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Le Club de Mediapart jeu. 5 mai 2016 5/5/2016 Édition du matin

Lettre à Cécile Duflot

Madame la Ministre du Logement

« Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps ».

Je n'attendais que trois lettres magiques pour enfin bien me loger dans la capitale à l'heure où les contrats courts, le sous-emploi et le chômage sont la norme : C.D.I. ; contrat à durée indéterminée.

Je ne vous cache pas que je me faisais une joie que ce précieux sésame survienne au 1er octobre, deux mois après l'entrée en vigueur de la promesse-phare de notre président François Hollande durant la campagne électorale : l'encadrement des loyers des logements privés, lors d'une relocation ou du renouvellement du bail, dans trente-huit agglomérations dont Paris, la folle, la dingue aux loyers prohibitifs.

Promesse d'embauche en main, je me suis mise en quête d'un pas allègre d'un toit à durée indéterminée dans Paris intra muros, rien de mégalo, pas de dernier étage plein sud avec terrasse ou balcon filant rive gauche, mais un petit studio ou deux pièces vide, rive droite. J'ai ciblé un périmètre assez large, recouvrant l'est parisien où se situe mon lieu de travail, tout en zieutant sur le nord par précaution, surface minimum, 25 m2, maximum, 35 m2, car il faut savoir raison garder au regard de la faramineuse hausse de l'immobilier ces dix dernières années que vous semblez malheureusement être dans l'incapacité d'infléchir pour revenir à des prix normaux en cette présidence normale.

Je me suis munie d'un solide garant CSP + car je ne savais que trop combien le marché de l'offre et de la demande était violent, et les bailleurs sourcilleux, insupportables de défiance bien que mes nouveaux statut et salaire (supérieur à trois fois le montant du loyer que j'ai prévu d'allouer) m'en dispensent selon la pratique en cours. J'ai d'ailleurs découvert que chaque agence immobilière, chaque propriétaire avait son critère, qui exige 3,5 fois le montant du loyer, qui 4 fois, qui 4,5 !

Je vous avoue que j'étais persuadée que cette recherche serait l'affaire de quelques jours, que je ne pouvais que taper dans l'oeil de ces messieurs-dames qui donnent rendez-vous à quinze, vingt, trente candidats dans les cages d'escaliers des immeubles haussmaniens ou vétustes de la capitale, après avoir posté leur bien sur seloger.com, pap ou leboncoin.

Consciente de ne pas appartenir à la moitié des salariés français qui gagnent moins de 1583 euros net par mois, je m'étais d'ailleurs réjouie d'être parmi « les bons dossiers » à la vue de mes concurrents d'infortune, des jeunes actifs comme moi, seuls ou en couple, très souvent, en contrats précaires, que je pouvais croiser jusqu'à quatre fois dans la même journée devant les portes cochères où nous nous agglutinions à l'heure du rendez-vous.

J'en suis très vite revenue. Cette recherche fut un temps complet, infernal, épuisant, désespérant, schizophrénique. J'ai perdu deux semaines, enchaînant les visites, des dizaines, les courses dans Paris à pied, en vélib ou métro, pour rien. C'est simple : mon dossier n'a jamais été sélectionné.

Voyant le temps filer et le risque de me retrouver à la rue approcher, je me suis portée candidate sur des 27m2 plein nord à 985 euros charges comprises qui ne méritaient rien d'autre que d'entrer en travaux pour six à douze mois.

Pire, Madame la Ministre. J'ai dû revoir mes prétentions et me rabattre sur les meublés moi qui voulait une location vide. Car ils représentaient bien 70% des alertes logement qui tombaient dans les limbes de ma boîte mail.

Le marché est en plein boom, les prix avec, depuis votre arrivée au pouvoir et votre décret sur l'encadrement des loyers, confirment les agents immobiliers, avec une pointe de compassion, souvent, pour les propriétaires. Ces derniers, petits ou gros, professionnels ou non, sont en panique de voir leurs revenus désormais limités à la seule hausse de l'indice de référence des loyers. Ils se tournent vers la location meublée, un marché très spécifique qui échappe à votre mesure et présente, par ailleurs, une fiscalité avantageuse, un cadre juridique bien plus souple et « normalement » un loyer 10 à 15% plus élevé qu'une location vide.

Sur le palier, au moment de vous tendre la feuille égrenant la liste des documents à fournir en cas de candidature, les plus mortifiés maudissent « la gauche » et se lamentent sur leur triste sort de bailleur mal-compris, harassés par les charges de copropriété que les locataires sous-estiment et maintenant l'Etat. Il y a les propriétaires honnêtes qui proposent un vrai meublé, avec un mobilier et un électroménager digne de ce nom, voire neuf, et ceux qui n'ont pas froid aux yeux de proposer un studio avec une literie, un frigo, une vaisselle qu'Emmaüs refuserait. Je ne vous dis pas les prix trop scandaleux.

Au quinzième et ultime jour de ma recherche, il a fallu que je supplie le dernier agent immobilier que je voyais de me faire confiance. A ce stade de mon parcours du combattant, je surfais, sur les conseils d'amis ayant dû passer par la case « trafic de papiers », sur les forums « comment trafiquer ses fiches de paie » et commençait à me dire que mon seul vrai handicap se situait peut-être dans mon nom de famille. Je l'ai obtenu après trois jours de grand stress. Alléluia. Je ressors lessivée de ce marathon.

Je dois vous dire, Madame la Ministre, que je vivais l'enfer du logement depuis un an car j'étais, sacrilège, en CDD. Malgré la mobilisation d'un vaste réseau d'amis d'amis d'amis, de collègues de collègues de collègues, de connaissances de connaissances de connaissances- car en vérité, tout le monde le sait, cela ne marche que comme ça à Paris- qui ont relayé mes appels au secours, je n'ai jamais trouvé de toit pérenne, seuls des sous-locations, sous-sous-locations, allant de un à six mois ou le canapé d'âmes bienfaitrices. Une galère sans nom qui me faisait regretter ma province natale, ses 100m2 en plein cœur de ville à 700 euros.

J'ai même connu la colocation chez une personne qui jouissait d'un spacieux duplex loué aux HLM de Paris et qui faisait croire à trois pigeons en détresse dont moi que son 120 mètres carrés était sa propriété, qu'elle dépannait dans l'illégalité par charité chrétienne, scandalisée par le boom des loyers dans la capitale, maintenant que la maison était vide et ses enfants, partis. Elle dégageait 2100 euros par mois sur notre dos. Elle n'avait plus de chambre, dormait dans le salon et quand je m'absentais pour cause de déplacements professionnels, elle occupait mon lit que je payais 750 euros par mois...

Alors vous comprendrez Madame la Ministre que ce n'est plus pour moi que je vous écris, ni pour Zlatan Ibrahimovic, la star du PSG qui se cherche désespérément un toit dans le ghetto du gotha, dans le XVIe, mais pour tous mes compagnons de galère qui sont encore sans toit et pour qui votre décret n'a rien changé. Je me demande pourquoi le droit au logement, constitutionnellement garanti par la loi, est si peu appliqué. Y a-t-il une autre alternative pour ceux qui veulent se loger à Paris que la résignation ou la fraude ?

Dans l'attente,

A vous lire, Madame la Ministre du Logement.

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Tous les commentaires

Vous êtes en plein syndrome de Bossuet.

Vous réclamez encore plus de normes et de régulations qui vont encore plus renforcer la pénurie de logements de manière directe ou indirecte, alors même qu'en l'espèce, un "signal" de renforcement réglementaire a suffi à tendre un peu plus le marché.

Bref on continue à raisonner à l'envers...

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