De la nécessaire revisite du passé esclavagiste et colonial de la France

À la faveur du contexte créé par l’assassinat de George Floyd, qui a ému le monde entier et levé le voile sur l’urgence du problème du racisme dans le monde, nous assistons depuis quelques semaines au USA et en Europe, a un mouvement extraordinaire multiethnique, transgenerationnel de revendications en faveur de plus de justice et d’égalité pour les noirs.

Lors de la manifestation sur le parvis des Droits de l'Homme en hommage à Georges Floyd, le 1er juin dernier, qui avait réuni 500 personnes. © Crédit photo : Fabien Cottereau © Fabien Cottereau Lors de la manifestation sur le parvis des Droits de l'Homme en hommage à Georges Floyd, le 1er juin dernier, qui avait réuni 500 personnes. © Crédit photo : Fabien Cottereau © Fabien Cottereau

Statue deboulonnée à Richmond aux USA © Eze Amos Statue deboulonnée à Richmond aux USA © Eze Amos

 

À la faveur du contexte créé par l’assassinat de George Floyd, qui a ému le monde entier et levé le voile sur l’urgence du problème du racisme dans le monde, nous assistons depuis quelques semaines aux USA et en Europe, a un mouvement extraordinaire multiethnique, transgénérationnel de revendications en faveur de plus de justice et d’égalité pour les noirs.

Outre atlantique, ce mouvement déjà historique, a interpellé toutes les forces vives du pays : gouvernement fédéral, états et entreprises, sur la place des noirs dans la société, le racisme et la discrimination institutionnalisés dont les noirs sont victimes.

Ainsi on assiste à une revisite des symboles du racisme au quotidien, une remise en cause des personnages historiques qui ont joué un rôle en faveur de l’esclavage et du racisme, jusqu’au déboulement des statues de ces derniers. 

Pendant ce temps, la France a jugé par la voix du Président Macron que ce n’était pas un sujet. En effet lors de son allocution, tout en condamnant les actes de racisme, il a balayé d’un revers de la main l’éventualité de déboulonner des statues de personnage historique, précisant « la République n'effacera aucune trace » et « elle ne déboulonnera pas de statues ». 

 

Pourtant la France qui a été un acteur majeur de l’esclavage et de la colonisation serait bien inspirée de faire une véritable introspection sur son histoire et les personnages devenus aujourd’hui clivant, au risque d’accentuer la division au sein de la nation.

En effet aujourd’hui plus que jamais nous avons au sein de la République, deux France qui se regardent comme des chiens de faïence.

L’une célèbre Colbert pour son action économique et l’autre le réprouve en souvenir du code noir dont il est l’instigateur.

L’une célèbre Jules Ferry pour son action en faveur de l’école et l’autre se souvient de lui au travers des crimes de la colonisation.

L’une loue un véritable culte à la mémoire du Général de Gaulle et l’autre se souvient des nombreux crimes des guerres d’indépendance commis sous ses ordres.

Comment construire dans ce contexte une unité nationale ?

Comment écrire un récit national alors même que le héros de l’un est le bourreau de l’autre ?

Jules Ferry disait « les races supérieures ont un droit sur les races inférieures », alors lorsqu’on célèbre Jules Ferry dans nos écoles, lequel célèbre-t-on ? Le raciste ou le réformateur de l’école ?

Pour les descendants des esclaves et des colonisés qui aujourd’hui font partie de la République soit disant « unie et indivisible », comment doivent-ils le considérer ?! Quels souvenirs doivent-ils garder de lui ? Celui d’un « Héros » ou d’un « Bourreau » ?

Comment ne pas se considérer marginalisé, dès lors que la moindre voix qui s’élève en contestation de ces « héros-bourreaux », est toute suite brimée, accusée de victimisation ?

C’est la dictature de la majorité !

Où est dont la fraternité ? Où est donc l’égalité ? Où est donc la liberté ?

Comment envisager un avenir commun lorsqu’autant de fils et filles de la nation n’ont pas droit au chapitre ?

 

C’est le dilemme dans lequel se plonge chaque jour la France, dans sa volonté de ne point donner suite aux complaintes des noirs et maghrébins qui font partie de la République à part entière et qui ne se retrouvent pas dans le récit national.

 Ce mutisme coupable dans lequel se murent les élites de la nation, au prétexte fallacieux de l’universalisme de la République, font justement le jeu des extrémistes et séparatistes, de tous bords.

C’est une erreur de jugement, qui conforte le sentiment de division et de discrimination des « minorités visibles » comme on les appelle. 

Comment justifier de conserver des personnages aussi clivant dans le récit national alors même que par le passé des rues ont été débaptisées notamment celle du maréchal Pétain car ne reflétant plus les valeurs de la République. Faut-il rappeler qu’avant les faits qu’on lui reproche aujourd’hui, à savoir la collaboration avec les nazis, Pétain fut un héros de la bataille de Verdun durant la première guerre mondiale ?

Alors est-ce à dire que l’esclavagisme de Colbert, le colonialisme de Ferry sont plus tolérables que le nazisme de Pétain ?

Si tel est le cas, on comprend mieux alors cet article de la loi no 2005-158 du 23 février 2005 qui suggérait que : « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, ... », célébrant ainsi les « vertus » de la colonisation.

 N’est-ce pas là une absurdité, que celle de vouloir trouver des bienfaits à la colonisation, un oxymore de mauvais goût ?

Comment valoriser des réalisations qui ont été faites au prix du sang de millions de gens ?

Toute tentative de justifier ainsi la colonisation est abjecte et hypocrite. Elle ne fait que témoigner du peu de ressentiment et du manque de compassion des colons d’hier.

Comment demander à des personnes qui ont été déportées de force, arrachées à leurs terres, à leurs familles, d’estimer leurs bourreaux pour leurs actions?

Comment demander à des familles qui ont perdu leurs frères, leurs parents, leurs fils, qui ont été pillés de toutes leurs ressources de célébrer leurs colons ?

Non, il n’y a aucune vertu à l’esclavage ou à la colonisation, et vouloir en trouver est profondément malhonnête.

Fort heureusement cet alinéa de la loi de Février 2005 a été abrogé en 2006, néanmoins il est fort révélateur de l’état d’esprit de certains élites et politiques de ce pays sur la question du passé esclavagiste et colonial de la France.

 

Or il ne peut y avoir réconciliation sans pardon et il ne peut y avoir pardon sans repentance.

Et qu’est la repentance sinon la reconnaissance de sa faute d’une part, la confession d’autre part et enfin le renoncement à la faute commise.

Et c’est précisément là que le bât blesse, nous sommes au milieu du gué. Le processus de repentance n’est pas abouti.

Le président Macron en reconnaissant la colonisation comme un crime contre l’humanité, lors de sa visite en Algérie en 2017, a fait un premier pas, celui de la reconnaissance de la faute.

Il reste encore la confession sincère qui passe par un dépouillement de l’orgueil et de la vanité, pour s’habiller de la honte et de l’humilité.

Oui, la repentance sincère produit des actions concrètes qui témoignent de la volonté du coupable de se réconcilier avec la victime. Nous en sommes hélas encore loin.

Ce manque de repentance sincère pour les crimes de l’esclavage et de la colonisation est aujourd’hui un sérieux obstacle au chemin du pardon et de la réconciliation entre les deux Frances, et au-delà entre la France et l’Afrique.

 

Comment ne pas alors comprendre sans pour autant la justifier, la colère de certains qui poussent au vandalisme ?

Cette colère issue de l’aigreur et la frustration de plusieurs générations, doit être entendue et une réponse juste doit y être apportée, de peur de sombrer dans le cercle vicieux de la haine réciproque.

Car qu’on le veuille ou non nos destins sont désormais liés, pour le meilleur comme pour le pire.

À nous d’en faire le meilleur en nous donnant les moyens de tourner la page de ce passé peu glorieux, à la fois pour l’Occident comme pour l’Afrique ; et ouvrir une nouvelle page de notre histoire, faites de relations respectueuses, justes et paisibles dans l’intérêt de tous.

Oui, nous devons transformer ce désamour en amour fraternel car comme disait Lamartine « L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie ; la fraternité n'en a pas. »

Puissions-nous écouter ses sages paroles.

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