Les Nouvelles Antigones de la Méditerranée à Marseille

Si vous êtes à Marseille ce samedi 12 septembre, rendez-vous à la Villa Méditerranée dès 16h30 (entrée libre) à la rencontre des « Nouvelles Antigones », un collectif de femmes libres et rebelles qui trempent leur plume de journaliste, poétesse, romancière, bloggeuse dans les plaies et les chaos du bassin méditerranéen.

Si vous êtes à Marseille ce samedi 12 septembre, rendez-vous à la Villa Méditerranée dès 16h30 (entrée libre) à la rencontre des « Nouvelles Antigones », un collectif de femmes libres et rebelles qui trempent leur plume de journaliste, poétesse, romancière, bloggeuse dans les plaies et les chaos du bassin méditerranéen. Ces cyber-activistes du 21e siècle qui pour certaines, encourent de très grands risques en levant des cris de révolte et des sujets tabous sous des jougs dictatoriaux, tissent leur toile sur un même site internet, www.lesnouvellesantigones.org, l’«agora» qui permet d’amplifier leurs voix et de les croiser par-delà les frontières pour mieux lutter contre les obscurantismes.

Elles tiendront ce samedi leur premier grand rassemblement non-virtuel en présence d’une invitée de marque Leila Shahid, ancienne ambassadrice de Palestine auprès de l’Union européenne. Au programme (détaillé ici) : une après-midi de tables rondes sur le cyber-activisme au féminin ou encore le versant littéraire du blogging. Elle sera suivie d’un concert, fruit d'une résidence artistique qui met en musique leurs textes engagés et de lectures par la comédienne libanaise Darina El Joundi.

Du Liban à l’Egypte, de la Syrie à la Turquie, de la Grèce à l’Espagne en passant par la Tunise, le Maroc, la Palestine, l’Italie…, Abir Ghattas, Cristina Fallaras, Abir Kopty, Amal Claudel, Ahlem B, Naïla Mansour, Kübra Gümüşay, Paola Salwan Daher et Giulia Beatrice Filpi s’élèvent contre les injustices, les menaces, les intimidations, militent pour les droits les plus fondamentaux, la liberté d’expression, de conscience, d’aller et venir, la liberté d’être femme, dans des pays où majoritairement, « la loi des Hommes » écrase tout. Et la figure d’Antigone, héroïne grecque, symbole de résistance, de justice, de liberté, de dignité, face au despote Créon, s’est imposée comme l’emblème de leur projet.

« Antigone

Quitte l’obscur et viens

Devant nous un moment

En amie, avec le pas léger

De la résolue, effrayante

Détournée, je sais

Comment tu redoutais la mort, mais

Tu redoutais plus encore

Une vie indigne.

Et tu n’as rien épargné

Aux puissants, ni transigé

Avec ceux qui sèment le trouble, ni jamais

Oublié une honte et sur leur crime aucune herbe

N’a poussé.

Je te salue ! » 

C’est très précisément ce poème de Bertold Brecht qui a inspiré cette entreprise originale inédite. Portées par l’association Sublimes Portes qui développe depuis cinq ans des coopérations à travers des résidences croisées et des ateliers artistiques dans les réseaux culturels de Marseille-Provence mais aussi dans d’autres villes autour de la Méditerranée et en Europe, Les nouvelles Antigones croisent le politique et l’artistique, les rapports entre les filles et les garçons au Maroc, le chômage, l’austérité, le viol conjugal, les extrémismes religieux, la guerre en Syrie et en Libye, la cause palestinienne... 

« Aujourd’hui, nous sommes face à un véritable chaos dans la région. La plupart des médias nous abreuvent d’images sur les crises en Espagne ou en Grèce, ou ne nous montrent que les atrocités des dictatures “laïques” et des décapitations terroristes. Comme si les jeunes générations, les peuples assemblés sur les places, de Madrid à Tunis, de Tahrir à Syntagma à Athènes, n’avaient pas existé ou n’existaient plus. Alors qu’entre les obscurantismes religieux et les dictatures militaires ou financières, il y a une société civile, où les femmes prennent une vraie place », décrivent les chevilles ouvrières du projet, Nil Deniz, directrice artistique de l’association Sublimes Portes et Nina Hubinet (*), journaliste spécialiste du monde arabe, responsable éditoriale du site.

« A travers ce site internet sans frontières, il s’agit de faire entendre des voix singulières de femmes qui font émerger les bouleversements en cours dans les pays du monde arabe post-révolution ou dans les pays du Sud de l’Europe frappés par l’austérité sous un autre angle que le récit dominant fait par les mass medias. Elles livrent un regard personnel, à la première personne. Ce sont des “lucioles”, comme les nomme Georges Didi-Huberman après Pasolini : elles éclairent notre époque en s’exprimant librement sur le net, malgré l’oppression », poursuit Nina Hubinet.

Vous lirez avant de vous rendre à leur rencontre ce texte de l’espagnole Cristina Fallaras, « J’écris d’en bas de la partie effondrée de l’Espagne». Chroniqueuse, journaliste et écrivaine, elle a été rédactrice en chef de plusieurs médias espagnols avant d’être licenciée en 2008 et de rejoindre, enceinte de huit mois, la masse de chômeurs et de devenir « l’expulsée la plus médiatisée d’Espagne ».

Vous lirez aussi la syrienne Naïla Mansour, exilée à Paris, « Avoir 38 ans en Syrie », à l’heure où l’Europe anesthésiée, spectatrice des millions de réfugiés morts ou vivants à ses portes, repliée sur son nombril identitaire, érigeant des murs, des barbelés, se décide enfin à bouger le petit doigt communautaire après qu’une photo, celle d’un enfant syrien gisant mort sur une plage touristique de Turquie, ait ébranlé les consciences. Universitaire, mère de deux enfants, fille d’un opposant au régime Al-Assad, emprisonné durant quinze ans, elle décrit la terreur sous la dynastie El-Assad, de la Syrie d’aujourd’hui à celle des années 80, « une mosaïque bien alignée d’images d’apocalypse ».

Vous lirez aussi des poèmes. De l’Italienne Giulia Beatrice Filpi, fille de Naples, qui « aime nager dans la Méditerranée sans penser à rien » ou d’Amal Claudel, une jeune poétesse tunisienne. Entre révolution, amour, sexualité et féminisme, les poèmes d’Amal reflètent les réalités que vivent les femmes dans un pays en pleine mutation. Le premier s’appelle « En mal de féminité». Le voici :

« Une statue en déesse fertile

Un corps en harmonie

Deux jambes révélant leur source

Le feu coulant

Sur les joues d’un volcan

Rêve penché, désir érigé

Regards… rencontre.

Une éruption, une brasure… une extinction.

La terre est si frêle

Si sèche, si dure

Nul labour

N’y est possible

Nul enfantement.

Ô Seigneur,

Ils ont maudit les flots de nos désirs

Rendant le soleil plombant

Et le ciel abstinent !

L’air d’absence est empli

La vie est en inertie.

Ô Déesse,

Dans les entrailles de cette Terre-Mère

Où la source est épuisée

Le volcan retient encore

Sa lave attisée.

Une éruption, une brasure…

Partance, puis partance ». 

(*) J'ai co-réalisé avec Nina Hubinet et aussi Pauline Beugnies, Marion Guénard, le webdocumentaire Sout el Shabab, la voix des jeunes, ce que la révolution du 25 janvier 2011 en Egypte a changé dans la vie de cinq jeunes Egyptiens. Projet qui se poursuit près de cinq ans après avec Génération Tahrir, un documentaire en cours de réalisation porté par Pauline Beugnies

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