Regard d'un franco-algérien sur la révolution dite «Révolution du sourire»

Le soulèvement du peuple algérien se produit à un moment clé de son histoire. La réélection programmée d'un président impotent, si elle avait abouti, aurait en toute probabilité mené le pays à l'effondrement économique avec des conséquences sociales et politiques désastreuses.

Le soulèvement du peuple algérien se produit à un moment clé de son histoire.

La réélection programmée d'un président impotent, si elle avait abouti, aurait en toute probabilité mené le pays à l'effondrement économique avec des conséquences sociales et politiques désastreuses. L'épuisement à très court terme des réserves de change et à proche échéance des ressources d'hydrocarbures menaient inéluctablement le pays à la faillite et à la perte de son indépendance.

Prévarication et népotisme instaurés en système de gouvernance, pillage des ressources nationales par une camarilla confortablement installée dans l'ombre d'un fauteuil roulant, corruption (véritable cancer de l'économie), clientélisme, passe droits, «hogra»... caractérisaient, il y a encore seulement quelques semaines, ses composantes institutionnelle et économique vécues par ses citoyens. Avec des conséquences, dont il faudrait évaluer le coût pour la Nation, sur la fuite à l'étranger de diplômé(e)s qui manquent cruellement aujourd'hui et qui font le bonheur des entreprises et institutions là où ils ont et réussi à s'installer.

En France le regard sur l'Algérie est déformé, brouillé par une très large méconnaissance des motivations de la colonisation, de son histoire. L'image de l'Algérien, entretenue par les média dominants et une partie de la classe politique est sommairement réduite à la petite délinquance quand ce n'est pas algérien = arabe = musulman = islamiste = terroriste.

Bref, ces constats, non exhaustifs, ne sont guère réjouissants.

Cependant, le soulèvement en cours pourrait modifier radicalement la donne.

Les yeux du monde entier sont tournés, admiratifs, vers le déroulement d'une révolution pacifique et découvrent un peuple aux antipodes des préjugés installés dans les esprits.Les algériens ont pris conscience dès le 22 février de la puissance de leur union dans le rejet unanime d'un système politique et institutionnel perverti. Ils font à nouveau "peuple" et se retrouvent autour d'un un espoir commun.

L'image internationale de l'Algérie s'améliore, c'est incontestable. Là où la plupart des Etats consacrent de gros efforts et moyens pour leur promotion et étendre leur influence, un capital immatériel considérable est en cours de constitution en un temps record pour un coût pour le moment insignifiant.Ce capital image bien que fragile peut devenir un atout décisif pour le pays.

Mais le chemin entamé est étroit et comporte des écueils.

Premièrement, est-ce que le système va ignorer les revendications de la rue et tenter de se maintenir au pouvoir au travers de l'application stricto sensu du fameux article 102 ?

Ce mardi 9 avril, la désignation par le parlement du président du Sénat, personnalité rejetée, à la tête de l'Etat pour une durée 90 jours est un signal inquiétant. L'ampleur et le déroulement des manifestations de ce prochain vendredi nous éclaireront sur la voie empruntée par le pouvoir : l'acceptation de la volonté populaire ou répression par les forces de l'ordre et tentation d'anéantissement de l'espoir d'une nouvelle république érigée sur un véritable état de droit.

L'état major militaire détient aujourd'hui les clés de l'avenir. L'armée, bien que disciplinée, est sans aucun doute soumise à des tendances, influences et pressions internes mais aussi extérieures. Participer à la répression et à la mise au pas de la société n'est pas une décision qu'elle peut prendre à la légère. Je développerai plus loin mon point de vue sur cet aspect.

Deuxièmement : Les manifestant(e)s à une écrasante majorité revendiquent Liberté et Démocratie. Ces termes sont indissociables d'Egalité. Egalité en droits et en devoirs, mais égalité également entre les sexes.

C'est la dimension encore occultée du soulèvement, celle des mentalités.

Ce n'est pas là le moindre des défis mais c'est une des conditions de l'aboutissement de la Révolution.

De nombreux jeunes diplômés des années 70-80 se sont sentis trahis par la réécriture de la constitution et l'instauration du Code de la famille de 1984 dans lesquels ils ne se reconnaissaient pas et ont choisi de s'expatrier. Perte inestimable de compétences.

Ce code qui stipule que tout ce qui concerne la famille relève du droit musulman. Des progrès significatifs pour les droits des femmes ont été introduits en 2005 à l'occasion de la révision de ce Code qui relègue encore la femme algérienne dans un statut de mineure à vie au sein de la cellule familiale. Pourtant l'arsenal juridique consacre ses droits de citoyenne à part entière.

Les femmes algériennes ont investi tous les champs de la vie publique. Elles assument des responsabilités jusqu'au plus haut niveau dans les entreprises, les administrations les institutions, les partis politiques et associations. Elles sont entrées massivement à l'assemblée nationale où elles occupent le tiers de la représentation. Elles peuvent prétendre aux plus hautes fonctions de la République. Leur contribution à la Nation est au moins égale à celle des hommes.

Paradoxalement le conservatisme s'est largement répandu ces dernières décennies dans toutes les couches de la société. A un point tel qu'une enquête réalisée en 2012 – 2013 révèle que « 59 % des femmes algériennes âgées entre 15 et 49 ans estiment qu'un mari a « le droit de frapper ou de battre » son épouse pour diverses causes.

C'est l'une des conséquences des concessions accordées par le pouvoir au courant islamiste qui a imposé les préceptes religieux dans l'enseignement public.

L'Algérie ne pourra pas faire l'impasse sur cette refondation des mentalités. Elle est aujourd'hui sous le regard admiratif d'une large partie de la population mondiale. Mais ce regard deviendra vite critique puis se détournera si les algérien(ne)s ne rompent pas le cordon entre spirituel et temporel. Il est bon de rappeler à ce sujet que le débat sur l'égalité des sexes a déjà eu lieu au sein du mouvement national avant l'indépendance. Elle a alors été reconnue comme une résultante logique de la lutte pour l’émancipation des Algérien(ne)s.

La jeunesse, largement majoritaire, est outillée pour mener et réussir cette refondation. Elle est éduquée, a grandi avec le développement d'internet et des réseaux sociaux qui lui ont ouvert un accès en temps réel au monde entier. Elle voit, communique, est instruite des réussites et des échecs aussi bien chez elle qu'ailleurs sur la planète.

Troisièmement : l'épuisement es ressources pétrolières et gazières, pourvoyeuses de devises, est inéluctable. Les équilibres budgétaires des prochaines années construits essentiellement sur ces ressources sont compromis. Le risque est d'amener le pays dans la spirale mortifère de la dette et/ou d'imposer plus ou moins rapidement une sévère cure d'austérité à une très large majorité de la population. Quelles en seraient les conséquences ?

Mais ce risque est aussi une opportunité.

il est urgent d'engager une réorientation de la politique énergétique. Investir massivement dans les énergies dé-carbonées et renouvelables. En priorité le solaire. Les territoires désertiques sont immenses. L'énergie électrique produite par le solaire peut couvrir rapidement les besoins internes. Générer un apport de devises en répondant à la demande croissante internationale.

La valeur ajoutée générée par hectare cultivé est insuffisante. Le potentiel de production agricole et arboricole est largement supérieur à que ce qui est produit actuellement La satisfaction des besoins intérieurs est facilement accessible. Aller vers des méthodes modernes de gestion et d'optimisation des espaces cultivés et cultivables. Bannir le chimique et privilégier le naturel, Des expériences réussies ont lieu ailleurs. Pourquoi ne pas s'en inspirer ?

La demande s'oriente vers le bio. Le marché international de la bio-alimentation est en croissance. Les produits algériens labellisés Algérie y ont une place à conquérir. Son capital image sera sa base et sa caution.

Les choix en faveur de la protection de l'environnement doivent participer à la construction et la consolidation de « l'image Algérie ».

Investir dans le « Made in Algéria ». C'est à dire viser et atteindre les meilleurs standards internationaux aussi bien dans les services privés et publics que dans la production. S'appuyer sur le bénéfice Image de la « Marque Algérie » pour aller sur les marchés internationaux.

Opter pour l'économie de la connaissance, c'est celle de l'avenir. Et le pays ne manque pas de compétences et de têtes bien faites.

La diaspora, instruite et qualifiée hésite à franchir le pas parce que formée et habituée au fonctionnement rationnel et efficace des institutions, elle craint de ne pouvoir trouver l'équivalent en Algérie.

Ils ne rentreront pas si une condition n'est pas remplie : l'armée doit accepter de se limiter à sa mission première : la sauvegarde et la protection du territoire national.

C'est son intérêt.

Elle est formée pour cela, elle sait faire. Elle sait faire car des ressources budgétaires considérables lui sont attribués. Elle en a besoin de ces ressources demain pour maintenir ses moyens opérationnels.

Seule une économie bien gérée peut lui garantir ces moyens.

Si elle ne l'acceptait pas, le capital mage, encore fragile, du pays en serait profondément affecté et ses conséquences économiques néfastes pour le pays, donc pour son armée, qui par ailleurs éprouverait du mal à attirer et recruter à l'avenir les talents indispensables à la maîtrise de sa modernisation.

Les officiers supérieurs algériens sont formés à l'analyse des risques. Ils sont en mesure de prévoir les conséquences probables de leurs décisions.

L'armée doit se limiter à accompagner et sécuriser la Révolution, elle en sortira grandie et digne de reconnaissance.

Alors l'Algérie nouvelle pourra se révéler. Elle a des potentialités immenses. Elle est jeune, créative pleine d'appétit et de ressources.

L'avenir peut lui sourire. Si elle sait se prémunir de ses vieux démons.

 

 

 

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