Benoit Hamon peut tirer les leçons des expériences de la gauche américaine

Benoit Hamon peut tirer les leçons des expériences de la gauche américaine: un projet iconoclaste ne peut gagner s'il est porté par une campagne traditionnelle et centralisée. Mais une stratégie de terrain innovante et décentralisée, basée sur la formation et l’autonomie des militants, pourra le mener à la présidence.

Malgré l'alliance avec le candidat écologiste Yannick Jadot, le premier tour de la presidentielle s’annonce délicat pour Benoit Hamon, les discussions avec Jean-Luc Mélenchon n'ayant pas abouties. Mais la formation d'un bloc unifié à gauche n’est pas le seul obstacle du candidat socialiste pour atteindre le second tour et devenir president. Le bilan et l’impopularité du gouvernement socialiste de François Hollande ne manqueront pas de compliquer sa campagne. Et le projet novateur porté par Hamon promet d’éliciter des attaques agressives, non seulement de ses adversaires politiques mais plus largement d'une société française économiquement frileuse et conservatrice.

Cependant, ces difficultés ne sont pas insurmontables, bien au contraire. En candidat iconoclaste assumé, Benoit Hamon peut choisir de mener une campagne elle aussi non-conformiste, à l’image de Barack Obama en 2008. La rhétorique d’Obama, centrée sur le changement et l’espoir, avait inspiré des millions d’américains à s’investir dans sa campagne. Et la stratégie de terrain mise en place par son conseiller Marshall Ganz permit de convertir avec succès cette énergie en un militantisme actif et efficace. Le résultat fut la levée d'une veritable armée de militants, dans des proportions sans précédent dans l’histoire électorale américaine, qui porta sans difficulté Obama au pouvoir.

Portant un projet ambitieux, Benoît Hamon peut également capitaliser sur une population, et en particulier une jeunesse, en attente d’un mouvement ou d'un candidat capable de bousculer l’ordre établi. Comme Obama, Hamon a le potentiel de mobiliser des populations désabusées et d’ordinaire politiquement passives. Les signes de cet engouement sont déjà bien présents, que ce soit l'écrasante victoire à la primaire socialiste, la participation massive et énergique à ses meetings, ou sa dynamique positive dans les sondages. Une stratégie de campagne gagnante sera donc pour Benoît Hamon, comme elle l'était pour Barack Obama, basée sur la capacité à convertir cet enthousiasme en activisme de terrain.

Dans les “camps Obama” de 2008, enthousiastes et militants en herbe apprenaient à défendre le projet du candidat, mais étaient aussi formés à un militantisme stratégique et efficace: comment établir des relations plus profondes avec les électeurs, parler leur langage, expliquer son engagement dans la campagne et transmettre son enthousiasme, ou tirer pleinement avantage des réseaux sociaux. Ces formations, sur plusieurs jours, permirent aux participants de constituer des équipes de terrain soudées et de cimenter leur implication dans la campagne. Pleinement investis et formés, ces nouveaux militants étaient plus à même de convaincre, éduquer et recruter de nouveaux soutiens.

Une fois formés, ces militants étaient libres de s’organiser de manière autonome, sans supervision de la campagne. L’équipe de campagne d’Obama ne gérait donc plus le quotidien de la mobilisation mais fournissait plutôt un soutien logistique aux militants, qui organisaient librement leurs propres événements, qu’il s’agisse de meetings, collectes de fonds, ou distributions de tracts. Cette liberté donna également l’espace nécessaire aux militants pour exprimer leur créativité, organisant ainsi des événements plus à même de capter l'attention du public, au delà du porte à porte et du phoning: projections de films, fêtes, ou la creation de leur propre spots publicitaires. La campagne leur donna également accès à de nombreuses plateformes digitales pour faciliter l’organisation et la promotion d’événements, connecter les militants entre eux ou partager les informations sur sympathisants et électeurs potentiels à contacter. Comme l’écrivait Guillaume Debré dans Obama, les secrets d’une victoire, “l’équipe d’Obama ose ce qu’aucun état-major n’avait fait auparavant : donner les clés de la campagne aux militants”, décuplant ainsi sa capacité de mobilisation.

Sans une stratégie de terrain similaire, une victoire socialiste sera difficile. Le projet de Benoit Hamon, présentés comme utopiste et irréalisable par ses détracteurs, requiert en effet une éducation poussée de l’électorat. Ses propositions phares, que ce soit le revenu minimum universel, la taxe sur les robots ou la légalisation du cannabis, très novatrices, restent obscures pour beaucoup de français et soulèvent de légitimes questions en terme de coûts, impacts économiques et sociaux, ou modalités d’application. Ces inquiétudes ne pourront être allégées que par une omniprésence sur le territoire et une campagne extrêmement active, exigeant une base de militants large et compétente.


En 2016, durant la primaire démocrate, Bernie Sanders était dans une situation similaire à Hamon. Surfant sur une vague de mobilisation contestataire digne des années 60, le candidat était vu comme intègre et sympathique, et ses propositions comme un remède nécessaire a un système économique corrompu. Une fois exposés à son projet “radical", des centaines de milliers d’américains cherchèrent à s’impliquer dans la campagne. Mais ils ne reçurent aucun soutien autre que des kits de tracts à imprimer ou à partager sur les réseaux sociaux. L’équipe de Sanders ignora les appels répétés d’anciens de la campagne d’Obama et de militants sur le terrain qui demandaient un programme de formation poussé, investissant à l'inverse les sommes monumentales levées par le candidat en spots publicitaires. Sans robuste stratégie de terrain, le candidat socialiste resta inconnu de nombreux électeurs et subit une défaite cuisante face à Hilary Clinton.

Benoit Hamon peut tirer les leçons des experiences de la gauche américaine: un projet iconoclaste ne peut gagner si il est porté par une campagne traditionnelle et centralisée. Mais une stratégie de terrain innovante et décentralisée, basée sur la formation et l’autonomie des militants, pourra le mener à la présidence.

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