis comme des arguments commerciaux pour inscrire son enfant dans telle école plutôt que telle autre, montrant bien qu’entre établissements publics et privés la bienveillance n’est pas de mise. Une fois le bac obtenu, la bienveillance disparaît totalement pour être remplacée par l’ « excellence » car, à ce stade-là, on ne se cache plus. Vous êtes bien dans un monde impitoyable où les plus forts survivront dans un environnement économique rappelant plus la guerre que le monde bienveillant des bisounours. L’autorégulation du marché par le libéralisme est cruelle pour l’individu. Dans ce contexte, je me demande si les enseignants doivent encore employer le terme de bienveillance pour sauver un peu de l’innocence de nos enfants ou ne devraient-ils pas utiliser un parler vrais afin de les préparer à la terrible réalité ?

 

Dans les partis politiques il est également de bon ton d’utiliser à tout va le terme bienveillant. On l’entend particulièrement en interne des partis afin que les différents « camarades » de lutte ne s’entredéchirent pas à tout le moins officiellement. Quand il est utilisé dans le débat inter-partis, il est là pour rappeler que quelles que soient les convictions (ou du moins celles qui sont affichées à défaut d’être souvent réelles), les politiques font bien tous partis d’une même caste. Qu’à ce titre il faut se serrer les coudes, voire même s’aider de temps à autre, histoire que l’histoire ne se passe qu’entre soit. Faire entrer dans le jeu des gens non autorisés ou non au courant des codes de conduites non écrits mais évidents pourrait être dangereux pour cette classe népotique qui vit grassement, sans rapport quantifiable avec la production d’un intérêt public. On ne tue pas la poule aux œufs d’or, on ne partage pas le gâteau. Pour justifier les différentes charges et privilèges, il faut bien que le grand public qui, on a presque faillit l’oublier, est détenteur du droit de vote, pense que la mascarade à des accents de vérité. S’affronter oui, mais en toute bienveillance car nous ne sommes pas des sauvages. Nous sommes même des gens très important car sans nous, le gouvernement, la démocratie, le fondement du pacte social n’existeraient plus ! Seulement voilà, en principe, le pacte qui a été fait par la population est de déléguer une partie de son pouvoir de décision à des gens qui vont la représenter et tout faire pour que son bonheur soit la visée principale. Pour cela, nous voulons des Lois justes, une bonne dose de liberté tout en nous garantissant la sécurité, la possibilité de vivre dignement dans un environnement économique et social nous garantissant emploi, salaire décent et accès aux services publics essentiels que sont l’éducation et la santé. Or, que voit-on dans tous les pays ? On assiste à une privatisation de tous les services publics au nom de raisons économiques toutes puissantes et en dehors de toute bienveillance sauf pour les classes les plus privilégiées. La santé ? Trop chère. L’éducation ? Trop chère. Les retraites ? Trop chères. Les aides sociales ? Trop chères etc.. Tout est toujours trop cher sauf lorsqu’il s’agit de ses propres privilèges auquel cas les économies à réalisér sont soit disant trop insignifiantes pour s’en occuper. Ou encore lorsqu’il s’agit des intérêts de ses amis auxquels on ne peut toucher et que l’on justifie par la création de richesses nécessaires à toute société. Mais on oublie de parler de juste redistribution. Paradis fiscaux, privilèges fiscaux, baisse des impositions, exonérations etc. A chaque fois que l’on a usé de ses armes légales pour favoriser les entreprises ou les plus aisés, il n’y a jamais eu de création de poste, d’enrichissement partagé, de baisse de la misère. Les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Voilà la réalité de la bienveillance en politique alors, dans ces conditions, il conviendrait d’arrêter de vouloir nous y faire croire.

Dans les milieux intellectuels enfin on utilise également beaucoup ce terme. Ceci n’empêche pas chacun de vouloir avoir raison, d’exister à travers cela, d’être reconnu. Et oui, nous sommes désormais une société essentiellement individualiste, en mal de repères, où tout le monde veut être connu, passer dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Bien souvent l’idée elle-même n’est qu’un prétexte, un argument commercial pour arriver à ses fins : vendre un livre, une conférence, une idée, avoir un poste. Point d’altruisme. Pas de but suprême. Rien pour faire avancer une cause pour le bien être de la majorité. Faire progresser l’Humanité tient presque de la gageure, voire de l’obscène pour certains. Mon idée avant tout, et moi devant. De fait, même les belles causes sont fragmentées par la peur de voir entrer dans le cercle des gens qui pourraient vous voler la vedette. Comme si la cause en elle-même n’était pas le but ultime. Avec une telle bienveillance, comment voulez-vous que les choses s’arrangent ?

Dès lors, je vous le dis, le premier qui ose utiliser le terme de bienveillance devant moi entrainera mes foudres car notre monde est tout sauf bienveillant, les gens sont tout sauf bienveillants. La langue française est suffisamment riche pour ne pas utiliser des termes qui font chic dans une conversation mais qui ne relatent aucune réalité, autant utiliser le bon terme. Je dis bienveillant, mais je dis rien !

#safibaraka

 

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