Note : ce billet comporte de vrais morceaux d'intrigue... Vous voilà prévenus !
Life is Strange a été un gros succès du jeu vidéo français en 2015. Le studio parisien Dotnod a choisi pour son deuxième opus une forme narrative très en vogue ces dernières années : le jeu à choix multiples, dont le principe est très proche du livre-jeu.
Passés maîtres dans ce domaine, les Américains de Telltale Games ont notamment adapté plusieurs monuments de la pop culture comme The Walking Dead ou plus récemment Game of Thrones. Mais pas de mastodonte audiovisuel du côté de Life is Strange, plus tourné vers le cinéma indépendant américain que vers les blockbusters estampillés AMC ou HBO.
L'intrigue en témoigne : Maxine retourne dans sa ville natale pour poursuivre des études de photographie. Elle cherche sa place dans une classe où cohabitent des gosses de riches et des profils beaucoup plus introvertis.
Juste après avoir eu une vision apocalyptique, elle découvre avoir le pouvoir d'agir sur le temps, ce qui lui permet de modifier ses décisions à court terme. Elle évite ainsi à une jeune femme d'être tuée dans les toilettes du campus.
La personne sauvée se trouve être Chloé, son ancienne meilleure amie avec qui elle a perdu le contact une dizaine d'années plus tôt. Toutes les deux ont beaucoup changé mais font le nécessaire pour renouer le lien.
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Mais l'intuition qu'un cataclysme va secouer la petite ville d'Oregon commence à se profiler avec des dérèglements climatiques de plus en plus remarquables...
Un récit d'initiation classique, mais pas que
Sortie d'adolescence, effritement des figures qu'on admire, changement radical de vie avec tous les apprentissages qui vont avec... Aucun doute possible, on est en plein récit d'initiation !
Ce type d'histoires fonctionne très bien pour sa capacité à entrer en résonance avec une expérience personnelle. Un des principaux risques est alors de se contenter d'une narration par nature limpide en se reposant sur des facilités comme des personnages lambda.
Life is Strange parvient à éviter ces écueils, notamment grâce :
- au découpage par épisodes, qui à l'instar des séries permet de creuser davantage les personnages. Le beau-père de Chloé, équivalent de Dick Cheney à moustache dans le premier épisode, a largement le temps de développer une partition plus nuancée. Il est loin d'être le seul dans ce cas-là !
- à l'ambiance soignée, aussi bien pour sa bande son folk que pour ses multiples références. Twin Peaks, Carrie parmi celles revendiquées de façon explicite, Juno, American History X, Millenium ou Tesis pour les choses plus discrètes
- à l'univers étendu. Cela passe notamment par le journal intime de Max ou les SMS qu'elle reçoit régulièrement. Ces deux dispositifs ne sont pas indispensables à l'intrigue mais ne sont pas superflus pour autant
- au propos mature : Chloé est dans une fuite en avant depuis la mort de son père et fume régulièrement des pétards, une camarade de Max tente de se suicider après avoir été harcelée sur le campus... On n'est pas dans une carte postale de petite fac américaine !
Autre caractéristique des récits d'initiation bien présente dans Life is Strange : l'effacement des adultes. On peut penser à Harry Potter, où le jeune orphelin se retrouve par la force des choses dans la plus prestigieuse école de sorciers.
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Un mécanisme équivalent est à l'oeuvre pour les héroïnes principales de Life is Strange, avec :
- les parents de Max qui sont à Seattle et ne communiquent donc avec elle que par SMS
- la mère de Chloé qui s'est totalement effacée depuis le décès de son mari.
Par contre, le jeu dévie du schéma d'initiation classique avec sa thématique du retour. Et c'est peut-être là que se cache la principale clé de l'histoire de Life is Strange...
Le deuil ou la table rase
La transformation du héros d'un récit initiatique se fait en général dans des lieux et avec des gens totalement nouveaux, et toute forme de retour entre en dissonance avec ce que le héros est devenu. Il suffit de se souvenir de Harry Potter revenant chez sa famille d'accueil...
Mais dans Life is Strange, Max revient où elle est née et a grandi. La modeste ville d'Oregon a bien changé, mais la présence de Chloé fait très vite rejaillir des rimes de son passé de petite fille.
Le plus intéressant pouvoir de Max se révèle d'ailleurs quand elle observe une photo d'elle et de Chloé petites. La jeune femme parvient à se "téléporter" au moment où le cliché a été pris, pile avant que le père de son amie prenne sa voiture une dernière fois.
Max parvient à cacher les clés, empêchant ainsi le père de Chloé d'avoir l'accident fatal. Un futur alternatif se dévoile alors, dans lequel Chloé est devenue tétraplégique après un accident avec une voiture offerte par son père.
Soit le père de Chloé meurt, soit elle se retrouve à l'article de la mort, en clair on n'évite pas les épreuves de la vie. Mais quelques détails retiennent l'attention quand Max rencontre les parents de son amie :
- la mère est à peu près raccord à ce qu'elle est dans le "premier présent" : très amère, désespérée par des histoires de sous, finalement malheureuse même si son mari est toujours là
- le père, quant à lui, n'a pas varié d'un pouce : il est exactement à l'image du souvenir de Max, toujours à fond, pas pessimiste pour un sou malgré la ruine et l'état de sa fille
C'est extrêmement révélateur sur l'héroïne principale : quoi que fasse Max, quelle que soit la manière dont elle courbe le temps, le résultat n'est jamais idéal. Revenue dans le "premier présent", elle et Chloé se retrouvent finalement devant la tornade qu'elle avait eue en vision.
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Chloé comprend alors que les manipulations que Max a faites sur le temps ont fini par engendrer cette tempête. La seule solution est de revenir là où tout a commencé, et de laisser le temps suivre son cours normal. Autrement dit : ne pas empêcher l'assassinat de Chloé par un détraqué...
On pourrait pousser la logique à l'extrême et se demander pourquoi Max ne fait rien pour empêcher le futur assassin d'entrer dans les toilettes, alternative possible sans avoir à manipuler le temps. C'est tout simplement parce que l'essentiel n'est pas là.
Dans beaucoup de récits de super héros, c'est un accident qui est à l'origine d'un pouvoir. Max acquiert son privilège en retrouvant contre la force des choses Chloé, et se retrouve confrontée aux conséquences.
Première option : faire le deuil de cette amitié. Après tout, Max n'est pas revenue pour retrouver Chloé, c'était pour suivre les cours d'un photographe qu'elle admirait. L'enterrement de l'ancienne meilleure amie est aussi bien concret que métaphorique.
Mais il y a une autre solution : faire table rase du passé, laisser une tempête effacer toutes les traces de ce qu'on était jusqu'à présent et repartir sur de nouvelles bases.
Comme pour l'autre fin, la métaphore est très présente : Chloé ne se soucie pas de retrouver sa mère dans les décombres, Max n'a aucune pensée pour son prétendant. Les deux amies sortent juste de la ville, contentes de s'être retrouvées.
Deux situations face auxquelles on s'est tous retrouvés dans notre vie, quand nous étions plus jeunes.