Quel Hirak ?

 

Coup de tonnerre dans le ciel marocain. Après une légitime fierté de la prestation de nos lions et malgré leur élimination, tout le peuple marocain était soudé derrière son équipe nationale et voilà que le calendrier judiciaire nous rappelle à nos fractures.

Comme toujours dans ce genre de cas, le citoyen lambda qui n’est pas au fait des évènements réels ou supposés et dont l’interprétation dépend de l’éclairage que l’on veut bien en donner et de réactions plus épidermiques que pragmatiques couplé à la complexité judiciaire réagit. Et cette réaction est toujours vive au Maroc illustrant ainsi notre soif de nous exprimer, notre désir de justice, nos frustrations et nos peurs.

De quoi parle-t-on ?

Nous avons d’un côté une région pauvre, qui est délaissée et qui a bout de nerf s’est soulevée plus ou moins pacifiquement. Je dis plus ou moins car des manifestations sont rarement calmes lorsque les participants ont l’impression de ne plus rien à perdre et que les esprits s’échauffent vite en présence des représentants de l’autorité qui sont la cause de tous leurs malheurs dans leur tête. Qu’ont-ils réclamés ? Des hôpitaux, des écoles, du travail, de l’espoir et une reconnaissance de la classe politique pensant avoir été oubliés par Rabat.

Et quelle a été la réponse qu’ils ont obtenue ? Des fonds et un plan de développement d’urgence avec l’exécution que l’on en connait et qui a abouti à plusieurs limogeages. Des réunions avec de hauts représentants qui sont retournés travailler avec un calendrier administratif qui est forcément long alors que la population locale ressent l’urgence et voudrait des réponses et des actions immédiates.

Et tout ceci nous a montré des scènes d’émeutes, des blessés et de destruction. Bref, le chaos. Le bilan humain aussi est lourd, des morts du côté des manifestants, des dizaines de blessés des deux côtés.

Il a été reproché la brutalité de la gestion de la crise par les forces de l’ordre par les associations des droits de l’homme. On a également hurlé que l’information avait été contrôlée en empêchant les journalistes de faire leur travail.

On a bien senti la fébrilité des autorités ayant peur du déclenchement d’un vaste mouvement similaire à ceux de 2011 et pouvant entraîner une déstabilisation du pouvoir.

Et maintenant que les faits sont quasi oubliés dans leurs détails de la majeure partie de la population qui ne réagit donc plus que de façon épidermique, le verdict est tombé avec des peines lourdes pour les meneurs.

Une nouvelle fois la fracture des mondes se dessine avec d’un côté les partisans de la plus grande fermeté estimant que les coupables sont des séditieux qui veulent déstabiliser le Maroc ce qui est un fait hautement grave dans notre code pénal. Sachant que l’on ne parle que de riffains et qu’ils seraient à la solde de l’étranger peut-on même lire sur les réseaux sociaux, preuve s’il en est du désamour pour nos compatriotes du nord.

Et de l’autre côté nous avons les gens qui estiment légitime de manifester, que le peuple riffain est effectivement discriminé dans le développement du pays, que par extension tout le Maroc a le droit à un développement partagé et des infrastructures publiques développées et accessibles, que le droit à la liberté d’expression doit s’apprécier et s’entendre au Maroc comme dans toutes les grandes nations démocratiques que nous voulons imiter.

Et ce n’est pas la victoire de la justice qui apparait mais celle de l’hogra qui nous éclabousse et nous explose à la figure fracturant ainsi un peu plus la population.

Confortant ainsi la majorité dans ses croyances d’une justice à deux vitesses, d’un développement à deux vitesses, de droits à deux vitesses. Le post du ministre des droits de l’homme (mais toujours pas des femmes) évoquant une possible révision du procès par des juges « plus compétents » selon lui ne vient en rien crédibiliser le gouvernement. L’indépendance de la justice apparaît une fois de plus comme illusoire, symbole de la dichotomie des droits entre les riches et les puissants et le reste du peuple. Comment souder une nation dans ces conditions ? Comment vouloir entrer de plein pied dans le 21ème siècle avec une démocratie réelle tout en rappelant les heures sombres qui ont conduit à la création de l’instance justice et réconciliation ? Voulons-nous faire fuir toutes les forces vives qui en ont la possibilité et ne conserver que la caste des grandes familles pour laquelle tout est permis, servie par une population pauvre, illettrée et sans espoir d’avenir ?

Si la réponse du gouvernement se voulait dure pour éviter la « chianlie », je dirais que c’est plutôt raté. Cela ne fait que le jeu des islamistes radicaux qui vont encore une fois pouvoir attirer dans leur rangs des personnes n’ayant plus que cela pour les sauver. Le gouvernement se tire t-il exprès une balle dans le pied pour renforcer son aile la plus sombre ?

Cet acte manqué de justice ne nous fait que reculer pour mieux sauter car, tôt ou tard, le sens de l’histoire et l’aspiration du peuple à ressembler à ce qu’il voit dans les quartiers chics et sur les 300 chaînes des décodeurs piratés, vont l’ amener à commettre l’irréparable et détruire notre beau pays. A vouloir ménager la chèvre et le choux, un jour le peuple affamé bouffera les deux ! Et ce jour-là, à qui pourrons nous imputer la faute ?

Alors les 20 ans prononcés me semblent très sévères dans la mesure où rien ne semble avoir changé pour les riffains et pour le reste du Maroc. Ne pouvions nous pas faire preuve de mesure, trouver le juste châtiment pour ceux qui réclame un Maroc meilleur pendant que les spoliateurs et les corrompus de renoms ne risquent rien. A mon sens ils vont apparaître comme des martyrs de la liberté, que les faits soient avérés ou non. D’un autre côté, s’ils avaient écopés de 20 ans après avoir réussi à faire bouger le gouvernement, ils seraient des héros de la liberté sans toutefois faire bouger d’une ligne les mesures du développement. Alors, dans les deux cas, c’est le Maroc qui a perdu et, cette fois ci, sans panache. Serons-nous donc toujours spoliés de notre aspiration à la justice et aux pénaltys ?

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