Arrêtez de nous appeler les ‘Noirs’. C’est un raccourci ambigu et raciste.

Pourquoi continue-t-on à utiliser le mot « noir » alors qu’il est impensable d’utiliser de nos jours celui de « jaune » ou de « rouge » ? Est-il lié à notre méconnaissance du continent africain ? Est-il lié à notre manque de reconnaissance de notre passé colonial ? Est-il un symbole de lutte contre l’oppression venu des Etats-Unis ?

Jamais autant de propos racistes n’auront été diffusés, de la part de racistes avérés mais aussi de personnes pleines de bonnes intentions qui soutiennent le mouvement actuel de sidération suite à l’assassinat de George Floyd.

Je suis de mère française et de père d’origine éthiopienne. Ma mère n’est pas blanche, elle est Française, elle a une origine, une culture, des traditions, propres à son éducation et à sa nationalité, très différentes des autres pays européens. De même, mon père n’est pas noir. Il est Ethiopien. Il sait d’où il vient, il connaît sa culture, comme tous les immigrés de première génération.

Issue de ces deux cultures, comme beaucoup d’enfants d’immigrés, mes origines me définissent autant que ma nationalité.

C’est bien la première et grande différence avec les États-Unis. Les afro-américains, descendants d’esclaves, ont été privés d’origine. Ce traumatisme a effacé leur passé et leur culture d’origine. Il existe à ce titre un racisme endémique aux États-Unis, la ségrégation raciale ayant perduré au-delà de l’abolition de l’esclavage. Cependant, les afro-américains ont créé une culture très riche durant quatre cents ans, entre autres le jazz et des divers courants d’art moderne. Leur histoire récente compte aussi des figures intellectuelles sensationnelles telles Martin Luther King, James Baldwin et tant d’autres ou de révoltes telles que Rosa Parks et les Black Panther.

L’histoire du colonialisme et de l’immigration des années post-deuxième guerre mondiale en Europe est très différente de celle des États-Unis. Toutefois, le racisme qui en découle semble se résumer actuellement à la couleur de la peau. En le réduisant ainsi à un problème de noir contre blanc, calqué sur celui des Etats-Unis, nous stigmatisons et aggravons le clivage entre populations d’origine européenne et populations d’origine africaine.

Ne lâchons pas sur les mots. Un « Noir » n’existe pas. Ce terme est offensant au même titre que la qualification de « jaune » d’une personne d’origine asiatique. La paresse verbale et intellectuelle qui pousse certaines personnes à en désigner une autre par une couleur de peau provoque ce qui est plus grave : une paresse oculaire. Nous ne voyons que la couleur de la peau, sans curiosité pour le détail, le pays, la diversité.

Alors qu’en France, le terme de « race » a été définitivement effacé de la Constitution, les dernières avancées dans l’étude de l’ADN et les recherches sur les génomes confirment que les différences entre les êtres humains sont extrêmement faibles (les 6 milliards d'humains possèdent un génome à 99,9 % identique). Il existe aujourd’hui un consensus autour de l’idée de ne plus faire référence au mot « race » en raison de son absence de validité scientifique. Il revêt une connotation extrêmement négative en français et n’est utilisé que pour dénoncer et définir le racisme. Pourquoi autoriserions-nous le terme « noir » ?

Je me demande ce qui se cache vraiment derrière ce terme flou qui est censé désigner une personne issue de l’immigration africaine en général, sans subtilités (immigration ancienne ou récente, issue de l’esclavage, de la colonisation, immigration économique ou réfugié politique) et ce qu’il veut dire pour les personnes qui l’emploient. Que cache-t-il comme préjugés, curiosité, peur ?

Pourquoi continue-t-on à utiliser le mot « noir » alors qu’il est impensable d’utiliser de nos jours celui de « jaune » ou de « rouge » ?

Est-il lié à notre méconnaissance du continent africain et des nombreuses cultures différentes qu’il abrite au même titre que tous les autres continents ?

Est-il lié à notre manque de reconnaissance de ce passé encore si difficile à admettre qu’est la colonisation ?

A-t-il un sens pour les descendants de l’immigration africaine, de la colonisation, et peut-il servir de repère identitaire ? Est-il à ce titre un symbole de lutte contre l’oppression venu des Etats-Unis ?

Seule l’éducation, l’introduction de l’histoire du colonialisme dans les programmes, pourra nous aider à évoluer et nous distancer du racisme. Nous devons revoir la façon dont nous sensibilisons nos enfants aux différentes cultures et pays d’Afrique. Une globalisation du continent en les faisant participer à un cours de djembé ou de danse sénégalaise ne fait qu’accroitre le sentiment que l’Afrique n’a qu’une seule culture, une seule couleur, celle de nos anciennes colonies. Les pays européens désignent leurs anciennes colonies comme la référence de l’Afrique ignorant alors qu’il y a environ 2000 langues différentes sur le continent. Les cultures varient autant qu’entre pays et régions en Europe. Il ne nous viendrait pas à l’esprit de parler de danse européenne ou de plat européen, de faire un amalgame entre une bratwurst allemande et un chorizo espagnol en les nommant saucisses européennes ou saucisses blanches.

Seule la reconnaissance de l’histoire permettra aux descendants d’immigrés d’être fiers de la culture de leurs parents, de leurs luttes contre la colonisation et pour la libération de leurs pays d’origine. La reconnaissance de cette histoire légitime cette fierté.

La vision judéo-chrétienne forte de sa supériorité et de sa domination fait l’impasse sur la richesse des civilisations de l’Afrique sub-saharienne. Avec les problématiques que nous vivons à notre époque, il est primordial de faire preuve de curiosité envers l’inconnu, accepter l’Autre avec sa complexité et ne pas se laisser aller à des raccourcis simplistes. Chaque mot doit être pesé et si une pensée nous parait trop simple, nous devrions chercher plus loin. Il n’y a jamais eu de réponses simples à des problématiques complexes, même si le populisme essaie de nous le faire croire.

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