Ramin Jahanbegloo
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Billet de blog 14 oct. 2022

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Les Antigones de l’Iran

Alors que la répression s'intensifie en Iran, le nombre de morts parmi les écolières iraniennes qui protestent contre le gouvernement augmente chaque jour. Après quarante-trois années de soumission et de répression les femmes courageuses d'Iran nous montrent une fois de plus que le temps est venu d’agir comme Antigone et de défier la tutelle de la théocratie iranienne.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les manifestations en Iran sont entrées dans leur quatrième semaine avec la participation des adolescentes des écoles secondaires. L'implication des jeunes lycéennes a créé une situation sans précédent, si rare ou pratiquement inexistante dans l'Iran moderne et contemporain. La nouveauté d'un tel acte de désobéissance, initié par des jeunes filles, a créé un sentiment d'admiration et de respect parmi les observateurs et analystes de l'Iran dans le monde entier.

C'est un rappel du personnage d'Antigone dans la puissante pièce éponyme de Sophocle. Antigone, la fille d'Œdipe, défie l'ordre du roi Créon de Thèbes de laisser le cadavre de son frère dans les rues pour que les oiseaux et les vautours s'en régalent.

Cet acte de désobéissance, qui finit par coûter la vie à Antigone ainsi qu'à d'autres personnages de la pièce, ne peut être une décision aléatoire ou impulsive. Elle a dû réfléchir soigneusement aux limites du pouvoir des monarques victorieux. Elle a dû s'attarder sur ce que nous devons aux morts, même s'ils sont considérés comme des traîtres par le pouvoir en place. Elle doit avoir scrupuleusement jugé la décision de Créon de déshonorer le corps de son frère comme indigne d'obéissance. Elle a dû réfléchir à la conséquence de sa désobéissance, mais aussi à son choix de sortir hors de l'état de tutelle. C’est ce choix qui est aujourd’hui dans la balance pour les Antigones iraniennes.

Parmi ces Antigones iraniennes, certaines comme Nika Shakarami et Sarina Esmailzadeh, toutes deux âgées de 16 ans, ont été tuées ces dernières semaines par les forces de sécurité iraniennes.

Malheureusement, alors que la répression s'intensifie en Iran, le nombre de morts parmi les écolières iraniennes qui protestent contre le gouvernement augmente chaque jour. Le risque de mauvais traitements et de meurtres d'adolescents et de jeunes manifestants dans les villes iraniennes est une question grave qui doit être interrogée et arrêtée par la communauté internationale dès que possible.

Deux questions viennent donc immédiatement à l'esprit : premièrement, qui sont ces jeunes écolières ? Deuxièmement, pourquoi sont-elles choisies comme cibles privilégiées par les forces répressives du régime islamique en Iran ?

Bien que dans les manifestations actuelles en Iran, le nombre de manifestants ne soit pas aussi élevé que dans le Mouvement vert de 2009, la présence des jeunes et d'adolescentes dans les manifestations et leur niveau de colère et de frustration contre les autorités iraniennes (en particulier l'Ayatollah Khamenei lui-même) révèle un nouveau mode de révolte.

Les jeunes femmes iraniennes, nées au cours de la première décennie de ce siècle, sont en fait les nouvelles héroïnes d'une grande résistance civile en Iran, qui luttent contre une théocratie autocratique et paternaliste en Iran. Contrairement aux éléments militaires du régime iranien, qui sont mal éduqués et belliqueux, les jeunes héroïnes des révoltes actuelles sont belles, ouvertes d'esprit, talentueuses et créatives.

Pourtant, dans leurs affrontements à mains nues avec les troupes d'assaut du régime iranien, elles nous rappellent les premiers chrétiens exposés à la fureur de lions affamés. La comparaison ne doit pas paraître exagérée quand on sait que Niki Shakarami et Sarina Esmailzadeh sont mortes après avoir été sévèrement frappées à la tête avec des matraques par les forces de sécurité iraniennes.

On peut se demander pourquoi ces jeunes filles courageuses et intelligentes ont dû mourir de manière aussi féroce, simplement pour avoir ôté leur hijab et défié la théocratie iranienne. Nombreux sont ceux qui, en Iran et à l'étranger, ont tenté ces derniers jours de répondre à cette question cruciale.

Cette question laisse place à plus d'une réponse.

La première réponse renvoie à la nature autoritaire de la République islamique d'Iran. La terreur nue est un instrument qui a été utilisé au cours des quarante-trois dernières années par le régime iranien pour mater toute forme de dissidence et s'assurer que l'État continue à maintenir son pouvoir idéologique. Cette nature inquisitoire et criminelle du régime iranien l'a rendu aveugle et sourd à tous les signaux d'un changement impératif provenant de la société civile iranienne au cours des quatre dernières décennies.

Cependant, il existe une deuxième approche qui renvoie à la nature de la jeune génération de femmes dans l'Iran d'aujourd'hui.

Il s'agit d'une génération frustrée, humiliée, discriminée et réprimée qui ne voit pas d'avenir social, politique ou culturel dans la République islamique d'Iran.  Mais c'est une génération qui, malgré l'absence d'un horizon clair dans sa vie quotidienne, s'est débarrassée du joug de l'immaturité qui lui était imposé au cours de sa vie.

Contrairement à leurs parents et à leurs grands-parents qui ont vécu avec le goût amer de la défaite politique contre la nomenclature théocratique, les femmes de la génération de Nika et Sarina ont appris à être gaies, vivantes et imaginatives. En conséquence, elles ont osé penser et agir différemment, tout en inaugurant une révolution des valeurs dans la société iranienne.

Cette révolution des valeurs a été le résultat d'une vie parallèle et d'une liberté virtuelle que ces jeunes femmes ont trouvées sur les médias sociaux.

Elles ont ainsi appris à reconquérir leur propre corps et à reconquérir leur véritable image dans le miroir en retrouvant le bonheur qui leur avait été volé. N'oublions pas la vidéo Happy we are from Tehran qui a été réalisée en 2014 par six jeunes iraniens et qui a été visionnée à  l’époque par plus d'un million de personnes sur YouTube. La vidéo montrait trois hommes et trois femmes non voilées dansant sur les toits de Téhéran.

Comme d'habitude, ces jeunes ont été arrêtés par les autorités iraniennes et ils ont dû faire des confessions à la télévision d'État. Pharrell Williams, l'auteur de la chanson, a déclaré plus tard : « C'est plus que triste que ces enfants aient été arrêtés pour avoir essayé de répandre le bonheur ».

Répandre le bonheur en enlevant leur hijab et en le jetant dans le feu comme un signe de désobéissance à la théocratie iranienne, tel est le but qu'a choisi la génération de jeunes femmes iraniennes comme Mahsa, Nika, Hadis et Sarina.

Après quarante-trois années de soumission et de répression  les femmes courageuses d'Iran nous montrent une fois de plus que le temps est venu d’agir comme Antigone et de défier la tutelle de la théocratie iranienne. 

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