C'est automatique dès que j'entends ce prénom, Judith, je pense à Holopherne. Et à cet avertissement prodigué sur Wikipedia "Dans les représentations artistiques, est mise en lumière la dangerosité du charme sensuel de la femme, auquel les hommes succombent trop facilement, à l'image d'Holopherne."
Pour moi c'est foutu j'ai succombé depuis longtemps au charme dialectique de Judith Bernard sur "Arrêt sur images", où à mon goût elle n'est pas assez présente. Et comme certain(e), ici, m'ont fait séchement remarqué qu'il (ou elle?) n'avait pas de sous pour se payer un abonnement à ce site en ligne, moi le multimillionnaire, je vous offre la prose du 13 janvier dernier de mon ensorceleuse dont j'espère qu'elle ne me poursuivra pas pour copie illicite!
« Devant la réputation de "désocialisation" et de "virtualisation" faite à la vie numérique, on ne se lassera jamais de rappeler combien nos connexions internautiques offrent au contraire une formidable dynamique d'accélération et d'intensification de nos expériences sociales. A commencer par celles qui constituent la vie d'artiste, et particulièrement du spectacle vivant - qui est tout sauf asocial et virtuel
On a des fans, des tas d'assidus, qui font spectateurs.
On se souvient du temps où notre vie d’artiste se contentait du papier, pour communiquer. A l’approche d’une première, il fallait envoyer, par dizaines, des courriers, à chacun adressé, petit mot manuscrit joliment tourné – et la crampe au poignet, à force de coucher comme ça des phrases toujours un peu les mêmes, mais ajustées s'il vous plaît, au profil de chaque destinataire – ses goûts et ses couleurs, ses manières, ses supposées dispositions.
On calculait le coût : en flyers, en cartes de correspondance, en enveloppes, et qu’il fallait affranchir, encore – on n’avait pas trop les moyens alors forcément on resserrait le spectre, dans le carnet d’adresses on filtrait sévère, et à l’arrivée, bien sûr, les salles étaient bien clairsemées. Il fallait beaucoup de dates pour que le bouche à oreille se fasse, et quand enfin la rumeur avait bien circulé, en général, l’exploitation du spectacle était terminée.
Dans nos vies numériques on a découvert que la rumeur avait un autre nom : le buzz. Une autre vitesse : à peu près la lumière. Et une autre ampleur, surtout : des milliers de personnes en quelques clics. Sur Facebook on pouvait balancer, pour pas un rond, et l’affiche et le flyer, des photos, des annonces, des relances, à tous nos "amis" (nos "camarades"), d’un seul coup tous ceux qu’on connaissait en vrai et puis tous les autres aussi, et les salles se sont remplies. Et bientôt : pleines à craquer. (Bon: c’étaient des petites salles).
Peut-être aussi qu’on était un peu plus connue ; mais c’était grâce au numérique.
A l’époque où l’on fit apparition sur l’écran de France 5, dans certaine émission qui s’appelait Arrêt sur images, où l’on tenait chronique, on a joué un spectacle. Devant douze spectateurs. On avait déjà la trombine un peu repérée, quelques inconnus nous abordaient dans la rue pour dire «C’est vous! Bravo!», mais dans le public de la petite salle de théâtre, on dépassait rarement les trente spectateurs. Entre l’écran de télévision et le canapé des téléspectateurs il y avait un infranchissable abime. Une zone d’anti-matière rendant tout vrai contact à peu près impossible. Parce qu’on n’avait pas les réseaux sociaux : les téléspectateurs de France 5 on ne pouvait pas bien leur parler, dans les forums de discussion l’info était noyée en une demi-journée dans le bordel des polémiques, et puis ce n’était pas bien l’endroit, pour ça.
Les réseaux sociaux ont changé notre vie d’artiste. Non seulement les spectateurs affluaient, mais ils pouvaient ensuite écrire ce qu’ils avaient pensé de ce qu’ils venaient de voir : sur la toile ils venaient poser des mots sur les sensations que leur avait inspirées le bidule, et plus jamais on n’eut cette impression de bouteille à la mer.
Bouteille à la mer : tu es sur scène, tu balances dans le noir épais de la salle des affects par paquets, évidemment quand c’est un peu drôle tu entends des rires et tu sens bien que ça circule, c’est reçu, ça te revient sur la peau, dans le creux de l’oreille et tu te baignes dedans.
Mais parfois ce n’est pas drôle (on n’a pas que des trucs rigolos à raconter). T’as la voix qui s’enfonce dans la pénombre, tu n’as aucune idée de comment ça se love au tympan de l’autre, comment ça lui rentre – ou pas – dans les organes, son œil auquel tu t’offres infiniment exposée, tu le devines à peine, c’est une brillance vague dont tu ne sauras rien, et le rideau tombe, et tu rentres chez toi emmitouflée dans le froid et le silence. De la mer.
Depuis les réseaux sociaux tout est plus chaud, parce qu’on est tous auteurs : ceux qui font les spectacles, et ceux qui les reçoivent, tout le monde peut écrire. On se lance des ribambelles de phrases qui se tricotent les unes aux autres, le spectacle se prolonge et se déploie en palabre nombreuse, multidimensionnelle, chantante - y a là dedans pas mal de poètes qui trouvent des formules on n’y aurait même pas pensé, ça fait comme un immense poème écrit à plein de mains qui tissent une toile, vraiment : un grand filet de pêche à ramasser les merveilles du fond de l’océan.
Ça fait des drôles de surprises : au premier rang au moment des saluts le soir de la première on aperçoit un monsieur à l’enthousiasme parfaitement réjouissant, un genre de père Noël à barbe blanche qui hurle des bravo comme autant de cadeaux. On se dit ça doit être l’oncle d’un des acteurs, un proche d’un de la troupe qu’on ne connaît pas personnellement, on lui sourit gentiment de la scène sans savoir qui c’est.
Et puis le lendemain, le surlendemain peut-être, un compliment vient s’écrire sur la page Facebook de l’événement – on y sent la même ardeur que dans ces grands bravos à bras levés. C’est un de nos contacts mais un qu’on ne connaît pas "en vrai" ; pour la première fois on va regarder un peu son profil, on tombe sur une photo, la barbe blanche, alors on lui écrit : "C’était vous? Premier rang, barbe blanche?". Et c’était lui. Le voilà incarné, son visage et son émotion on s’en souvient parfaitement, imprimées tendrement au creux de la rétine. On peut lui dire merci, du fond du cœur, merci : d’avoir manifesté tant d’ardeur – car c’était la première, et l’on est jamais sûr, les soirs de première (tout au long de la représentation c’est un peu à nouveau, le froid et le silence de la bouteille à la mer).
Dans les surprises de nos vies numériques, certaines sont moins sympas : les réseaux sociaux ne connaissent pas la distance - le spectacle vivant, si. Et tous ces camarades connectés, qui nous ont vus venir avec notre beau projet, nos belles photos, nos chouettes répétitions et nos litres de flippe, quand ça y est c’est parti, au moment où ça devient vraiment concret les voilà qui lèvent la main :
- "Et pour la province?" - "Vous avez prévu une tournée?" - "Besançon, ça vous dirait?" - "Et Madrid?" - "Lisbonne!", "Faites une vidéo!", "Editez le texte du spectacle, qu’au moins on ait quelque chose à se mettre sous la dent!!".
Ah, oui.
Retour au monde matériel, ses kilomètres, ses contraintes, son inertie. Pour l’heure : ni tournée, ni vidéo, ni texte édité. Pas qu’on veuille pas – mais pour l’instant rien de concret. Le plateau où l’on joue est à Paris, nos spectateurs franciliens, et les techniques de téléportation ou de diffusion simultanée par hologramme pas tout à fait au point.
On n’en remercie pas moins les grâces du numérique, encore et toujours : ses bienfaits pour la troupe. Ah : la troupe. Cette communauté passagère que les répétitions peu à peu ont rassemblée, que le plateau unit et finit par confondre en un même corps – celui du spectacle : pendant les représentations la fusion est complète, mais la nuit rend ensuite chacun à sa vie, et les jours qui séparent les dates de représentation livrent chaque acteur à son bonhomme de chemin, à ses autres activités, ses multiples appartenances. Comme les membres d’une fratrie gémellaire que le destin aurait dispersés il faut affronter cette sorte d’orphelinat bizarre - et bien sûr, nul ne l’affronte ; dès le lendemain matin, textos, mails, clins d’œil sur Facebook, échanges de témoignages reçus assurent la fratrie de sa permanence, de son inaltérable continuité, même à distance. Ensemble, encore, même sans le plateau, reliés par les 1 et les 0 chevauchant les ondes jusqu’à ce qu’on se retrouve, à nouveau, en vrai, en loges, et en plateau, enfin.
Et donc sur le plateau, en ce moment, on y est. On y joue ce bidule qui prit naissance, lui aussi, sous les auspices du numérique. C’est au cours de cette émission D@ns le texte où l’on reçut Frédéric Lordon, pour son texte Capitalisme, désir et servitude, que la première intuition du spectacle est venue. Infra-consciente : on montrait à l’auteur, avec les mains, sur soi, ce que le texte nous avait fait aux tripes. Et dans son œil une lueur, plus qu’une joie, comme le reflet d’une révélation. On a senti que ce geste était un peu plus qu’une pantomime : que c’était le prolongement du texte, vraiment, sa dynamique, sa vocation - prendre corps. On s’apprêtait alors à mettre en scène sa pièce de théâtre (D’un retournement l’autre) qui nous occuperait près de deux ans, ce qui laissa à cette petite intuition fugace le temps de mûrir tranquillement, de se déployer en belles images bien denses, de trouver son dispositif scénique, ses règles du jeu, sa grammaire et puis ses blagues.
Et voilà : le spectacle est né, il est vivant, très bien portant. Cette fois la salle est grande, très grande – plus de 300 places – et n’affiche pas encore complet. Elle ne demande qu’à se remplir (non non, vous n'êtes pas dans la rubrique "Ego", même si ça en a tout l'air).
C’est ici la limite de nos vies numériques : si empathiques et fusionnelles soient-elles, cet océan d’affects vient s’échouer aux rivages où nos vies sont fixées : nous n’habitons pas tous les mêmes. On peut juste faire comme tous ceux qui se sentent ensemble et sont néanmoins séparés : s'écrire.
Ce que j'ai fait, là, avec vous, depuis le début de cette chronique de nos vies numériques : derrière le "on" mon "je" était partout, chacun l'aura compris, et voici qu'il explose in extremis en un ego parfaitement autopromotionnel. Et ouais : vient un temps où ma vie d'artiste me rend singulièrement exhibo. Et conclusive : cette chronique s'achève au moment exact où mon spectacle s'envole.
Ce n'est bien sûr qu'un au revoir - et l'on continuera de s'écrire. »