Justin et l'homme orchestre.

Enfant, au patronage, j'ai vu "La beauté du Diable"de René Clair, un vieux grincheux, Michel Simon, un jeune premier plein d'enthousiasme, Gérard Philippe. C'est l'image de ce duo qui m'est revenue le 16 juillet pour un récital de clavecin après avoir vu Jean Etienne Beillard et Justin Taylor

Depuis 40 ans un curieux berger emmène des mélomanes à l'estive de Louvie-Juzon,village pyrénéen où virent le jour Orteig, le sponsor de Lindbergh et François Moncla, rugbyman de légende. La route qui mène à ce village inspira, en 1986, le chorégraphe Andy de Groat qui lui dédia un ballet.

Il y a une dizaine années j'ai assisté à mon premier concert dans la petite église à l'orgue classé monument historique et je fus à deux doigts de quitter le lieu avant que la musique commence, choqué par un discours de présentation émaillé de propos réactionnaires dignes de Jean-Marie Le Pen. A mon côté un couple d'amis, vieux socialistes, me dirent que c'était la tradition et qu'il valait mieux en rire, que c'était le prix à payer pour avoir un bon concert classique dans la vallée. Il est vrai que le mentor à voix de stentor avait une attitude agitée à la manière de Malraux qui prêtait à sourire.

Depuis j'ai vendu mon âme à ce diable d'homme qu'est Jean Etienne Beillard, j'ai appris à supporter ses dithyrambes sur les églises chrétiennes, catholique ou orthodoxe quand des musiciens et interprètes russes étaient au programme. Eloge de Poutine et damnation des rouges, éloge des bonnes sœurs dont la charité éclairée valait bien les prestations servies par notre Etat providence. Vive le Roi ! A bas la Sociale !

En fait, comment ne pas avoir beaucoup de sympathie pour celui qui depuis 40 ans se démène pour offrir chaque été 4 concerts de musique classique de qualité. Je n'en dresserai pas une liste exhaustive, quelques noms : Badura-Skoda, Jordi Savall, Kenneth Gilbert, Gustav Léonhardt, Pierre Hantaï, Leonid Kuzmin, Michel Chapuis, Bruno Rigutto, excusez du peu...

Et ce 16 juillet je lui dois la découverte de Justin Taylor, prodige du clavecin.

A mon arrivée, une bonne demi heure avant le début annoncé pour 21h du récital la voix du grand organisateur résonnait fort sur le parvis, il expulsait quelques personnes entrées malencontreusement dans l'église. Par son traditionnel discours de présentation je compris les raisons de son énervement. La SNCF était l'objet de son courroux, le train du jeune Taylor en gare de Pau était prévu à 18h, il y fut à 19h30. L'expulsion de 20h30 avait donc pour but de donner à Justin Taylor un peu de temps pour répéter.

Et comme s'il avait besoin de contrebalancer ses propos acerbes par un compliment, bon prince, il rendit hommage à Alain Rousset, président socialiste de la région et cheville ouvrière du rétablissement de la ligne ferroviaire entre la France et l'Espagne par la Vallée d'Aspe voisine. Jean Etienne n'est pas rancunier, la région lui a « sucré » ses subventions il y a déjà quelques années.

Puis après allumage des chandeliers, vint Justin, grand jeune homme filiforme, presque un enfant, à côté duquel le clavecin avait l'air d'un jouet. J'avais réservé ma place très tôt et j'étais à gauche au premier rang du choeur avec vue direct sur le clavier, à l'endroit rêvé pour contempler le ballet des doigts.

Je n'ai aucune qualité pour porter un jugement sur l'es œuvres et l'interprétation. Après un prélude de Louis Couperin très sage les pièces de François Forqueray furent plus enlevées mais ce fut avec Rameau que, curieusement, je me dis que Justin devait aussi aimer le jazz.

Ensuite, et c'aurait dû être l'oeuvre ultime du concert, Justin Taylor a interprété allemande, courante, sarabande pour violes de gambe d'Antoine Forqueray qu'il a transcrites pour clavecin.

Un récital très français donc ce qui a dû flatter le chauvinisme de l'organisateur, mais pour les bis, Scarlatti vint d'au delà des Pyrénées.

Et pour vous j'ai pêché dans la chaîne YouTube de Justin cette sonate:

Domenico Scarlatti, Sonata K 115 / Justin Taylor © Justin Taylor

Plus qualifiée que moi, je laisse Sophie Bourdais vous dire tout le bien qu'elle pense du jeune interprète à propos de son CD Continuum :

« Au-delà de l’éloignement géographique et temporel, qu’auraient donc à se raconter Domenico Scarlatti (1685-1757) et György Ligeti (1923-2006) ? Judicieusement provoquée par le claveciniste franco-américain Justin Taylor (né en 1992), la rencontre des deux compositeurs produit des effets sidérants. Non seulement il est impossible de décider lequel des deux serait le plus moderne ou le plus audacieux, mais le dialogue entre douze sonates de Scarlatti (il en a composé cinq cent cinquante-cinq) et les pièces pour clavecin seul de Ligeti paraît couler de source, comme si elles procédaient du même esprit baroque et aventureux. Souplesse du jeu, intelligence du toucher, richesse et plasticité de la sonorité : Justin Taylor confirme son talent d’interprète. »

Pour évoquer la modernité du clavecin, cette prise YouTube de France Musique:

Pourquoi le clavecin est-il si moderne ? Justin Taylor / Forever Pavot, regards croisés © France Musique

Revenons à Louvie-Juzon, dans les Pyrénées Atlantiques, à 25 kms au sud de Pau, sur la route de l'Aubisque, où la partie n'est pas finie pour les Estives Musicales. Au programme :

Mercredi 31 juillet : Ienisseï Ramic (piano) sur un répertoire de Chopin.

Vendredi 9 août : Eric Lebrun et Marie-Ange Leurent : les organistes de l’Église de Quinze-Vingts et de Notre Dame de Lorette de Paris interpréteront J.S. Bach à 2 et 4 mains, à l’orgue historique de Louvie-Juzon.

 Jeudi 22 août : concert exceptionnel avec le chœur d’hommes de Sofia (Bulgarie) composé de 10 chanteurs dont Plamen Kumpikov à la basse, sous la direction d’Alexander Lalov. Au programme, des chants orthodoxes slaves.

Réservations au 07 89 56 55 77, ne dites surtout pas que vous avez trouvé le numéro dans un média de gauche !

Note plus triste, combien de temps Jean Etienne aura la force de concocter un programme. Verrons nous encore longtemps ses affiches rouges (!) sans fioritures sur les murs du Béarn, qu'il s'en allait distribuer sur sa bicyclette virevoltante. Malraux sur le vélo de Jour de Fête ?

Pas de site internet, de page Facebook, de Twitter. Tout à l'ancienne.

 

 

 

 

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