Une longue cuiller pour Pierre Carles et Philippe Espinasse

Comment deux cinéastes de gauche n'ont pas pris une cuiller assez longue pour manger avec un homme de droite.

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Pierre Carles et Philippe Lespinasse ont récemment effectué, en avant première, une tournée de promotion de leur film « Un berger et deux perchés à l'Elysée ? » dans plusieurs salles des Pyrénées Atlantiques, département dont leur héros, Jean Lassalle est l'élu. Tournée triomphale je dois reconnaître ! J'ai assisté à une de ces projections. La sortie nationale a eu lieu ce 23 janvier.

Techniquement le documentaire est parfait, applaudi par le public. Jean Lassalle, quant à lui, a déclaré récemment sur le site Wikiagri qu'une première version ne lui plaisait pas : « Et là, j'ai été pris d'une rage folle. Je me mets rarement en colère. Mais je pensais qu'en laissant toute liberté à des cinéastes réputés être libres eux-mêmes ils ne tomberaient pas dans la caricature dont je fais si souvent l'objet. Ce film me ridiculisait.....Et puis il y eut une projection à Avignon, au festival. Au départ, je ne voulais pas y aller. Et  je me suis décidé. Là, j'ai vu un film qui avait été corrigé, plus conforme. »

En toute indépendance Pierre Carles et Philippe Lespinasse se sont donc « conformés » au désir de l'homme fort des montagnes basco-béarnaises.

Dans cette version officielle on voit notre héros, en 2003, député de fraîche date, chanter dans l'hémicycle « Se Canto », hymne occitan, pour reprocher au ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy de ne pas maintenir de forces de police pour assurer la sécurité du tunnel du Somport sous l'oeil médusé de Debré alors président de l 'Assemblée Nationale...et qui ignore jusqu'au nom de cet obscur député.

Le même Jean est montré amaigri par sa grève de la faim de 2006 pour maintenir l'usine Toyal dans la vallée d'Aspe, usine menacée de délocalisation à 70kms.... hors de sa circonscription électorale. L'usine étant enserrée dans une vallée étroite l'exploitant avait jugé qu'une future extension serait plus facile sur un site plus ouvert.

Autre côté sympathique du personnage on l'entend, humaniste, se prononcer contre l'incompressibilité des peines à perpétuité. ou, royal, accorder son parrainage à Philippe Poutou pour la présidentielle de 2017.

On rentre dans l'intimité de la famille Lasalle à Lourdios Ichère, la mère de Jean crève l'écran, elle nous annonce l'effondrement écologique et l'autre fils, vrai berger, lui, tient des propos pleins de bon sens.

Et contraste frappant, à Paris, on nous montre notre héros affrontant avec sa verve habituelle un bataillon d'élèves d'une grande école, un brin coincés dans leurs costumes sombres, la vraie vie face à la morgue technocratique.

Et pour ravir un peu plus nos cinéastes Jean serait comme eux un admirateur de Corréa, l'ancien président de l'Equateur auquel ils ont, récemment, rendu un vibrant hommage cinématographique!

On ne s'étonnera donc pas que Pierre et Philippe aient été séduits par le personnage. Son accent, la scène de bricolage où il manque de perdre un doigt, ses acrobaties au volant ou la scène burlesque où, il apparaît en short, tronçonneuse au poing et mouchoir en guise de chèche sous le béret, tout cela ne peut que nous le rendre extraordinairement sympathique.

Carles et Lespinasse font parler le jumeau de gauche de leur héros, André Chassaigne, député PC du Puy de Dôme et également défenseur de la ruralité, accompagnant son ami en campagne dans le Pays Basque, profond et catholique. Ce qui vaut au film une très bonne critique dans l'Humanité !Ne voulant sans doute pas alourdir le propos, ils ne nous pas montré les autres « jumeaux » hétérozygotes du roi Jean, car celui-ci dans la longue carrière commencée en 1977 par son élection de maire de Lourdios Ichère, en a rencontrés de tous bords.

Il y eut Barthélémy Aguerre, un autre jeune paysan, élu maire de Luxe en Pays Basque, en 1977 comme Jean, qui connut comme lui une brillante carrière au Parlement de Navarre, Conseil Général des Pyrénées Atlantiques présidé par François Bayrou. Barthélémy a brillamment réussi dans la coopération agricole, FNSEA aidant, dirigeant de haut niveau de Lur Berry, ce qui lui valut le poste de PDG de la filiale Spanghero, responsable mais pas coupable, en 2012, du scandale des lasagnes à la viande de cheval. Jean ne s'est jamais beaucoup exprimé sur ce point, jugé mineur sans doute puisqu'il a refait équipe avec Barthélémy aux législatives de 2017, Aguerre est toujours son suppléant.

Autre « jumeau », accueilli par la famille à Lourdios Ichère en tant qu'objecteur de conscience, Eric Pététin qui se fit connaître dans la vallée d'Aspe pour son opposition au tunnel du Somport et dont son faux frère Jean, lui ardent partisan du tunnel, a laissé incendier, en 1992, le local par ses gentils supporters musclés.

Le plus illustre des jumeaux c'est bien sûr le très catholique François Bayrou qui fit de lui au moins deux fois son vice-président, en 1994 au Parlement de Navarre et en 2010 au Modem ! En 2010 pourtant les prémisses de la rupture étaient là, François a appelé à voter pour Hollande au 2eme tour, Jean, ancré à droite en tenait pour Sarkozy, mais Lassalle était alors le seul député métropolitain Modem ! Mais injure suprême il y eut de la part du faux frère Bayrou, il a soutenu, aux dernières élections régionales en Nouvelle Aquitaine la liste de la juppéiste Virginie Calmels alors que Jean se voyait tête de liste Modem.

Cette histoire de jumeaux, Chassaigne, Aguerre, Pététin, Bayrou m'a fait penser à la Comédie des erreurs de Shakespeare dont le public a bien du mal à suivre les péripéties entre deux paires de jumeaux, les maîtres, Antipholus d'Ephèse et Antipholus de Syracuse et leurs valets, Dromion d'Ephèse et Dromion de Syracuse ! Il est dit dans cette œuvre :

DROMION DE SYRACUSE.

Maître, si vous y allez, comptez sur une collation à la cuiller, et munissez-vous d’une longue cuiller.

ANTIPHOLUS DE SYRACUSE.

Pourquoi, Dromion ?

DROMION DE SYRACUSE.

Eh bien, parce qu’il faut avoir une longue cuiller pour manger avec le diable.

Les jumeaux, Pierre Carles et Philippe Espinasse, n'ont pas pris une longue cuiller et ils ont fait un beau film hagiographique qui, s'il ne fut pas prêt pour la présidentielle de 2017 tombe à pic pour les élections européennes de mai prochain pour lesquelles Lassalle compte présenter une liste.

Bien sûr pour montrer leur « impartialité » ils mentionnent les voyages contestables du député en Syrie chez Bachar El Assad en compagnie de députés d'extrême droite comme Thierry Mariani. Ils essaient, en vain, avec Chassaigne de lui faire condamner le harcèlement sexuel à l'égard des femmes lui qui, devant une truie au salon de l'agriculture dit qu'il a une cochonne à la maison, en l'occurence son épouse !

Localement une femme lui résiste politiquement. Au mois d'août dernier, au lendemain de la démission de Nicolas Hulot du gouvernement, une manifestation a réuni près de 200 personnes, dont de très nombreux bergers et quelques élus auxquels il s'est joint, à Etsaut, en vallée d'Aspe pour protester contre la réintroduction d’ourses. Une manifestation s’est déroulée avec des hurlements, insultes, jets de carcasses et de sang de brebis sur la chaussée, devant la mairie et Elisabeth Médard, la maire de ce village fut prise à partie. Jean il est vrai n'apprécie guère cette dame qui fut, contre son gré, élue présidente de la communauté de communes.

Autre fait d'armes de notre homme, il a voté contre le mariage pour tous.

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