LE HIRAK ET LE CONCLAVE

Les Algériens s’apprêtent à célébrer une des plus importantes dates de leur histoire. Ce qui a débuté sous l’appellation de la Révolution du sourire pour devenir rapidement le Hirak va fêter ses deux ans le 22 Février 2021. Quel regard porte aujourd’hui la diaspora Algérienne dans le monde sur une révolution exceptionnelle à laquelle a adhéré le peuple avec une spontanéité invraisemblable et un pacifisme extraordinaire.

 

Le 22 Février 2019, une immense clameur s’éleva et déchira le ciel d’Algérie. Une marée humaine envahit les rues de la capitale et s’empara du pays.

 

Ce jour-là les slogans du mouvement populaire de contestation résonnèrent à Alger. La raison de ce grondement était une ultime tentative d’humiliation du régime. Le Président Bouteflika, quasiment en état végétatif se portait candidat à un cinquième mandat à la tête du pays. Le peuple était en colère et il voulait le manifester.

 

Des youyous poussés de leurs balcons par des femmes restées chez elles accompagnaient la marche des manifestants. C’était un signe d’adhésion généralisée à un mouvement populaire. De sa fenêtre, un vieil homme, ému, ne retenait plus ses larmes.

 

La contestation prendra vite le nom de la révolution du sourire qu’elle doit au pacifisme des manifestants et des citoyens algériens et à un sens du civisme sans précédent. Le mouvement se fera connaître dans le monde entier sous le nom de Hirak. L’espoir naquit en Algérie et le système trembla  longtemps.

 

La diaspora algérienne suivait avec admiration et fierté ce que les enfants du pays avaient entrepris. Admiration par rapport à l’ampleur et la spontanéité du mouvement et fierté  au vu du pacifisme du mouvement. Des millions de personnes dehors et pas un seul incident ? Cela tranchait évidemment avec les clichés entretenus au sujet de ce peuple.

 

Le Hirak a été un ressenti par le système comme un séisme politique. Ce fut perçu par l’oligarchie au pouvoir comme une tempête, un ouragan, un cyclone mais qu’on avait déjà surnommé la révolution du sourire. Et la diaspora adhéra fièrement et spontanément également saluant l’obstination des Algériens qui continuèrent sans discontinuer à sortir tous les vendredi pour dire NON avec un calme éloquent et une volonté inébranlable. Le mot d’ordre du Hirak était Silmya (pacifique).

Les premières répercussions de ce tsunami politique ne tardèrent pas à se faire sentir. La vague emporta d’abord les Bouteflika et consorts. Les tenants du régime furent bottés en touche. Les uns mis hors-jeu et d’autres emmaillotés. Les moins chanceux furent écroués .

Le Hirak poursuivait alors résolument sa démarche matraquant le système avec le légendaire slogan Tenahawe Gaa ! (Vous partirez tous !).

 

Mais Hélas, deux ans plus tard, seule la partie visible de l’Iceberg semble  avoir été emportée. Seule la Casa del Mouradia* s’est fissurée.

 

Bouteflika, c’était l’arbre qui cache la forêt. Certes, ce n’était pas un président fantoche et il était en grande partie responsable de tout ce qui s’est passé. Bien au contraire, il est comptable de tout ce qui s’est passé et de ce que l’on a vu. Comme la gabegie des marchés publics et les injustices dont son frère et son entourage se sont rendus coupables. Le pillage du pays ainsi que tout le reste.

Mais derrière Bouteflika, il y avait ce qu’il est convenu d’appeler les décideurs. Ce conclave qui décide de tout. Ce pouvoir inattaquable car il demeure  hermétique. Ce conclave inabordable car il reste inapprochable et inconnaissable.

C’est le conclave qui a tous les droits sur les Algériens. Un droit de vie ou de mort. C’est le conclave qui a décidé de ramener Bouteflika. C’est le conclave encore qui a décidé de son départ. Et de son remplacement. C’est contre lui qu’il faudra se battre. Et cela n’est pas gagné. Comment peut-on se battre contre un ennemi invisible ? C’est pour cela que les décideurs resteront invisibles. C’est comme cela qu’ils restent invincibles. Après avoir congédié Bouteflika et chassé sa cour, ils ont  embauché un autre commis de l’État qui leur est forcément acquis et ils reproduisent le système. Bouteflika n’a pas été un président potiche mais il serait erroné de croire que seul son départ ainsi que celui de ses troupes est la solution. Cette équipe-là n’est que la partie visible de l’iceberg. Derrière la Casa Del Mouradia, il y a une autre citadelle qui finira par tomber un jour.

 

Deux ans plus tard, le monde et la diaspora s’interroge encore sur l’impact du Hirak. Un brin sceptique, parfois pessimiste. Est-ce que Lakdar Bouregaa* a passé quasiment les derniers jours de sa vie en prison pour si peu ? Est-ce que les souffrances et blessures de Khaled Drareni* dans les geôles du système sontdéjà pansées ? Est-ce que le mouvement de solidarité international qui s’est exprimé lors des innombrables et injustes incarcérations des meilleurs enfants de l’Algérie n’a abouti à rien ? Un rapide coup d’œil sur les réseaux sociaux ces derniers jours nous fait réaliser que  non. Bien au contraire, le Hirak est encore plus présent parmi les nôtres et l’espoir et le besoin de liberté  nés le 22 Février 2019 sont inusables et inébranlables.

 

 

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*L’appellation de la Casa Del Mouradia est inspirée de la célèbre série La Casa de Papel, allusion au Hold-Up de la bande à Bouteflika.

 

*Une figure légendaire de l’histoire d’Algérie. Respecté de tous, Lakhdar Bouregaa a été emprisonné durant les derniers mois de sa vie pour avoir osé dire non au maintien du système.

 

*Khaled Drareni, journaliste indépendant et correspondant de Reporters sans frontières incarcéré par les autorités algériennes depuis le 7 Mars 2020. Il est devenu à lui seul le symbole de la répression qui sévit en Algérie.

 

 

 

 

 

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