Covid-19 : à qui profite la guerre ?

Le 16 mars, le président Emmanuel Macron évoque une "guerre sanitaire "contre le COVID-19. Cette allocution marque une rupture avec la précédente stratégie du gouvernement en matière de prévention sanitaire. Elle met aussi en lumière les atermoiements de l'action gouvernementale. L’imaginaire de la guerre vient combler ces failles en écrivant une histoire qui gomme les responsabilités de l’État.

Emmanuel Macron en visite à l'hôpital militaire de campagne de Mulhouse. © Crédit : Mathieu CUGNOT / POOL / AFP Emmanuel Macron en visite à l'hôpital militaire de campagne de Mulhouse. © Crédit : Mathieu CUGNOT / POOL / AFP
Lors de la dernière allocution du Président de la République, le mot guerre apparaît en tout et pour tout sept fois1. « Une guerre », c’est donc ainsi qu’Emmanuel Macron a nommé la crise sanitaire qui traverse actuellement la France. Les personnels soignants de l’hôpital public, contraints à pratiquer une « médecine de guerre » sur le « front » du virus, se trouvent donc en « première ligne ». Au président de saluer ceux qui parmi eux sont déjà « tombés ». Car en temps de guerre, l’on ne meurt pas, on tombe. Ce changement de champ lexical ne concerne pas seulement l’hôpital public, les médecins de ville, bref, les soignants, mais bel et bien toutes les couches de la société. Aussi existe-t-il une seconde, une troisième, une quatrième ligne : autant d’armées de l’ombre, prêtes à servir avec force et abnégation un pays agressé par surprise.

Cette guerre n’a pourtant pas lieu. Du moins n’advient-elle pas en dehors d’une formation discursive bien particulière : celle autrefois nommée « propagande », mot tombé en désuétude et remplacé par celui de « communication », le premier partageant avec le second son attache à l’image, si ce n’est à l’illusion. Car cette guerre n’a pas d’autre lieu que celui du discours et son cortège d’effets de style, de poses étudiées, d’intonations, d’éléments de langage. Plus qu’un simple appel à la mobilisation, l’usage du champ lexical de la guerre constitue aussi une tentative singulière de réécrire l’histoire récente.

La gestion de crise à l’heure de la post-vérité

Étrange terminologie que celle de la guerre. Manière paradoxale, peut-être, de réenchanter un réel qui aujourd’hui même se donne dans une âpreté peu commune aux sociétés occidentales. Certes, la communication de l’Élysée comme celle du gouvernement avaient jusqu’il y a peu joué la partition inverse, c’est-à-dire, celle d’une gestion cool de cette épidémie : rien ne pouvait ni ne devait interrompre le bon déroulement de la vie politique et économique de ce pays. Il convient désormais de reconfigurer le discours dans son entier selon un tout autre champ. Autrement dit, l’énonciateur se trouve en position de produire un nouvel énoncé. Par cela, il s’attribue un rôle neuf en misant sur le caractère performatif du langage : si je parle de guerre, c’est que nous sommes en guerre. Dans ce nouveau régime, les stratégies de communication antérieures sont caduques. Les responsabilités passées le sont aussi. Ainsi, cette refondation quasi complète du discours entend réduire, voire éliminer cette béance placée entre le dire et le faire, entre l’action gouvernementale et la réalité de cette crise.

Comme si le lointain temps de paix autorisait implicitement le faux, celui de la guerre est aussi celui du parler vrai. Mais au royaume des images, le syntagme « parler vrai », participe tout justement de la fabrication du faux.  Non que le gouvernement nous cache simplement la vérité, qu'il mente par omission : il  faut entendre ce « faux » dans son sens anglo-saxon, c'est-à-dire celui du fake plus que celui du lie, celui d'une illusion qui pourrait se reconfigurer à l’envi. C’est cela, stricto senso, le régime de la post-vérité : celui d’un après-coup, d’une reconstruction, d’une réécriture permanente, en temps réel, des évènements passés selon les besoins immédiats du présent. Au pied du mur, il est moins question de vérité que de proposer un narratif entendable, c’est-à-dire vraisemblable. Qu’importe que le plan hôpital soumis l’année dernière ait été largement insuffisant2, que les stocks stratégiques de masques aient été vidés faute de budget alloués3, que la ministre en charge de la santé ait à plusieurs reprises minimisé les risques de l’épidémie4, qu’Edouard Philippe ait annulé une réunion dédiée au Covid-19 afin de faire passer son 49.3 alors qu'un rapport crucial de l’OMS venait de paraître5, qu'Emmanuel Macron ait estimé le 6 mars que des mesures contraignantes n’étaient « pas tenables dans la durée »6, avant qu’un tweet7 ne rende compte de sa récente sortie au théâtre ; une déclaration de guerre et ce passé, remplacé par un narratif situé par-delà le faux et le vrai, n’existe plus.

Une fuite dans l’imaginaire

Mais tout cela va plus loin qu’un simple travestissement de la réalité. Car en ces temps de post-vérité, ce sont tous les référentiels qui se trouvent liquidés : les propositions « le gouvernement a suivi scrupuleusement les recommandations de l’OMS et a anticipé chaque moment de la crise » et « le gouvernement n’a pas suivi scrupuleusement les recommandations de l’OMS et n’a pas anticipé chaque moment de la crise » sont strictement équivalentes. Aussi l’État et son gouvernement auraient été non seulement attaqués par surprise, après tout, qui ne serait pas « surpris » par l’ampleur d’une crise que « personne n’avait vue venir »8, tout en ayant d’un même geste anticipé chaque moment de la crise9. L’imaginaire de la guerre a lui aussi ses soleils noirs. Ainsi, à chaque moment de la crise, à chaque étape, c’est tout le réel qui se trouve mis au service de cet univers poétique où l’oxymore a valeur de loi. Il n’est donc nullement étonnant que les recommandations, les « stratégies » gouvernementales en matière de confinement, de masques, de dépistage, évoluent et semblent curieusement se contredire ; le tiers exclus, le principe de non-contradiction, et plus généralement la logique classique, ont tout simplement cessé d’opérer dans ce régime.

Gageons qu’il ne s’agit pas tant de s’adapter à l’évolution de l’épidémie, ainsi que l’ont avancé M. M./ Véran et Philippe10, que d’éviter à tout prix de mettre à jour le réel de la crise. Mettre à jour cette béance, ce serait en effet d’un même geste discréditer toute l’action politique qui a visé tantôt à réduire sans distinction les dépenses publiques, au nom d’une orthodoxie budgétaire littéralement balayée par cette crise sanitaire. Car ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas une guerre : c’est le spectacle désolant de l’état de désorganisation de la puissance publique de nombreux pays industriels avancés (dans notre cas, « postindustriels »). Aussi, la globalisation économique, et, plus localement, les mesures ordolibérales prônées sans nuance par l’Union européenne, ont entrainé la détérioration de l'appareil productif11, comme celle du service public de santé. De cette politique, M. Macron, M. Philippe et Mme. Buzyn, ne sont pas plus coupables que les autres. Aux affaires lors du déclenchement de cette crise, ils sont en dépit des exhortations des deux premiers à « serrer les rangs », à « faire bloc » contre l’ennemi invisible, responsables. Aucun signe, pourtant, d’un quelconque inventaire de leurs décisions passées. Il est vrai qu’un tel exercice entraînerait peut-être l’autodestruction de ceux-là mêmes qui ont défendu une doctrine révélant aujourd'hui l’étendue de sa fragilité. Or, il est à parier que la mise à jour de ce réel entraînerait un effondrement de l’univers symbolique, c’est-à-dire des codes, des éléments de langage, du système de valeurs de la classe dirigeante. À l’expression du mea culpa, marque des grandes femmes et des grands hommes, les cabinets de communication de l’Élysée auront donc logiquement préféré l’effet mobilisateur d’un imaginaire pourtant entaché d’irresponsabilité.

Cet impossible temps de paix

La clé de voûte de cette reconfiguration fake de la réalité réside dans l’idée qu’il y aurait eu un saut qualitatif entre deux temps, celui de la paix et celui de la guerre. Puisque l’une et l’autre obéissent à des lois propres, alors, mutandis mutatis, ce qui était vrai hier ne l’est plus aujourd’hui. Cependant l’hôpital public n’a pas attendu cette épidémie de Covid-19 pour pratiquer une médecine de la pénurie. Il faut simplement admettre que ladite pénurie se trouve plus acceptable dans un imaginaire de guerre. Peut-être payante à court terme tant elle coupe court à toute critique, cette stratégie constitue néanmoins un pis-aller. Car de deux choses l’une : soit guerre il y a, et l’État a souffert, quoi qu’on en dise, d’une inquiétante impréparation ; soit il ne s’agit que d’une métaphore, qui dépouillée de ses effets de style, permet en somme de déresponsabiliser l’action gouvernementale en matière de risque sanitaire. Jusqu’à quand se poursuivra cette fuite dans l’imaginaire de la classe politique, tandis qu’advient sourdement le temps des grandes inquiétudes ? Certes, la terminologie guerrière permet de définir les contours d’un ennemi commun. Mais elle dessine également ceux d’un lointain, d’un temps de paix, d’un temps de ce que l’on appelle « normalité ». Il est dès lors légitime de s’interroger sur l’opportunité même d’un retour à une normalité qui aura pourtant contraint tout un pays à l'arrêt, une fois dissipées les illusions persistantes du discours.

Raphaël C, 30 mars 2020.

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1https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/16/adresse-aux-francais-covid19

2https://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/pourquoi-le-plan-hopital-ne-convainc-pas-les-soignants_2108253.html

3https://www.senat.fr/rap/r08-388/r08-388.html

4https://www.huffingtonpost.fr/entry/coronavirus-pourquoi-la-france-ne-prend-pas-la-temperature-des-voyageurs-en-provenance-de-chine_fr_5e2d6922c5b6d6767fd609ae

5https://laviedesidees.fr/Savoir-et-prevoir.html

6https://www.bfmtv.com/politique/coronavirus-pour-macron-les-mesures-tres-contraignantes-ne-sont-pas-tenables-dans-la-duree-1870407.html

7https://twitter.com/JFGuyot/status/1236272343862980608

8https://www.lopinion.fr/edition/politique/coronavirus-cette-crise-sanitaire-qu-on-a-vu-venir-bras-croises-215070

9http://www.leparisien.fr/politique/coronavirus-en-italie-nous-n-avons-pas-ignore-ces-signaux-assure-emmanuel-macron-28-03-2020-8289879.php

10https://www.gouvernement.fr/partage/11425-declaration-a-l-issue-de-la-reunion-sur-le-covid-19

11https://reporterre.net/En-2018-on-pouvait-fabriquer-200-millions-de-masques-par-an-en-France

 

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