La méthode Rokhaya Diallo : chasse à l'âme !

Quand un tribunal populaire vous fait un procès, il est sans appel et sans avocat. Vous êtes coupable, puisqu’on vous le dit. Le décret de votre culpabilité n’est pas contestable - sous peine d’ajouter l’indécence à l’infamie. Tant pis. J’ai beau être coupable - puisqu’on le dit - je vais me défendre quand même.

"Celui que j'insulte, je ne connais plus la couleur de son regard." Albert Camus

 

Quand un tribunal populaire vous fait un procès, il est sans appel et sans avocat.

Vous êtes coupable, puisqu’on vous le dit. Le décret de votre culpabilité n’est pas contestable - sous peine d’ajouter l’indécence à l’infamie.

Tant pis.

J’ai beau être coupable - puisqu’on le dit - je vais me défendre quand même.

D’abord, parce que, comme dit Camus, « j’ai besoin d’honneur car je ne suis pas assez grand pour m’en passer. »

Mais aussi parce qu’au-delà de mon cas, c’est la question-même du débat que pose la manipulation dont (grâce au remarquable travail de recherche et de dissection de ma collègue Marylin Maeso) je suis désormais en mesure de vous faire le récit.

« Nous ne voyons pas les choses-mêmes, dit Bergson, nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. »

Or, sur ma pomme d’homme, on a collé l’étiquette du « macho » notoire. En décembre dernier, @Terrafemina et @GlamourParis ont ainsi successivement publié leur « machomètre » de 2018 où votre serviteur figure au milieu d’abrutis et de prédateurs.

Quel point commun entre d’authentiques connards et quelqu’un dont le métier de prof est de faire vivre un débat argumenté ?

Quel point commun entre des chefs d’État qui sapent les droits des femmes dans leurs pays et se proposent de « les attraper par la chatte » (Trump) ou leur reprochent d’être trop laides pour qu’ils les violent (Bolsonaro), des présentateurs télé et un DJ dont les propos rabaissent ouvertement les femmes (Piers Morgan estimant qu’un père qui utilise un porte-bébé est indigne de porter des couilles : autant laisser cette tâche avilissante aux mères ; Denis Balbir, pour qui une voix féminine est trop aiguë pour commenter dignement un match de foot ; Martin Solveig demandant à la première footballeuse Ballon d’or si elle sait twerker)… et un professeur de philosophie (moi-même) auquel on reproche une phrase qu’il n’a jamais prononcée (« j’aimerais être une femme noire pour qu’on arrête de m’emmerder ») et le fait d’avoir « critiqué les féministes avec lesquelles il n’est pas d’accord » lors de la première université d’été du féminisme organisée par Marlène Schiappa ?

 

Quel rapport entre des « machos misogynes qui, malgré tout continuent et continueront certainement à répandre leur venin de mâle cis hétéro et miso sur le monde » (sic) et quelqu’un qui s’est toujours publiquement insurgé contre toutes les violences faites aux femmes (du refus de leur serrer la main au refus qu’elles conduisent ou qu’elles votent), qui a, entre autres, consacré plusieurs émissions au « mythe de la virilité », plaidé pour l’imprescriptibilité du viol, le droit de retirer le voile (ou de porter le burkini), et, entre autres, défendu l’IVG dans des dizaines de chroniques ?

En fait, on s’en fout. Pourquoi se prendre la tête à trouver une raison à tout ça, alors qu’il suffit de faire comme Terrafemina : ranger les connards et le prof, la misogynie crasse et le désaccord, l’insulte sexiste et la critique argumentée sous un mot tendance (« machomètre ») comme un ado planque son linge sale sous le lit ? Depuis quand faut-il justifier les qualificatifs qu’on distribue et les accusations qu’on émet ?

À l’ère de l’essentialisme régnant et de l’étiquetage minute, où l’on préjuge de ce que sont les gens au lieu de juger ce qu’ils font, il n’est plus besoin de donner des raisons pour avoir raison : il suffit de brandir des mots infâmes comme autant de totems, de crier « harceleur ! » ou « misogyne ! » à chaque prise de parole, en ordonnant aux autres qu’ils acquiescent, sous peine de n’être pas solidaires des « victimes ».

Ainsi naît l’âme criminelle.

Sur les décombres du débat.

Ses crimes sont imaginaires, sa mère est une imputation, mais peu importe : quand le diagnostic porte sur l’âme, il ne souffre pas le démenti.

Comment en est-on arrivé là ?

Quand, et à quelle occasion, suis-je devenu un « harceleur » ?

Et quelle est cette modalité du « harcèlement » qui permet qu’on vous en accuse à l’infini, sans qu’aucun dépôt de plainte ne vienne jamais valider une telle accusation ?

Tout commence – comme souvent, sur Twitter – par Rokhaya Diallo.

Quand on lui fait valoir qu'il n'y a aucune commune mesure entre un harceleur (c'est-à-dire, du point de vue de la loi qui le condamne, celui qui tient des propos insultants, menaçants ou obscènes de manière répétée) et un prof de philo qui recherche la contradiction comme l’air qu’on respire, et débat loyalement avec tout le monde, Madame Diallo sort ses screenshots.

 

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À l’appui de sa démonstration, elle convoque quatre tweets.

Les trois premiers, de son cru, où elle m’exhorte à la « lâcher » (moi qui, je le jure devant les tribunaux humain et céleste, ne l’ai jamais tenue). Le dernier où je lui réponds que je n’en ferai rien, car j’ai le le droit, comme tout le monde, d’exprimer publiquement mes désaccords avec elle.

 

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« Vous allez me lâcher ? » 

Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

Veut-elle dire que je dois cesser de parler d’elle ? De critiquer ses opinions, qui sont publiques ? Ou de la défendre, si je veux, quand elle est attaquée par des racistes avinés ? C’est impensable. Le principe d’un réseau demeure la publicité des paroles.

Quand Madame Diallo dit « Vous allez me lâcher ? » elle demande, en réalité, que je cesse de la tagger quand je discute ses prises de position. Quand je lui ai moi-même reproché de parler de moi dans mon dos, elle m’a répondu « je ne vous ai pas taggé parce que : JE NE SOUHAITE PAS INTERAGIR AVEC VOUS ». Dont acte. Pas de dialogue.

Seulement, Madame Diallo (et, sur ce point, je suis pleinement d’accord avec elle) est également impitoyable avec les « lâches » qui parlent d’elle sans la tagger. Jugez plutôt.

 

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« Lâcheté habituelle : ça parle de moi tous les jours mais ça n’ose pas me tagger », « [il]n’a même pas le cran d’envisager une réponse de ma part. Il préfère décocher mon nom de la convo pour être sûr de m’esquiver » : voilà une dénonciation sans ambiguïté de la critique sans tag. (encore une fois, je suis d’accord avec elle, comme avec son interlocuteur, @NicolasZeMinus : « si je vous tagge, après vous direz que je vous harcèle… ». C’est tout le problème !)

Et d’ailleurs, quand on demande à la pauvre Rokhaya Diallo, victime de mon « harcèlement », pour quelle raison elle ne me bloque pas, elle répond que c’est de crainte que je la « diffame » dans son dos… (sic). Or, ça ne risque pas d’arriver. Je n’ai jamais diffamé personne et je critique toujours à visage découvert.

Mais donc : comment peut-elle exiger que je la critique sans la tagger tout en ayant elle-même affirmé que le faire, c’est agir en lâche ? Quand on pose la question aux gens qui soutiennent Madame Diallo - comme @Laelia_Ve - on n’obtient pas de réponse, comme en témoigne cet échange avec Marylin Maeso.

 

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Alors, que faire ? To tag or not to tag ?

Taguer Madame Diallo (comme c’est mon cas quand je parle d’elle, car je n’attaque pas dans le dos) et recevoir l’étiquette de « harceleur » ?

Ou ne pas taguer Madame Diallo, contredire dans son dos les discours qu’elle tient, et recevoir celle de « lâche » ?

Et si madame Diallo estime que je la harcèle en la taguant, pourquoi m’a-t-elle soumis, 24h après m’avoir sommé de la « lâcher », une série de questions qui m’invitait de factoà engager et prolonger une discussion ?

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J’ai cru, un instant, que la discussion allait enfin avoir lieu… Et puis on s’est fâché de nouveau, si j’ai bonne mémoire, sur une question de lexique et de civilité. Dommage. Les questions étaient bonnes. Un jour, peut-être.

 

 

A dire vrai, mon sentiment est que Madame Diallo voudrait que j’arrête purement et simplement de parler d’elle. D’évoquer ses opinions, ses prises de position, et le racialisme (ou l’essentialisme obnubilé par l’appartenance des individus à telle ou telle « race sociale ») dont elle fait preuve, à mon sens, à chaque étape de ses raisonnements. Mais comme elle ne peut pas exprimer une telle exigence sans s’attirer un procès en censure, il lui faut métamorphoser l’interlocuteur gênant en harceleur pour s’attirer la sympathie générale tout en neutralisant la parole qui la dérange. Et cela, c’est impardonnable.

C’est d’autant plus impardonnable que Rokhaya Diallo (qui tient pour une lâcheté le fait de la critiquer sans la nommer) relaie systématiquement, en loucedé, à mon insu, toute tribune désobligeante ou toute diffamation (comme le fameux « machomètre »), ou encore s’amuse, par inculture hilare plus que malveillance, d’un truc carrément antisémite. 

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Qui harcèle qui, en l’occurrence ?

Qui envoie des flèches enflammées dans le dos de son ennemi, en espérant que le feu prenne ?

Parce qu’elle veut pouvoir exclure qui elle souhaite du champ des interlocuteurs légitimes, Rokhaya Diallo a choisi de poser sur mon front l’étiquette de « harceleur » lourde de sens, comme une épée de Damoclès, prête à tomber à chaque interpellation publique sur un sujet de société.

Il faudra revenir un jour sur l’accusation de « harceleur » et les conséquences (terribles pour les victimes de harcèlement) du mésusage de ce mot à des fins purement stratégiques d’intimidation. Ce n’est pas le lieu de le faire ici. Qu’il suffise, pour l’heure, d’observer que l’accusation de « harcèlement » permet à celle qui la porte sans preuves d’orchestrer elle-même – ce que je n’ai jamais fait – de véritables campagnes de dénigrement.

Chaque fois que - refusant d’agir en « lâche » - je la tagge pour la critiquer, madame Diallo épingle mon tweet pour démontrer à ses nombreux abonnés que je la « harcèle », retweete compulsivement tous ceux qui confirment son diagnostic et lui expriment de la compassion, ce qui provoque inévitablement une interminable série de tweets injurieux, d’accusations graves et de tribunes me repeignant en salaud intégral au lieu de déconstruire (pourquoi pas ?) ce que je dis.

Car après tout, pourquoi épargner un « harceleur » ?

Qui songerait à s’émouvoir de son sort, à retenir ses coups ?

Désigner comme harceleur celui qui émet des critiques de fond (sur les propos uniquement, sans verser dans l’attaque personnelle) permet de refaire une vertu à ceux qui esquivent systématiquement le débat en visant sous la ceinture et en diffusant massivement des réquisitoires mensongers tissés d’accusations graves et d’épouvantails conçus pour parler aux tripes (« suprématie mâle », « misogyne », « harceleur », « macho », « domination », « masculiniste ») à la seule fin de détruire, par l’opprobre, la réputation de ceux qui les embarrassent. C’est que la chasse à l’âme, ou la fabrication de l’âme criminelle, est conjointement une fabrication de l’âme innocente : on fait de l’autre un harceleur pour s’en démarquer radicalement, et pour ne pas avoir à admettre qu’on lui fait subir le sort qu’on l’accuse de nous réserver. Celui qu’on désigne comme le bourreau ne pourra plus paraître victime aux yeux des autres. Le faire détester de tous permet de faire oublier qu’il y a quelqu’un qui saigne, sous l’étiquette infamante.

Si Titiou Lecoq peut affirmer que je harcèle Rokhaya Diallo parce qu’étant un homme blanc, je ne sais pas ce que c’est de vivre un enfer sur Twitter (« À chaque fois qu’il l’apostrophe, elle se prend des torrents de boue dont il n’a pas idée » - sic), c’est précisément parce qu’en me faisant passer pour un « harceleur », mes détracteurs ont fait en sorte d’occulter les insultes, les attaques antisémites, les propos inqualifiables sur ma famille  que je reçois quotidiennement, et qui sont alimentés par les accusations répétées de ma « victime ». Que les choses soient claires : je ne suis pas une victime. Comme toute personne publique, j’en prends plein la figure et ce n’est pas plus grave que ça. Quand la limite est franchie, la justice fait son œuvre. Mais tandis que l’on console Madame Diallo de ce « harcèlement » (pour lequel, bizarrement, elle ne portera jamais plainte), qui s’émeut, parmi ses partisans, qu’on traîne l’autre (et son fils) dans la boue, et qu’on puisse dynamiter la discussion en assimilant la critique argumentée à un délit puni par la loi ?

Deux choses, au terme de ce papier trop long :

 -Le mot de « harcèlement » est galvaudé par celzéceux qui criminalisent toute critique pour éviter d’y répondre. Ce serait marrant si ce n’était dangereux pour les victimes : comment prendre au sérieux celles qui sont harcelées quand d’autres se servent grossièrement du mot comme d’un paratonnerre ?

-Une telle instrumentalisation a pour effet (et pour but) de produire des « âmes criminelles » (dont les paroles disparaissent derrière l’idée qu’on s’en fait) et de fabriquer en retour des « âmes saintes » (qui peuvent se conduire comme des voyous sans jamais rendre de comptes). Où sont les tribunes condamnant les rafales de tweets racistes qui pleuvent sur TOUS ceux, hommes ou femmes, blancs ou noirs, qui s’opposent à Rokhaya Diallo quand celle-ci les expose à ses abonnés ? Pourquoi celle qui me disait sans vergogne (sic) « vous devriez avoir honte de m’exposer sans cesse aux injures de vos followers » n’éprouve-t-elle quant à elle aucune honte à laisser les siens faire de même avec ceux qu’elle affiche sans intervenir ? Parce que quand on s’est confortablement installé dans la posture de la victime perpétuelle, on se place à jamais au-dessus du soupçon.

 

 

PS : Les moutons qui me rendent responsable (à longueur de journée) des tweets infects ou diffamatoires adressés à Rokhaya Diallo par des trolls racistes n’ont pas cru bon de s’apercevoir que j’ai toujours mis un point d’honneur (précisément) à condamner publiquement et exclure ces véritables agresseurs quand ils croisent ma TL. Je suis donc contraint, par leur cécité, d’exhiber les tweets où je défends Rokhaya Diallo, chaque fois qu’elle est sous mes yeux victime de racisme ou de détournement. Je n’en tire aucune gloire. Je ne l’ai pas fait pour ça. Ce ne sont pas des médailles. Juste le genre de comportements qui convient lorsqu’on respecte son interlocutrice. A quand la réciproque ? Le débat en dépend.   

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