Afrique du Sud : Entre xénophobie et grande pauvreté ?

Les incidents graves et dramatiques qui sont survenus récemment en Afrique du Sud, nous interpellent vivement. Ces évènement sont-ils consécutifs d'une véritable haine des étrangers, et plus particulièrement des africains ou tout simplement sont dûs à la violente crise économique qui secoue le pays depuis maintenant une décennie.

Violences Afrique du Sud © © MICHELE SPATARI Violences Afrique du Sud © © MICHELE SPATARI
 Les incidents graves et dramatiques qui sont survenus récemment en Afrique du Sud, nous interpellent vivement.

15 morts et plus de 400 blessés au nom du privilège national ?

Ces événements surviennent alors que l’Afrique du Sud connaît une croissance historique du chômage avec un taux d'environ 29% (source StatsSA) – à titre d'exemple le taux de chômage en France était 8,7% en Juin 2019 (source Eurostat).

 L'émotion vive et légitime qu’a provoqué ces évènements peut nous plonger dans la tentation d’un jugement hâtif et une condamnation d’emblée du peuple sud-africain. Certes il est vrai qu’il ne s’agit pas d’un événement isolé, mais bien d’une récidive.

Néanmoins, sans vouloir justifier l’horreur de ces crimes abjectes, je voudrais pousser le questionnement un peu plus loin.

On a entendu çà et là, parler d'Afrophobie, de Xénéphobie, de haine des africains.

Mais peut-on réellement considérer que les sud-africains, qui accueillent chaque année près de 300.000 étrangers sur leur sol (source World Bank), qui plus est, majoritairement africains, n'aiment pas les étrangers, et encore moins les africains – à titre d’exemple la France accueillait en 2018 près de 260.000 immigrés par an d'après l'INSEE et la Côte d’Ivoire environ 30.000 par an.

Alors il me semble un peu prématuré de porter un jugement hâtif sans une analyse plus approfondie. 

Quelques éléments de contexte.

Dans les années 2000, l’Afrique du Sud a connu une forte croissance économique (en moyenne 5% du PIB par an), croissance qui a créé beaucoup de richesses, beaucoup d’opportunités mais hélas aussi beaucoup d’inégalités.

En effet, la croissance économique, comme c’est le cas un peu partout dans le monde, bénéficie majoritairement aux personnes les mieux éduquées.

Or, des années d’apartheid n’ont pas forcément préparé les couches populaires sud-africaines a tiré profit des opportunités du développement.

Ce boum économique a donc a attiré de plus en plus de travailleurs qualifiés venant des quatre coins de l’Afrique, parfois au détriment des populations locales.

Cette belle croissance a été malheureusement coupé net dans son élan, suite à la crise économique de 2009, qui a violemment frappé la nation arc en ciel (croissance négative de -1,54% en 2009).

Le pays n’a jamais su retrouver les niveaux de croissance d’antan.

Bien au contraire, en 2018 la croissance du PIB était de 0,62%, pour une moyenne sur les dix dernières années d’à peine 1,5% par an. Par ailleurs le taux d’inflation, lui, n’a pas cessé de progresser avec une moyenne de 5,4% par an depuis 2009.

En gros, pour faire simple, depuis 10 ans, les prix à la consommation augmentent à une vitesse 4 fois supérieure à la création de richesse.

C’est dans ce contexte de crise économique que surviennent les événements dramatiques de ces derniers jours.

Alors, est-ce la haine de l’étranger ou davantage le désastre économique, la pauvreté, le sentiment de déclassement que vivent les sud-africains qui les ont incités à ces violences ? 

L’étranger un coupable tout trouvé !

Une fois de plus, loin de moi l'idée de tolérer ou de les justifier les actes monstrueux qui ont été commis, mais ne sommes-nous pas là en face d’un scénario bien connu ?

 En effet, nul besoin de rappeler que, partout dans le monde, la montée de la xénophobie et du nationalisme est toujours consécutive à des crises économiques prolongées et souvent très violentes.

N'est-ce pas la même crise économique, qui a donné lieu à la montée des partis populistes et nationaux en Europe depuis une décennie.

N’est-ce pas la même crise économique qui voit aujourd’hui la Grande Bretagne sortir de l’UE avec toutes les tensions sociales que cela génère.

N’est-ce pas la même crise économique qui a vu les gilets jaunes dans les rues de Paris.

Malheureusement, une constante de ces crises, un lieu commun, l’étranger, quelle que soit sa couleur, sa nationalité, est toujours mis sur le banc des accusés.

L’étranger, celui-là qui vient prendre « notre travail », prendre « nos terres », prendre  « nos richesses », voir même prendre « nos femmes ».

L’étranger, faible de la part le manque d’enracinement social de sa vie en terre étrangère, n’aura naturellement aucun soutien, aucune défense à faire valoir.

C’est un coupable idéal, bien que facile !

 Il est hélas regrettable de voir que face à l’adversité, la tentation de l’Homme est de rejeter la faute sur l’autre, et à fortiori l’étranger dans un contexte de crise économique.

A cet égard, avouons-le, nous avons tous quelque chose du « sud-africain », car si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous reconnaîtrons que nous avons déjà éprouvé ce même sentiment.

La pauvreté, la seule vraie coupable.

  

Afrique du Sud - habitants pauvres du bidonville Alexandra © Valérie Hirsch Afrique du Sud - habitants pauvres du bidonville Alexandra © Valérie Hirsch

Alors gardons-nous de juger, comme d’ailleurs de tolérer les actes effroyables qui ont été commis, mais efforçons-nous au contraire de trouver la vraie coupable. 

Car n’est-ce pas la pauvreté, d’abord matérielle, ensuite morale et spirituelle qui a conduit certains sud-africains à ces actes inqualifiables.

N’est-ce pas guidé par des instincts primaires de survie qu’ils se sont jetés à l’assaut des magasins ?

N’est-ce pas par colère et probablement un peu d’aigreur qu’ils ont dévalisé et saccagé les biens des étrangers ?

N’est-ce pas enfin l’absence d’éducation, l’absence de valeurs morales, l’absence de fondements spirituels solides qui les a conduits à l’irréparable ?

Alors ne confondons pas d’ennemi. Le sud-africain n’est pas l’ennemi de l’Africain, pas plus que l’africain n’est l’ennemi du sud-africain.

Ne nous laissons pas avoir par les apôtres du chaos, ceux-là qui exacerbent la haine et la division entre les peuples à des fins politiques ou autres. Ce serait nous distraire de l’essentiel.

Car en effet, le véritable ennemi c’est bien la pauvreté !

Cet ennemi commun à toute l’Afrique, est depuis toujours, la cause profonde de ces incidents répétés.

Cette pauvreté à multiple facette qui gangrène notre continent depuis trop longtemps, et qui est depuis des décennies la cause des pires atrocités.

La pauvreté d’un leadership corrompu, incapable de penser l’Afrique d’aujourd’hui et de demain.

La pauvreté intellectuelle, d’un peuple parfois trop instruit et pas assez éduqué.

La pauvreté morale, d’une Afrique où l’expression des instincts les plus primaires est consacrée voir glorifiée.

La pauvreté spirituelle, d’un continent qui a perdu l’essence même de ses valeurs : sa sagesse, sa tolérance et sa bienveillance.

Voilà l’ennemi qui se dresse devant nous et que nous devons combattre avec force et véhémence.

Et si rien n’est fait, demain nous pourrons être les prochains « sud-africains », à chercher chez l’étranger les causes de nos propres manquements.

Alors à l’heure où entre en vigueur le traité sur la ZLECA (Zone de libre-échange continentale africaine), ces événements viennent nous rappeler qu’il est indispensable de construire d’abord une Afrique des peuples, avant une Afrique des opportunités économiques, au risque de voir se reproduire ces tristes événements un peu partout. 

Pour le reste, nos prières vont aux victimes et à leurs familles, ainsi qu’à l’espérance de voir le peuple sud-africain se ressaisir et retrouver ses valeurs de justice, de paix et de tolérance qui l’ont porté dans son combat contre l’apartheid, et qui a inspiré tant d’Africains.

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