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Billet de blog 1 juin 2018

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Jeanne Guien n’aura pas lieu

Nous étions à un 1/4h du tournage de l’émission Philosophie (sur ARTE) à laquelle vous aviez accepté de participer (depuis trois mois) quand, à la stupeur générale, nous avons lu la lettre insultante où vous donnez, dans Mediapart, les raisons pour lesquelles vous avez finalement choisi, in extremis, de nous planter.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Madame Guien,

Nous étions à un 1/4h du tournage de l’émission Philosophie (sur ARTE) à laquelle vous aviez accepté de participer (depuis trois mois) quand, à la stupeur générale, nous avons lu la lettre insultante où vous donnez, dans Mediapart, les raisons pour lesquelles vous avez finalement choisi, in extremis, de nous planter.

Vous auriez pu, par égard pour les personnes qui préparent, organisent, planifient et décorent cette émission depuis une dizaine d’années, nous en avertir au moins la veille (ou au cours des trois mois précédents)… Mais non. Votre coup devait porter, votre geste devait nuire à son présentateur (quoi qu’il en coûte aux autres également) et, pour cela, l’info devait tomber aussi tard que possible afin de nous mettre plus sûrement dans l’embarras… Vous avez donc attendu que le décor fût installé, que notre seconde invitée (la députée LREM Bérangère Abba) fût arrivée, et qu’on fît les ultimes réglages de lumière… pour nous annoncer, courageusement, à bonne distance, dans Mediapart, votre défection.

Je regrette de vous décevoir : non seulement l’enregistrement a eu lieu, mais vous y avez été avantageusement remplacée par Martin Bobel (coordinateur du Réseau francilien des acteurs du réemploi (REFER)).

Quoi qu’il en soit, à vous qui, contrairement à moi, vous targuez d’être philosophe, permettez-moi de vous dire que vous en êtes restée au stade de la pré-méditation.

Maintenant, comme la critique n’est pas une insulte et comme l’insulte n’est pas une critique, je vais critiquer vos insultes.

Vous me priez de « bien vouloir cesser de {me} revendiquer du nom de philosophe ».

Je vous prie donc, en retour, de trouver UNE SEULE phrase de ma part où je revendique ce titre. Il n’y en a pas. Pour une raison simple : je suis professeur de philosophie, pas philosophe. Et il ne m’appartient pas, en tout cas, de le dire moi-même.

Le reste de ce que vous dites est aussi spécieux que cette « prière ».

Vous me reprochez d’être un sophiste, qui brasse de l’air et met ses diplômes « au service de la manipulation des affects »… Si c’était le cas, Madame, je n’aurais pas pris le risque d’inviter une doctorante inconnue du grand public et de moi-même (mais spécialiste du sujet qu’elle aborde). Car l’émission Philosophie, voyez-vous, repose sur deux credos : le débat plutôt que le combat, et l’expertise avant la notoriété.

Je vous invite (si j’ose dire) pour vous en apercevoir, à regarder l’une des 239 émissions qui précèdent celle-ci, au lieu d’écouter ceux qui vous ont si aisément persuadée du contraire.

Si, par ailleurs, vous lisez les sophistes et tentez de comprendre le débat qui les oppose à Socrate, vous verrez que la démarche de Philosophie est exactement aux antipodes de la sophistique.

Elle l’est même deux fois.

D’abord, le but n’est pas dans l’émission de défendre, en sophiste, n’importe quelle position, mais de donner pleinement sa chance à chacune des visions du monde. Ce qui est tout à fait différent. Et puis l’inconvénient de la sophistique, cette nescience, c’est (tout en faisant son deuil de la vérité) de produire paradoxalement des individus qui croient la détenir. Et qui, pour cette raison, s’opposent les uns aux autres, au lieu de pratiquer ce qui fait l’essence de la philosophie : le dialogue contradictoire.

Or, ce dialogue, vous n’en avez pas voulu. Et vous n’en avez pas voulu a priori. Mieux : vous avez voulu ne pas en vouloir. Et vous avez cédé, pour cela, à la tentation (tellement tentante) du procès d’intention.

Il est vrai qu’à mes yeux, l’écriture inclusive est un procédé orwellien (qui façonne les consciences en rectifiant la syntaxe), le manspreading ne devrait pas porter ce nom car tout en l’étant majoritairement, les incivilités ne sont pas le monopole des hommes, les étudiants qui taggent des murs aux morts et qui inventent des violences policières sont immatures, les « féministes » qui interdisent à un homme de défendre la présomption d’innocence dans le « Balance ton porc » sont « misandres » (non « mysandres »), et les abstentionnistes qui vont à la pèche quand Marine Le Pen est aux portes du pouvoir sont d’irresponsables feignasses (pour le moins)… Nul parti pris là-dedans ! Juste quelques banalités qui ne sont ni de droite, ni de gauche, mais (parfois, peut-être) de bon sens. Aucune d’entre elles ne relève du racisme, de la misogynie, ou d’une haine quelconque. Rien de ce que je dis n’impose, quand on me croise, de changer de trottoir. A moins d’être soi-même un sale con.

Ne vous y trompez pas. Je ne vous reproche pas vos reproches. Le plus grave n’est pas dans vos griefs. Le plus grave est dans votre méthode.

Le plus grave est que vous systématisiez vos critiques : d’un exemple (qui, chez moi, est toujours assorti de son antipode), vous faites une loi. Ce faisant, vous remplacez l’investigation et le doute, par l’antéposition d’un dogme dont vous déduisez ensuite les conduites (et les certitudes) qui vous arrangent. On appelle ça le dogmatisme.

Le plus grave est qu’en scientifique, vous soyez satisfaite de juger quelqu’un sans avoir pris la peine de discuter avec lui, alors qu’il vous y invitait, et que vous aviez commencé par y consentir.

Le plus grave, enfin, c’est que vos accusations (c’est-à-dire vos préjugés, et le fruit d’une interprétation fatalement unilatérale de mes propos) vous semblent un motif suffisant pour refuser la discussion.

En fait, c’est ça, le problème. C’est ça, le seul problème, ici.

Car, dans cette comédie sophistique, c’est vous, Madame, qui tenez précisément le rôle de Thrasymaque le sophiste, refusant, malgré son invitation, de discuter avec Socrate (l’amant de la vérité) au motif, dit-il sans le connaître, qu’il est « méchant ».

Vous dites que c’est en philosophe que vous signez cette lettre (tout en précisant que vous auriez pu, également, la signer en militante).

J’en déduis que la philosophie se résume, pour vous, à juger non pas sur pièces mais sur préjugés, à fuir le débat en accusant l’autre du pire a priori, à planter les gens à la dernière seconde, à étayer des certitudes par du jargon, et à ne discuter qu’avec ceux dont vous approuvez la pensée. En ce sens, si VOUS êtes philosophe, alors, effectivement, je ne le suis pas. Et j’en suis heureux.

Raphaël Enthoven

PS : Pour les besoins de la discussion que nous n’avons finalement pas eue, l’équipe des décorateurs de Philosophie avait transformé le plateau en une rivière (de Manille) jonchée de détritus. A tel point que nous avions le sentiment, mes interlocuteurs et moi-même, d’avoir les pieds dans la merde tout en marchant sur l’eau. C’était fou ! Je ne raconte cela que pour célébrer le travail de mes camarades Momo, Cafer, Gérard, Nicolas, Marie-Stéphane, Karine, Philippe, Michael, Grégory, Guillaume, Laure, Azelie, Sébastien, François, François, Dominique, Olivier, Franck et Félix en renfort… En ne venant pas, et en le disant à la dernière minute, c’est sur eux que vous avez marché. Et ça, c’est impardonnable.

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