Des nouvelles du pays de l'or gris

Chez nous, toujours pas de Covid 19 et tant mieux. Les portes de l'établissement ont été étayées par des planches pour que les résidents, désorientés par le confinement, ne prennent pas la fuite.

Des nouvelles du pays de l'or gris.

Chez nous, toujours pas de Covid 19 et tant mieux. Les portes de l'établissement ont été étayées par des planches pour que les résidents, désorientés par le confinement, ne prennent pas la fuite.

La psychose du virus est partout. Dès qu'un résident toussote, c'est l'examen complet. Tension artérielle, pouls, saturation en oxygène, la sacro-sainte température et l'interrogatoire poussé. On en oublie que l'infarctus, l'AVC et le simple rhume se foutent du corona.

Les personnes âgées sont de plus en plus angoissées et désorientées par le confinement. Une résidente pense qu'on va la faire passer sur le billard. Masques chirurgicaux et souvenirs de bloc opératoire. Certains n'ont pas de télé, de radio et de téléphone et tournent comme des chiens en cage. Mes pensées vont aux taulards.

A Marseille, je bossais en unité Alzheimer. Trois aide-soignantes pour 22 résidents atteints de la maladie d'Alzheimer, de maladie à corps de Levy et de démence frontale. Sans compter les cinq toilettes à l'étage pour soulager les deux collègues qui géraient trente grabataires. Une infirmière pour le tout, emballé c'est pesé. C'était le défilé des intérimaires. Les bonnes, les nulles, celles qui craquent et se cassent en plein service sans crier gare. Le summum a été quand l'agence d'intérim nous a envoyé une gamine de 18 ans qui avait fait un stage de trois jours en maison de retraite au collège. La pauvre, je lui ai fait faire les lits et vider les poubelles.

Souvent, on se retrouvait à deux. La boîte d'intérim n'envoyait personne. Je me souviens d'une fois où la cadre vient nous voir. « J'ai trouvé personne, il faudra faire avec» nous dit-elle. Puis, elle se tourne vers ma collègue enceinte de cinq mois et lui dit : « Aïcha, ménagez-vous, prenez soin du bébé ».

Une autre fois, je me retrouve seul avec une stagiaire qui faisait son premier stage. On se rabat alors sur la technique du tête-cul, bien connu des aides soignantes. Tu change le résident et tu lui laves le cul. Puis tu l'habilles, lui laves le visage et lui passe un coup de peigne. Un coup d'eau de Cologne et ni vu ni connu j't'embrouille. Pas le choix, pas le temps.

Le personnel soignant connaît bien la culpabilisation, les changements permanents de planning et les appels tôt le matin pour venir bosser alors que c'est ton jour de repos. Les techniques sont toujours les mêmes. On te passe de la crème et après c'est le chantage. « Si vous venez pas c'est la cata, les gens seront pas soignés. Ne laissez pas tomber vos collègues » te dit-on . Au début, tu te résignes. Tu te lèves et tu t'habilles. Maintenant, je les envoie chier. On fait pas le même boulot et on touche pas le même salaire. Trouver du personnel, c'est leur taf. Pas le mien. Quand tu es dans la merde, ils se cachent dans leurs bureaux.

Le manque de matériel dans les EHPAD n'est pas nouveau. Laver le cul des vieux avec des draps et des alèses n'est pas rare quand tu n'as pas de gants de toilette à usage unique. Le pire, c'est la honte que tu ressens, car la personne qui va venir ramasser cette literie pleine de merde, c'est la lingère. Les lingères, comme des hommes d'entretien, les commis de cuisine et les plongeurs, je doute que beaucoup des applaudissements leurs soient destinés.

Les lingères collectent, lavent, sèchent, plient, trient et redistribuent dans les placards les vêtements des résidents, la literie et les blouses des collègues. Elles sont souvent seules dans un établissement de 100 résidents. Il faut recoudre les boutons des robes qui sont tombés, déchiffrés le nom du résident sur une culotte délavée et surtout ne pas égarer un chemisier. Cette génération s'habille encore le dimanche. Quand elle accueille ses proches, elle veut faire preuve de dignité. Alors, les lingères n'ont pas intérêt à se louper. 

Si j'ai choisi l'EHPAD plutôt que l'hosto, c'est parce que je préfère la supérette du quartier au centre commercial de la périphérie. J'ai donné dans mes stages. Bravo à vous, mais merci. Et puis il y a les toubibs. Pour un mec qui a un problème avec l'autorité, il vaut mieux que m'éloigne, sinon les chaises vont voler. 

Les toubibs, c'est 100 % bourgeois, 90 % autoritaires et 80 % connards. Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas. Les médecins sont indispensables et la plupart font leur taf. Pendant la révolution culturelle en Chine, les médecins avaient été mis au ban pour déviationnisme de droite et les hôpitaux gérés par des gardes rouge en couche culotte. Le résultat sanitaire avait été un désastre. Le problème, c'est leur pouvoir. Pas besoin pour expliquer ça, de citer à tire larigot le tocard Michel Foucault. Quand ton instance suprême de représentation s'appelle l'ordre des médecins, c'est pas un hasard de langage. 

L'hôpital fonctionne comme la hiérarchie militaire. Si il y a un échelon entre agent de service et aide soignante, entre aide soignante et infirmière, il y a une échelle de pompier entre infirmière et médecin. Les pauvres bougres en haut de l'échelle qui bouffent la fumée avec un pistolet à eau dans la main ne sont pas les toubibs, c'est le petit personnel. 

Le mouvement #metoo a à peine effleuré l'hôpital. La culture du viol y règne comme partout. Les internes, souvent cocaïnés et partouzards, font faire pâle figure aux étudiants des fraternités américaines. Mais bon, les études sont dures et stressantes. Il faut bien se détendre et que jeunesse se passe. Ils se calmeront en vieillissant et se contenteront de petites blagues salaces et de mains baladeuses. Les infirmières et les aide soignantes sont des mal baisées. Tout le monde le sait. « Il faut séparer l'homme du héros », nous dira peut-être Véran à la cérémonie des connards, où il célébrera Dujardin pour son interprétation d'un urgentiste pendant la crise du corona. 

Le rapport à la nudité et à l'intime de notre profession a généré un véritable culte du sexe crade. Je n'ai rien contre une bonne blague de cul tant que cela ne vient pas régir le quotidien. Il n'y a qu'à voir les fresques des internats. Même si c'est pour dénoncer le système de santé, les scènes de viol collectif, ça me fait pas vraiment marrer. 

En tant que mec soignant, j'ai jamais compris que des hommes puissent bosser en gynéco-obstétrique . J'y ai jamais foutu les pieds mais je connais les toubibs et les témoignages des copines. Alors j'imagine la scène. Une gamine de 19 ans, les jambes surélevés et la chatte à l'air. Un obstétricien de cinquante berges et deux internes de vingt cinq piges. « Alors Pierre, quel diagnostique ? »  « Une épisiotomie patron ! » « Et vous Paul qu'en pensez-vous ?»  « Petit bassin, gros bébé, chef » « Alors, ma petite dame, une anesthésie et çà passera comme une lettre à la poste ». Les psychiatres seront contents. Les statistiques de dépression post-partum et psychoses puerpérale ne feront qu'augmenter dans le DSM 5. 

L'infirmière est le cœur en fibrillation ventriculaire du système de santé français. Les patients devant, les familles derrière. Les médecins dessus, les aides soignantes dessous. Les cadres et les secrétaires médicales à droite, les kinés et autres à gauche. C'est David sans fronde contre cinquante Goliath. Franchement votre boulot, chapeau, mais je vous le laisse.

Le virus aura eu le mérite de mettre en lumière l'inutilité nuisible d'une partie de la classe bourgeoise confinée en télé-travail. Urbanistes administrant la métropole au bénéfice de la police et de la gentry, chercheurs maboul de l'INSERM qui veulent tester le vaccin sur les africains et les prostituées, ingénieurs à Facebook confinant des vies dans des banques de données, administrateurs d'Amazon en pointe du toyotisme, responsables en ressources humaines, bureaucrates, experts comptables et autres sacs à merdes devraient se sentir bien con en voyant les caissières aller au travail du haut de leurs immeubles haussmannien. 

Le lamentable langage guerrier de l'Etat et la sanctification débile des soignants n'a fait que renforcer les délires corporatistes des petits fonctionnaires en mal de reconnaissance. Matons qui passent leur journée à la cafétéria, appeurés par des émeutes qu'ils ont bien cherchés. Douaniers en manque de masques, qui n'ont plus de familles de retour du bled à terroriser. Travailleurs au pôle emploi matraquant les chômeurs de questionnaires dématérialisés absurdes . Flics, racistes et violents, pleurnichant sur BFMTV sur le non respect du confinement dans les cités. C'est bien connu les commis de cuisine des EHPAD habitent le 16ème et pas le 9-3.

Que chacun veuille devenir le héros d'une telle société est un comportement qui me dépasse. 

Les images spectaculaires qui tournent en boucle dans les médias viennent marteler les esprits. Personnel de réa en tenue de cosmonaute, personnel d'EHPAD pleurant l'hécatombe, navire hôpitaux géants transportant trois patients, le tout commenté par un langage belliqueux. Je comprends mieux le mec lambda, qui restait muet en 45, quand au bistrot, on lui demandait comment il avait passé sa guerre. « Comme d'hab, en galérant, le balai avait la même longueur et la merde la même odeur ». Plutôt anonyme crevard que héros de ces tocards.

L'excès de zèle ridicule des profs, qui bombardent leurs élèves de devoirs et de classes virtuels, ne sert qu'un intérêt, le leur. Peu importe que nombres de parents travaillent comme éboueurs, facteurs, ouvriers, agriculteurs et agent de service hospitalier et qu'il maîtrisent mal l'outil informatique ou n'en aient carrément pas, il faut montrer au monde que l'on bosse et que l'on participe au sauvetage de la start up nation. Mes collègues n'en peuvent plus de vos enfantillages et elles ne touchent pas votre salaire. 10 heures à torcher des culs puis 4 heures à faire des maths et du français. Mettons de suite les pieds dans le plat et apprenons le japonais. 

Le virus aura remis la lumière sur l'absurdité de la dichotomie travailleur-consommateur dans laquelle le sujet automate est confiné. La distribution des rôles sera, j'espère, perturbée.

Verra-t-on enfin des ingénieurs déboucher leur évier sans faire appel à un plombier ?

Les critiques sur la désindustrialisation de l'Europe ne font que dissimuler la dépossession des individus d'une société atomisée. Le manque de masques en France ou au Cameroun n'est pas le fait de tel trou du cul ou de tel manche à couille mais la conséquence de la division sociale du travail poussée à l'internationale. Incapable de planter des poireaux si instituteur. Incapable de planter un clou si infirmière. Incapable d'aider sa voisine brutalisée par son mari sans appeler le 17. Incapable de passer le balai à l'hosto car formé à bac +8. Incapable de produire des masques en étant sixième puissance mondiale. Incapable de faire autre chose que son mono emploi, puis de s'en aller flâner à IKEA.

Les gilets jaunes avaient remis sur le tapis la lutte des classes. Le virus doit confirmer ce fait. Il faut qu'on se purge de cette dépense démente de travail inutile et se détacher des désirs imposés.

 

La sortie de confinement nous offre deux possibilités : socialisme ou barbarie policière et capitaliste.

Il est enfin temps de mettre fin à la plus vieille pandémie du monde : l'économie bourgeoise.

Fin du confinement, début des débordements.

 

Un éboueur de l'humanité (aide soignant). 

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