«J'ai froid, mon pays», Idir s'en est allé

Idir, légende de la musique berbère, est mort samedi 2 mai. Et c'est toute notre enfance qui se fracasse, le coeur qui saigne. Comme disait Bourdieu, Idir, « ce n’est pas un chanteur comme les autres. C’est un membre de chaque famille. »

C’est un livre de berceuses et comptines berbères, vingt-sept chansons du Maroc et d’Algérie, en amazigh et en français, magnifiquement illustré, qu’on se passe dans la famille et qu’on susurre à l’oreille des enfants. 

Comme un pont entre les générations et les rives de la Méditerranée. Comme une promesse, la garantie de ne jamais oublier d’où l’on vient, les racines, la langue et l’oralité des montagnes originelles. Celles de nos parents, contraints à la violence de l’exil pour reconstruire la France et espérer une vie meilleure, déchirés depuis des décennies entre «ici», le pays d’adoption, colonisateur, qui les a tant écrasés et «là-bas», «bladna», «tamouatna3r», la terre natale laissée pour compte. 

Ssendu © dr/Berceuses et comptines berbères Ssendu © dr/Berceuses et comptines berbères
Samedi soir, au coucher, ma fille a encore demandé sa préférée, la première d’entre elle qui me replonge immédiatement dans les tréfonds de l’enfance, un hommage aux femmes, aux mères : Ssendu, une berceuse incontournable en Kabylie mais aussi chez les voisins du Rif marocain. L’histoire d’une villageoise qui bat le lait dans sa calebasse accrochée à la poutre du foyer dans l’espoir d’une petite motte de beurre tout en berçant son bébé accroché à la même corde et qui transforme sa courge en confidente pour conjurer les maux de la vie et de la misère. 

Séculaire, Ssendu a été popularisée par le plus grand chanteur de nos origines : Idir, fils d'une poétesse et d'un berger d’Aït Lahcène, en Haute-Kabylie, devenu l’étoile iconique de la musique kabyle à travers le monde, une star, une légende. On s’est couché avec lui samedi soir. On s’est levé en découvrant sa mort dimanche matin comme s’il était dans la chambre à côté. 

Il est mort samedi 2 mai à 21h30, une heure après avoir bercé ma fille de sa voix. Emporté à 70 ans en pleine pandémie non pas par le Covid-19 mais par la maladie pulmonaire qui l’entravait depuis si longtemps. Immenses choc et tristesse. Comme disait Pierre Bourdieu, le sociologue de la reproduction sociale et des inégalités perpétuées, un des rares auteurs français à avoir compris l’Algérie, Idir, « ce n’est pas un chanteur comme les autres. C’est un membre de chaque famille. » C'est le tonton du bled, humble et discret avec son chapeau et ses petites lunettes, mais toujours là... 

idir chante ssendu a la coupole d'alger (jour 02) © kabyle VEVO

Idir avait l’habitude à chacun de ses concerts (comme ci-dessus lors de son concert exceptionnel à la Coupole d’Alger) de dire l’abysse émotionnel que représentait pour lui Ssendu une chanson pour l’humanité qu’il dédiait à toutes les mères : « Avec ce chant, je voyais défiler le quotidien d’une femme tel qu’il existait à l’époque avec la guerre d’un côté, la loi du mâle, du milieu, de l’autre. Prise entre deux feux, elle n’avait pas les moyens de se réaliser et de réaliser les autres. J’ai appris une chose à travers elle : ce n’est pas évident d’être une femme dans n’importe quelle société, cela l’était encore moins dans une société à fortes traditions comme la mienne ». 

Idir, de son vrai nom Hamid Cheriet, voulait être géologue, faire carrière dans l’industrie pétrolière. Mais en 1973, le mektoub (le destin) le conduit à 24 ans à explorer la terre autrement, à la gratter par la guitare, la musique, la culture. Ses débuts sont mythiques. Dans les studios de Radio Alger, il remplace au pied levé la diva amazigh Nouara, empêchée par un accident de la route, l’une des premières à marier musique moderne et traditionnelle, pour laquelle il a composé A vava inouva (mon petit papa), un conte ancestral qui nous porte sur les cimes enneigées des monts Djurdjura dans le quotidien des paysans, Ghriba, une jeune fille sauve son père prisonnier d'une forêt peuplée d'ogres et de fauves.

Un artiste naît dans l’urgence sous le pseudo d’Idir, « Il vivra » en berbère, le prénom qu’on donne à l’enfant chétif qui survit. En même temps qu’un succès vertigineux et l’une des mélodies du siècle qui tire les larmes, la première chanson berbère à traverser la Méditerranée, un tube planétaire traduit en quinze langues, diffusé dans des dizaines de pays, « l'entrée de la musique d'Afrique du Nord dans la world music », note la fiche Wikipedia de Vava Inouva. Son premier album.

idir a vava inouva avec paroles kabyle et trduction français © kabyloscope

En 1975, Idir quitte l’Algérie pour Paris, avec son talent, sa timidité maladive mais comme tous les exilés, « toujours avec une valise prête à partir dans la tête ». Sa carrière, qui l’a propulsé sur les scènes du monde entier, a été ponctuée de mises en retrait, à l’ombre, comme de 1981 à 1991 ou encore ces dernières années, sans que jamais sa voix envoûtante de douceur nous quitte. Lui ne s'est jamais départi de son engagement pour la cause berbère. 

Idir ne se posait pas la question de savoir s'il était un pionnier de la world music ou pas. « Je m'adressais aux Kabyles, confiait-il en 2017 au Parisien. J'étais brimé dans ma culture maternelle. Le pouvoir algérien prônait la souveraineté des peuples mais m'empêchait de communiquer dans ma langue. J'ai vite compris qu'un discours s'usait mais qu'une bonne chanson pouvait rester, grâce à son émotion. On a gagné quelques petites victoires, notamment la reconnaissance de la langue berbère comme langue nationale mais pas comme langue d'Etat qui reste l'arabe de l'islam. L'Algérie est un pays arabe mais je ne suis pas arabe. Ma mère n'a jamais parlé un mot d'arabe. »

Idir attendra trente-huit ans pour se produire à nouveau en Algérie, en 2018, à l’occasion de Yennayer, le nouvel an berbère refusant d'être récupéré par le pouvoir algérien. D'être son « serviteur » « alors que ce pays fait de moi un Algérien moins algérien que les autres. Je ne suis pas un larbin du pouvoir, mais un homme libre ». Un amazigh.

Un an plus tard, en avril 2019, le Hirak, le puissant soulèvement algérien éclatait, entraînant la chute de l'inamovible Abdelaziz Bouteflika au pouvoir depuis vingt ans. Idir, qui ne vivait pas dans la célébrité et se demandait toujours « Mais qu'est-ce qu'il veut ? » quand quelqu'un dans la rue le regardait avec insistance, donnait alors au Journal du Dimanche une de ses rares et dernières interviews : « J’ai tout aimé de ces manifestations : l’intelligence de cette jeunesse, son humour, sa détermination à rester pacifique (...) J’avoue avoir vécu ces instants de grâce depuis le 22 février comme des bouffées d’oxygène. Atteint d’une fibrose pulmonaire, je sais de quoi je parle. De toute façon, nous sommes condamnés à réussir. Continuons donc à réfléchir en termes de nation algérienne vers le progrès. Si nous restons unis, rien ni personne ne pourra nous défaire ».

Hamid Cheriet est mort. Idir, « Il vivra »...

Ecoutons-le encore et toujours

Azwaw (kabyles)

IDIR AZWAW © youyou MED

 Azwaw 2 avec Cheb Mami 

Cheb Mami - Azwaw © Cheb Mami - الشاب مامي

Zwit Rwit (une chanson pour la fête, un appel à danser, taper des mains, pousser des youyous) 

Idir, Zwit Rwit, avec paroles © Salim Djoudi

Tizi Ouzou (C'est une maison bleue)

Idir - Tizi Ouzou (Brahim Izri & Maxime Le Forestier) © Azul

Lettre à ma fille (écrite par Grand Corps Malade)

idir "Lettre à ma fille" © Miguel Octave

Weltma (ma soeur)

IDIR - Weltma (ma sœur) avec traduction en français © moonwarr

Pourquoi cette pluie, écrite par Jean-Jacques Goldman. « Une chanson pour les femmes dans l’attente du retour du mari, expliquera Idir. Une attente parfois vaine, avec tout ce qu'elles peuvent ressentir, comme frustration, quand on est là, sans mari. On est un peu démunies dans le cercle de la famille. C'est cette atmosphère un peu angoissante que j'ai essayé d'illustrer »

Idir pourquoi cette pluie © ashmi25

"Tant de pluie tout à coup sur nos fronts
Sur nos champs, nos maisons
Un déluge, ici l'orage en cette saison
Quelle en est la raison?
Est-ce pour noyer tous nos parjures?
Ou laver nos blessures?
Est-ce pour des moissons, des terreaux plus fertils?
Est-ce pour les détruire?

Pourquoi cette pluie?
Pourquoi, est-ce un message, est-ce un cri du ciel?
J'ai froid mon pays, j'ai froid
As-tu perdu les rayons de ton soleil?
Pourquoi cette pluie?
Pourquoi, est-ce un bienfait?
Est-ce pour nous punir?
J'ai froid mon pays, j'ai froid, faut-il le fêter ou bien le maudir?"

Discographie

1976 : A Vava Inouva

1979 : Ay Arrac Negh

1993 : Les chasseurs de lumières

1999 : Identités

2002 : Deux rives, un rêve

2005 : Entre scènes et Terre

2007 : La France des couleurs

2013 : Adrar Inu (Ma montagne)

2017 : Ici et ailleurs

Berceuses et comptines berbères, Editions Didier jeunesse

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.