El Salvador: 2 - Tous contre Nayib

La campagne électorale pour l'élection présidentielle a débuté le 3 octobre avec trois candidats principaux: Nayib Bukele pour GANA/Nuevas Ideas/CD, Hugo Martinez pour le FMLN et Carlos Calleja pour ARENA et les autres partis de droite PCN, PDC et DS. Nayib Bukele, grand favori des sondages, concentre toutes les attaques des autres adversaires.

 © Victor Eguizabal © Victor Eguizabal

Par Victor EGUIZABAL*

Le mouvement de Nayib Bukele, Nuevas Ideas, a été enfin admis en tant que parti politique le 9 octobre 2018 sans pour autant pouvoir apparaître sur les bulletins de vote. Nayib Bukele y apparaît officiellement comme candidat de GANA même s'il est aussi le candidat de Nuevas Ideas et de Cambio Democrático.

Nayib Bukele, candidat favori à la présidence d'El Salvador lors des élections du 3 février Nayib Bukele, candidat favori à la présidence d'El Salvador lors des élections du 3 février

 

Quelques jours auparavant, fin Septembre, le procès en justice de l'ancien président de la République de 2004 à 2009 pour le parti ARENA Antonio Saca, accusé de corruption, fit l'effet d'une bombe dans la politique salvadorienne. : Saca y a tout déballé contre une réduction de peine et a plaidé coupable du détournement de 340 millions de dollars de l’Etat en énumérant tous les bénéficiaires de ses largesses dont les principaux organes de presse et surtout le parti ARENA et ses partisans. Par ailleurs et par une curieuse symétrie, l'ancien président de 2009 à 2013, Mauricio Funes pour le FMLN, en exil au Nicaragua sous le protection du président Daniel Ortega est accusé et a indirectement admis le détournement de plus de 320 millions de dollars de fonds secrets de la présidence.

Entre temps, le pays va à la dérive. Dans une économie dollarisée, il croule sous le poids de la dette et du déficit public après dix ans de gouvernement de gauche FMLN. Malgré son discours où il promet tout, Carlos Calleja, le candidat du parti de droite notoirement corrompu, ARENA,  devrait, fidèle à l'idéologie de son parti politique, favoriser exclusivement la minorité aisée et et ainsi aggraver les problèmes. Le candidat de la gauche (FMLN), Hugo Martinez, défend, lui, un maigre bilan de 10 années au pouvoir minés par la corruption et l'éloignement d'un peuple pratiquement aussi pauvre qu'à son arrivée au pouvoir.

Il y a un indice qui ne trompe pas et tous les sondages le montrent: le peuple salvadorien a soutenu Nayib Bukele dès le départ et le soutient toujours avec pour but principal de mettre fin au règne des deux grands partis politiques qui ont gouverné El Salvador pendant les trois dernières décennies et dont il constate que les membres se sont enrichis sur son dos sans que le sort de la population ne s'améliore . Après trois mois de campagne électorale "sale" de sa part, il y a assez d'indices pour affirmer que le parti ARENA, de plus en plus distancé dans les sondages, avec la complicité tacite du FMLN avec qui il domine l'appareil d'Etat, fera tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher le peuple de choisir pour qui il veut voter comme ce serait le cas dans une véritable démocratie.

Nayib Bukele (GANA/NI) et Carlos Calleja (ARENA) - Sondage UES déc 2018 Nayib Bukele (GANA/NI) et Carlos Calleja (ARENA) - Sondage UES déc 2018

 

Nayib Bukele promet de remplacer le système bipartite corrompu par une vraie démocratie représentative et participative Avec le slogan « devuelvan lo robado » (rendez ce que vous avez volé) il interpelle le parti ARENA et interpelle de même avec le vieux parti de gauche FMLN tous deux englués dans une corruption dont les montants donnent le vertige : l'économiste Salvador Arias Peñate parle de 37 Milliards de dollars (« Manual de la Corrupción de Arena 1989 al 2013" - Université Centre Américaine d'El Salvador -http://www.uca.edu.sv/filosofia/index.php?art=438) rien que pour les vingt ans de pouvoir d'ARENA.

Nayib Bukele promet effectivement beaucoup et on l'accuse donc de populisme. Cependant il ne promet pas plus que les autres candidats mais compte, lui, assainir les finances publiques, réformer l'impôt pour faire enfin payer les plus riches et récupérer l'argent détourné. Malgré les accusations à son encontre de candidat clivant il apparaît comme une exception dans une région polarisée par les extrêmes. Sa lutte anti corruption avec la promesse de la mise en place d'une Commission internationale de lutte contre la corruption, CICIES,et ses propositions de réformes sociales vont de pair avec la promesse de réforme fiscale ainsi que du renforcement de la démocratie et de ses institutions. Son parti est un mouvement horizontal qui donne la parole aux citoyens et se veut à l'écoute de tous par le biais des réseaux sociaux. C'est un mouvement authentiquement populaire comme le pays n'en avait encore jamais vu, qui s'est développé à toute allure devenant un an après sa fondation en octobre 2017, la première force politique du pays et qui promet de lutter contre la corruption et contre l'insécurité par les voies démocratiques et par le développement en essayant d'instaurer un cercle vertueux à la place du système actuel qui a failli. Reste à savoir s'il pourra tenir ses promesses dans le contexte politique actuel où il n'aura pas une majorité à l'Assemblée Législative pour le soutenir: le parti ARENA domine désormais aussi la Chambre constitutionnelle et le poste clé de Procureur Général de la République (Fiscal General de la República - FGR).

 Avec l'acceptation de sa candidature et la légalisation de son parti politique Nuevas Ideas,  les attaques contre Nayib Bukele n'ont pas cessé pour autant. Le vote des salvadoriens de l'étranger a été rendu pratiquement impossible parce que le système mis en place n'a pas fonctionné ou n'a pas été mis en œuvre convenablement bloquant ainsi l'expression politique de 1,5 millions de salvadoriens à compaer aux 5,1 millions d'électeurs dans le pays. Il faut dire que toutes les enquêtes y donnaient Nuevas Ideas gagnant.

Les deux principaux journaux, tous deux ayant bénéficié des largesses du parti ARENA et d'une fiscalité avantageuse, font ouvertement campagne contre lui ainsi que les principales chaînes de radio et de télévision. Le parti ARENA a embauché à grands frais un spécialiste espagnol de la communication politique , Antonio Sola, artisan en 2012 de la campagne sale de Felipe Calderón contre Andrés Manuel López Obrador au Mexique, de campagnes du Partido Popular en Espagne et de bien d'autres dans le seul but de monter une nouvelle campagne sale contre Bukele l'accusant entre autres de corrompu, d'ignorant, de menteur, de misogyne, et de musulman car issu d'une famille d'immigrés palestiniens musulmans arrivés à El Salvador il y a cent ans. En novembre 2018 l'avocat Ricardo Nuñez a déposé un nouvelle plainte, immédiatement relayée par le Procureur général de la république Douglas Melendez (Fiscal General de la República – FGR) accusant Bukele d'irrégularités lors de la passation du marché de construction et de gestion du Marché Cuscatlán de la ville de San Salvador lorsqu'il en était maire dans un nouvel effort pour essayer d'invalider sa candidature et ce, sans aucune preuve tangible si ce n'est des mises en cause technique et juridiques portant sur la valeur supposée de l'immeuble et sur la procédure de passation des marchés. L'enregistrement diffusé récemment d'une conversation téléphonique d'un député d'ARENA , Siméon Magaña, sur l'usage de la FGR pour bloquer le candidat Nayib Bukele ne laisse aucun doute sur les pressions exercées par ce parti sur ce dernier.

Il est à remarquer que jusqu'ici le procureur Douglas Melendez s'est toujours refusé à mener des investigations sur les financements milliardaires frauduleux du parti ARENA. Depuis, arrivé au terme de son mandat, il a été remplacé par un partisan déclaré du candidat Carlos Calleja et du parti ARENA, Raúl Ernesto Melara Morán.

Conjointement à la campagne de dénigrement basée sur le manque de préparation académique de Nayib Bukele, qui n'a eu que peu d'impact, ARENA a lancé une campagne l'accusant de misogynie basée sur une plainte douteuse déposée par une élue du FMLN à la mairie de San Salvador et des vidéos truquées sur internet mettant en cause son comportement vis-à-vis de son épouse ainsi que des accusations de discrimination de genre sur internet de ses soutiens contre la candidate à la vice présidence d'ARENA, Carme Aida Lazo et contre des députées de ce parti, le tout habilement mélangé à des accusations liées à la religion de sa famille paternelle, l'islam : par le biais d'officines plus ou mois fantômes se voulant chrétiennes, la droite extrême a lancé une campagne massive d'islamophobie accusant la famille de Bukele et en particulier son père, Armando Bukele, décédé il y a trois ans.

Beaucoup de difficultés sont encore devant Nayib Bukele et il est clair que les partis établis feront encore tout pour l'empêcher d'être élu à la présidence et ce probablement par tous les moyens y compris en succombant à la tentation de la fraude, déjà les bordereaux de décompte des votes prévoient le double décompte des voix des partis alliés à ARENA et de la coalition. Le vote avec des documents d'identité périmés a été autorisé et la manipulation des renseignements lors des renouvellement des documents d'identité afin de les rendre non valides pour l'élection est devenue une pratique courante. Aussi, la distribution de documents d'identité à des migrants honduriens semble avérée. Tout cela pourrait ouvrir la voie à des manipulations frauduleuses. Probablement dans le but de prévenir la fraude, début décembre, le parti NI a lancé une campagne de constitution de « commandos citoyens » qui recensent les électeurs qui s 'engagent publiquement à voter pour Nayib Bukele et à défendre leur vote. Le 6 décembre, citant une source à l'intérieur du Tribunal Supremo Ekectoral , le journal en ligne Vox Box dénonce une nouvelle possibilité de fraude par une manœuvre du tribunal : modifier sur le bulletin de vote la couleur et l'emplacement du drapeau de la coalition GANA N.I. CD par rapport à ce qui a été signé en novembre par tous les partis ce qui pourrait créer une confusion entre les bulletins et la possibilité de se retrouver avec des bulletins de différentes couleurs, donc peut-être des faux, donc invalidés. Vraie ou fausse nouvelle, Nayib Bukele appelle ses sympathisants à se tenir prêts à descendre dans la rue et son parti à une manifestation devant le TSE le soir du 6 décembre pour empêcher la fameuse fraude. La manifestation est pacifique mais elle est qualifiée de violente par le TSE dans un tweet publié le soir même parce que certains manifestants ont pénétré dans les locaux du TSE , presque vides, après que la porte leur a été ouverte. La presse anti Bukele s'en fait écho et la situation s'envenime. Il refuse de participer à un débat organisé par l'Université Nationale d'El Salvador UES faute d'avoir été consulté sur les conditions, le déroulement et l'organisation d'un débat taillé sur mesure par et pour les candidats d'ARENA et FMLN, seuls consultés. Suite à un appel au peuple pour défendre le vote en prévision d'une éventuelle tentative de fraude, , Bukele ramasse 148 000 signatures entre le 3 et le 5 janvier. Le 5 janvier un important incendie se déclare dans un local de dépôt de matériel du TSE pour les élections. Les pompiers, dans un communiqué ambigu repris par a police, ont indiqué que l’origine du sinistre était un onduleur USP en surchauffe qui se serait trouvé dans une valise à l'intérieur d'une boîte en carton. Le matériel informatique perdu était destiné à transmettre les résultats du scrutin de la capitale. Cet incendie, qui survient au pire moment, quelque soit son origine et malgré les déclarations rassurantes du TSE risque de peser donc lourd sur le processus électoral et sur la fiabilité des résultats et jeter ainsi l'ombre de la fraude sur l’élection.

Le parti ARENA semble prêt à tout pour empêcher Bukele de parvenir à la présidence et à El Salvador cela peut signifier le pire si l'on se souvient de l'assassinat de Monseñor Oscar Arnulfo Romero (archevêque de San Salvador canonisé le 14 octobre dernier), défenseur des démunis, le 24 mars 1980 par un escadron de la mort dont il est prouvé qu'il a été commandité par le fondateur du parti ARENA Roberto D'Aubuisson, décédé depuis et qui reste une référence pour ce parti. L'ombre de ce crime dont les auteurs n'ont toujours pas été inculpés plane encore sur ce pays à la violence endémique où la vie n'a parfois que peu de valeur. Elle plane aussi sur Nayib Bukele.

Depuis qu’il a annoncé son intention de présenter sa candidature à la charge suprême il y a un an on a assisté à un harcèlement continuel contre le candidat de GANA/Nuevas Ideas de la part des partis traditionnels et des institutions qu’ils contrôlent. Après les indices de fraude dans la préparation des élections de ces dernières semaines, Nayib Bukele a appelé le peuple à défendre la démocratie et à ne pas permettre qu’il advienne à El Salvador une fraude électorale comme celle qui a eu lieu aux élections au Honduras et ou une répression comme celle qui sévit au Nicaragua et il semble bien décidé à réussir. En soutenant la candidature à la présidence de Nayib Bukele qui représente l'espoir d'une nouvelle génération, les salvadoriens qui le soutiennent en majorité, ont l'impression de lutter pour la démocratie et un meilleur futur dans un pays qui tienne enfin compte des aspirations du peuple à un avenir meilleur sans être obligé de le quitter à cause de l'insécurité et de la pauvreté.

Sondage Mitofsky 5/7 janvier 2019 Sondage Mitofsky 5/7 janvier 2019

 

Entre temps d'autres continuent à chercher une meilleure vie ailleurs : deux caravanes de milliers de personnes sont parties ces dernières semaines vers les Etats Unis d'Amérique, suivant les traces de leurs frères honduriens et le seul candidat à avoir clairement pris position à ce sujet est Nayib Bukele, à Madrid, lors du Foro America d'Europa Press le 7 novembre dernier.

Bulletin de vote pour l'élection du 3 février Bulletin de vote pour l'élection du 3 février

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*Architecte - Président de l'association de salvadoriens et amis d'El Salvador en France - ASAES

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