JOURNAL D’HANÂA

Texte ecrit en Septembre 2015

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Je m’appelle Hanâa et j’ai 10 ans depuis le printemps dernier. Je suis étendue sur cette plage de sable fin de ce pays que l’on appelle la Grèce. Je savais que mes parents me préparaient une surprise, mais des vacances au bord de la mer c’est inespéré. Je suis là, je n’ai pas de maillot, mes habits sont mouillés. J’essaie de tourner la tête pour trouver mon petit frère et mes parents, mais je ne les voie pas. Je ne vois que des ombres allongées autour de moi. Dans le ciel, pas de soleil, qu’une nuit noire sans étoile et sans lune.. J’ai peur. J’essaie de crier, mais aucun son ne sort de ma bouche. Où sont mon papa, ma maman, mon petit frère ? Que ce passe-t-il ? Et à cet instant précis, les souvenirs me reviennent petit à petit.

Je ne suis pas d’ici, car je suis née à Alep en Syrie. C’était le 15 mars 2005. Mon papa est ingénieur et ma maman était professeur dans un lycée, mais depuis que je suis arrivée, elle a décidé de ne plus aller travailler pour s’occuper de moi. Ma maman est très belle, avec de grands yeux verts et de longs cheveux blonds qui sentent bon. Mon papa est toujours à lui tenir la main avec un grand sourire fier. Mon petit frère est arrivé en 2010. Il est mignon, mais il ne laisse personne dormir. On habite une maison avec un petit jardin plein de fleurs odorantes. Je vais à l’école où j’apprends plein de choses. Je veux devenir « voyageuse » alors mon papa m’apprend l’anglais et le français.

Mon papa n’aime pas le Président. Il manifeste ce 15 mars 2011 à Damas pour avoir plus de liberté, plus d’égalité.
Tout le monde parle du printemps arabe, mais les fleurs ont disparues.
Le Printemps dans ma ville s’est volatilisé.
Notre Président a décidé de nous punir et il a bombardé notre ville pour que les grands se taisent.

Des soldats passent tout le temps dans les rues, mais papa me rassure : « ça va vite se calmer, ne t’inquiètes pas ! ». Je viens d’avoir 6 ans ce printemps, ma vie vient de se briser, mais il reste quelques fleurs dans mon jardin et j’aide maman à les arroser.
Je ne vais plus à l’école, mon frère m’embête et papa ne va plus au travail. Il est triste. Il revient de la banque avec un gros tas de billets verts.
L’eau du robinet ne coule plus tout le temps comme avant. Je me sens sale et mes cheveux me grattent.

Ce jour de septembre 2012, mon papa est heureux. Il nous annonce que l’armée syrienne libre est enfin là. On chante, on danse. Ca ne dure pas longtemps.
Des voitures passent avec des hommes en noirs portant des armes. Tout le monde applaudit dans la rue. Je les regarde, fascinée. L’un d’eux s’arrête et me dit en français de couvrir ma tête. Je me tourne vers papa « c’est chouette papa, ce sont des français qui sont venus nous sauver ! » mais mon papa a mis sa veste sur ma tête et il m’a porté pour me ramener à la maison, tandis que j’entends derrière moi tout près ; « Morts à la France, Mort aux Koufar (NDL impies) ». Je ne comprends pas ce que des français font ici, et pourquoi ils veulent tuer tout le monde.

Papa nous explique que les hommes en noir font partis de Daesh et que maman et moi n’avons plus le droit de sortir de la maison.
Maman n’est pas d’accord, alors elle sort malgré tout.
Des hommes la ramènent à la maison en lui faisant mal et en criant. On m’enferme avec mon petit frère et papa dans une chambre. J’entends maman crier et pleurer.
Papa frappe comme un fou sur la porte.
Des rires s’éloignent.
Les cris disparaissent.
Je n’entends plus que maman pleurer.
Papa et maman ont toujours cet air triste et parlent en chuchotant, pour que je ne comprenne pas.

C’est la nuit, maman nous réveille mon petit frère et moi puis nous dit tout bas que nous partons en vacances, mais que les hommes en noir ne doivent pas le savoir, alors il ne faut surtout pas faire de bruit. On marche, on marche beaucoup. Je suis fatiguée, mon petit frère pleure doucement. Un homme nous attend, prend les billets verts de papa et on se cache dans le coffre de sa voiture. Nous roulons beaucoup... On s’arrête parfois et l’homme donne les billets verts de Papa à d’autres gens. Il parle en français et en anglais. Son arabe n’est pas comme le nôtre et je ne comprends pas tout… A chaque fois maman me serre très fort la main, elle a peur.
La voiture s’arrête et l’homme nous dit de courir vite. On arrive devant un grillage barbelé que papa soulève pour que nous puissions passer dessous. Ses mains saignent.

Nous sommes en Turquie et nous sommes sauvés. Enfin c’est ce que dit papa.
Il y a tous ces gens autour de nous, des jeunes, des vieux. Nous sommes sous des tentes blanches. Ma maman me dit que ce camp lui rappel ses cours d’histoire quand elle était au lycée, mais elle ne veut pas me raconter car cette époque était trop horrible. J’ai froid, j’ai faim, j’ai de la fièvre. Ma maman me caresse la tête et me fredonne des chansons. Je vois ses grands yeux verts. Ils sont tristes. Je ne vois plus ses cheveux blonds, car elle porte un foulard depuis que les hommes en noir sont venus à la maison.
Cela fait deux mois que nous sommes « sauvés ».

Je vais mieux, alors nous prenons nos affaires et nous partons. Nous marchons encore beaucoup. Nous dormons sur le bord de la route et nous croisons de temps en temps les voitures de la police et de l’armée turque. J’ai l’impression qu’ils font semblant de ne pas nous voir. Cela dure longtemps, jusqu’à ce que nous arrivions dans la ville d’Izmir. Alors je vois enfin un sourire sur les lèvres de maman. Cela fait si longtemps que je ne l’ai pas vu sourire.
On doit continuer pour arriver enfin à la mer.
Mon papa discute avec beaucoup de gens, il part et revient.
Il nous demande de le suivre et nous mène dans une crique éloignée. Nous sommes beaucoup et nous entrons dans l’eau pour monter sur ce gros bateau en caoutchouc. Les gens ont peur, on se pousse, mais personne ne parle fort.
Le moteur se met en marche et nous nous éloignons de la côte. Tout le monde est joyeux, la délivrance est proche.
Le vent souffle, les vagues grossissent, des nuages noirs apparaissent dans le ciel…
Des enfants pleurent, des plus petits et des plus grands que moi. Même des mamans et des papas pleurent. Papa et maman nous serrent fort dans leurs bras. Papa nous raconte l’histoire du petit prince qui fait un long voyage.
Ca crie, ça hurle…
J’entends « Papa et maman vous aiment » et puis plus rien… le silence et le froid.

Je m’appelle Hanâa et j’ai 10 ans depuis le printemps dernier. Je suis étendue sur cette plage de sable fin de ce pays que l’on appelle la Grèce.
J’ai froid et je ne peux plus bouger. Des gens passent à côté de moi, mais ne s’arrêtent pas. D’autres hommes en uniforme arrivent pour nous prendre et nous mettre dans de grands sacs plastiques.
Je ne vois pas papa, maman et mon petit frère, mais je sais maintenant que je ne les reverrais plus.
Je ne sentirais plus les fleurs.
Je ne pourrais plus voyager.
Je ne pourrais plus aller à l’école.
Je ne mérite peut être pas de vivre. Je suis peut-être trop musulmane pour ce monde ? Ma peau est peut-être trop foncée mais ma maman a la peau blanche, les yeux verts et les cheveux blonds.
Pourquoi est-ce que les gens sont si méchants ? Pourquoi est-ce qu’ils nous ont fait du mal ? Pourquoi personne ne veut de nous ? Même la mer nous a rejeté sur cette plage…

Je m’appelais Hanâa, j’avais 10 ans, ce fut mon dernier printemps.

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