El Salvador : 1-Nayib Bukele, candidat atypique à la présidence, bouleverse la donne

Une majorité de salvadoriens ne se sentent plus représentés et se sentent trahis par les deux principales forces politiques du pays, de droite et de gauche, issues des accords de paix de 1992 qui ont mis fin à un guerre civile qui a duré 12 ans. Lors de l'élection présidentielle du 3 février prochain, ils vont donner leur vote au candidat anti système Nayib Bukele

 © Victor Eguizabal © Victor Eguizabal
Par Victor EGUIZABAL*

El Salvador est en train de vivre un changement politique majeur qui va probablement se traduire en un grand bouleversement lors des élections présidentielles prévues le 3 février 2019 avec l'élection du candidat anti-système, ancien maire de San Salvador, accusé de populiste et âgé d'à peine 37 ans, Nayib Bukele.

Nayib Bukele, candidat favori à la présidence d'El Salvador Nayib Bukele, candidat favori à la présidence d'El Salvador

Après l'élection de Andrés Manuel López Obrador au Mexique, l'accession au pouvoir de Nayib Bukele à El Salvador pourrait de changer les rapports de force en Amérique Centrale mais au vu des événements politiques survenus dans le pays depuis un an on peut se demander si l'on ne achemine pas vers une fraude pour l'en empêcher comme cela est arrivé au Honduras lors de l'élection présidentielle en 2017. D'après tous les sondages depuis douze mois, les votants ne souhaitent pas redonner le pouvoir aux deux partis politiques traditionnellement majoritaires. D'après le récent sondage de TS Research du 20/14 décembre 2018, les intentions de vote en faveur du parti de gauche au pouvoir (FMLN) étaient d'à peine 10,5% et ceux qui voteraient pour l'opposition (ARENA) parti de la droite dure allié aux partis de la droite modérée atteignaient à peine 31,1%. Par ailleurs 57,2% préféraient le parti GANA allié à un nouveau parti, Nuevas Ideas et son candidat anti-système, Nayib Bukele, ancien maire de la capitale San Salvador, accusé de populiste, qui n'a pu présenter sa candidature qu'à la suite d'un parcours semé d'obstacles.

Sondage TResearch du 10-14 décembre 2018 Sondage TResearch du 10-14 décembre 2018

Sondage TResearch du 10-14 décembre 2018 Sondage TResearch du 10-14 décembre 2018
Tous les derniers sondages, y compris ceux de médias dont l'opposition à Bukele est notoire comme LPG le donnent gagnant face à Carlos Calleja du parti ARENA au premier tour de l'élection ainsi qu’au second tour s’il a lieu - ce qui est une hypothèse peu plausible qui contredirait tous les sondages - seulement si les abstentionnistes se déplacent en masse pour voter pour les partis traditionnels , ce qui semble peu probable. 
Sondage La Prensa Grafica du 4-12-2018 Sondage La Prensa Grafica du 4-12-2018

Malgré les difficultés dues à un calendrier électoral serré et aux manœuvres entreprises à son encontre, en juin 2018, le mouvement politique Nuevas Ideas avait pu remplir en temps et en heure toutes les exigences pour d’être légalement reconnu en tant que parti politique afin de pouvoir ainsi présenter des candidats à la présidence et à la vice présidence et participer aux élections, une des exigences pour l'inscription d'un nouveau parti politique selon la loi étant de présenter 50 000 signatures d'électeurs, Nuevas Ideas a lancé une campagne de signatures très réussie et a obtenu 200 000 signatures pendant les trois jours précédant la date limite de dépôt : du jamais vu dans les annales de la politique salvadorienne. Il faut dire que Nuevas Ideas n’a cessé de trouver une opposition systématique à sa légalisation. D'abord il y a eu des élections municipales et législatives au mois de mars 2018 et d'après la loi, un mouvement politique qui veut devenir un parti n'a pas le droit de déposer son dossier de candidature pendant le décompte des voix par le Tribunal Supremo Electoral (TSE). Le TSE, composé de magistrats proches d’ARENA ou du FMLN, tarda un mois entier à publier les résultats finaux des élections alors qu'ailleurs dans le monde, avec des moyens modernes, cela a lieu le lendemain ou au plus tard quelques jours après le scrutin : il empêcha ainsi Nuevas Ideas de commencer l'instruction de sa demande de légalisation en tant que parti politique avant cette publication. Dès que les résultats finaux officiels furent publiés, Nuevas Ideas présenta les documents requis . Le TSE disposant alors au maximum de 60 jours pour vérifier les signatures et les autres documents, au lieu de le diligenter au plus vite comme cela fut le cas pour d'autres nouveaux partis politiques dans l'élection, les magistrats du TSE épuisèrent le délai disponible pour vérifier la totalité des signatures alors qu'au bout de deux semaines ils en avaient déjà vérifié les 50 000 nécessaires à l'inscription de N.I. Cela paraîtrait une anomalie si ce n'est que les partis en place, ARENA et FMLN, distancés dans les sondages, n'ayant pas intérêt à ce que le nouveau parti politique Nuevas Ideas et son candidat Nayib Bukele pût participer aux élection présidentielles de 2019 et si le TSE utilisait les 60 jours disponibles cela pouvait empêcher Nuevas Ideas d'organiser les primaires nécessaires pour choisir la formule présidentielle qui devrait concourir (Président et Vice président) l'empêchant ainsi de participer aux élections. Le TSE attendit donc la date limite pour annoncer que toutes les exigences avaient été remplies par Nuevas Ideas et que rien ne s’opposait à sa reconnaissance en tant que parti politique. Il restait encore cependant la possibilité - saisie immédiatement par les rivaux - de faire opposition à la décision pour une raison quelconque. Sans surprise, un avocat au passé sulfureux, Ricardo Nuñez, lié au parti ARENA, présenta un recours auprès du TSE affirmant que Nuevas Ideas ne pouvait pas être légalisé parce que lui-même avait déjà fait une demande de brevet pour le nom Nuevas Ideas, retardant d'autant la légalisation définitive du parti.

Fin juillet le parti n'avait toujours pas été légalisé et il devenait clair qu’on était en train de bloquer la participation de Nuevas Ideas à la vie politique du pays même si les institutions de l'Etat devaient être utilisées pour l'en empêcher. En guise de réponse et afin de sauver sa candidature Nayib Bukele décida de s'inscrire à Cambio Democrático (CD), un petit parti de centre gauche existant avec lequel il avait déjà formé une coalition qui lui avait permis de gagner l'élection à la mairie de Nuevo Cuscatlan, une banlieue de la capitale en 2012.

Le parti politique CD participa aux élections législatives de 2015 mais n'obtint pas les 50 000 voix nécessaires d'après la loi pour continuer à exister. Cependant, une résolution du TSE cette même année décida de ne pas l'annuler en faisant valoir que le pluralisme politique de la république dépendait de l'existence de partis politiques se trouvant dans ce cas. Cela permit à CD de participer au scrutin de mars 2018 où il obtint un député. Selon la loi, un parti politique ne peut pas être annulé s'il a au moins un député. Or, trois ans après les faits la Chambre Constitutionnelle de la Cour Suprême de Justice ( Sala de lo Constitucional de la CSJ) demanda aux juges du TSE de revoir leur décision malgré le fait que légalement, elle aurait dû se prononcer en un délai de quinze jours en 2015. Les magistrats de la Chambre Constitutionnelle ont donc violé la loi en ne respectant pas les délais et le TSE, en violation de la loi lui aussi, acquiesça à leur demande et annula le parti Cambio Democrático grâce au vote d’un juge proche du FMLN. CD a fait appel de cette décision mais il était devenu clair aux yeux de la population qu'une fois de plus les deux partis dominants essayaient de concert de bloquer le participation de Nayib Bukele et que la dissolution de CD faisait partie du plan. Il va sans dire que les membres de ces deux institutions défendent les intérêts des deux partis politiques qui les ont nommés et qui se sont partagé le pouvoir depuis trente ans. Vingt ans pour ARENA et dix ans pour le FMLN. Aussi, le TSE épuisa encore une fois le délai pour l'annulation de CD jusqu'au dernier jour, ce qui ne laissait plus de possibilité à Bukele pour se présenter à la candidature à la présidence.

Cependant Nayib Bukele avait un plan B et ce même jour il renonça à son inscription au parti CD et s'inscrit dans un autre parti politique de centre droit – GANA – avec qui il était en pourparlers secrets, pour pouvoir concourir aux primaires de ce dernier. Aucun de ses ennemis politiques ne l'avait vu venir et à ce moment là il n'y eut plus de moyen légal pour eux de l’arrêter. Nayib Bukele remporta haut la main la primaire de GANA et il est désormais le candidat légal de GANA allié à Nuevas Ideas et à CD.

Pendant la campagne électorale quia débuté le 3 octobre l'offensive des partis traditionnels n'a pas cessé pour autant: cela fera l'objet du second volet de cette contribution.

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*Architecte - Président de l'association de salvadoriens et amis d'El Salvador en France - ASAES

 

 

 

 

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