Présidentielle mexicaine: "la liberté du vote et l'équité de l'élection ont été bafouées"

Le bulldozer électoral mis en place par le Parti Révolutionnaire Institutionnel (voir notre reportage) a réduit en miettes la balbutiante démocratie mexicaine.

Le bulldozer électoral mis en place par le Parti Révolutionnaire Institutionnel (voir notre reportage) a réduit en miettes la balbutiante démocratie mexicaine. Enrique Peña Nieto, candidat d'un parti dinosaure a été déclaré vainqueur de l'élection à un tour avec 38,21% des voix, contre 31,59 pour Andrés Manuel López Obrador.

Au cours du scrutin du 1er juillet dernier, le PRI a activé sa mécanique de contournement démocratique que Beatriz Camacho, directrice de l’association d’observation électorale Alianza Cívica, décortique pour Mediapart.

Mediapart: Après la fraude électorale de 1988 qui a amené Carlos Salinas au pouvoir et les forts soupçons de manipulation du scrutin en 2006, le Mexique a-t-il encoré raté son élection présidentielle de 2012?

Beatriz Camacho : En termes légaux, d’organisation et de comptage, l’élection s’est plutôt bien passée. Mais les conditions d’équité du scrutin, le secret et la liberté du vote n’ont pas été respectés.

D’abord, l’équité: certains espaces médiatiques télévisés comme les rubriques spectacles ne sont pas contrôlées par l’Institut Fédéral électoral. Or dans ces rubriques, l’image d’un candidat (ndr : Enrique Peña Nieto) a été traitée de manière favorable.

Par ailleurs, les candidats peuvent dépasser la limite des 336 millions de pesos de dépenses de campagne sans recevoir de sanction directe. Pour les partis politiques, cela vaut la peine de payer l’amende car l’élection n’est pas remise en cause.

Enfin, nous avons mené des observations dans 21 Etats du Mexique. Nous n’avons pas pu nous rendre dans le Guerrero, le Michoacán ou le Tamaulipas qui sont trop dangereux. Mais si l’on fait le bilan des bureaux de vote que nous avons observés, dans 21% d’entre eux nous avons constaté une violation du secret du vote. Des individus se plaçaient parfois à l’entrée des bureaux de vote pour montrer qu’ils surveillaient les citoyens, d’autres allaient parler aux gens qui faisaient la file avant de voter. Pire, les isoloirs étaient parfois placés sous des balcons où l’ont pouvait voir pour qui les gens votaient. Dans certains bureaux, des électeurs montraient ostensiblement pour qui ils avaient voté en sortant de l’isoloir avec leur bulletin non plié.

Mediapart: Qui sont ces individus chargés d’intimider ou de surveiller les électeurs ?

Beatriz Camacho: Ce sont des gens au service des partis politiques. Selon ce que nous avons observé, 71% sont liés au Parti Révolutionnaire institutionnel, 17% au Parti Action Nationale, 9% au Parti de la Révolution Démocratique et 3% du Parti Nueva Alianza.

Mediapart: Transport massif d’électeurs le jour du scrutin, violation du secret du vote, intimidation ou injonctions… Quels sont les autres délits électoraux que vous avez constatés ?

Beatriz Camacho: Parmi les électeurs que nous avons interrogés, 14% d’entre eux ont reconnu avoir été sollicité le jour de l’élection par l’intermédiaire de cadeaux, d’appels téléphoniques, d’offre de transport ou d’un petit déjeuner… Il y a encore un problème fondamental dans la loi électorale : les partis politiques peuvent acquérir ce qu’ils veulent : poulet, chèvres, machines à coudre, écrans plasma ou téléphones portables (ndr. Voir cette vidéo surréaliste où  un candidat local du PRI offre 10 kg de viande à griller dans le cadre de sa campagne). Les partis reconnaissent ces cadeaux mais ils affirment ne rien exiger en échange. Dernièrement, nous avons vu des citoyens assaillir les supermarchés Soriana pour utiliser des bons d’achats. Ces clients reconnaissent que le Parti Révolutionnaire les leur a offert, mais le parti réfute d'avoir exigé des votes en échange. C’est donc la parole des électeurs contre celle de partis…

Mediapart: De cas aussi évidents de corruption électorale ne devraient pas laisser indifférentes les autorités électorales... Ne peuvent-elles pas enquêter et sanctionner ?

Beatriz Camacho: Le cadre légal est très limité. Le gouverneur de l’Etat de Mexico a reconnu avoir offert ces bons d’achat. Mais il prétend l’avoir fait dans le cadre d’un programme social. Par ailleurs, il n’est pas suffisant que les citoyens clament qu’on leur a offert des cadeaux en échange de leur vote. Il faut qu’ils portent tous plainte au ministère public, cela me paraît compliqué. Et la Fepade (Parquet spécialisé pour les délits électoraux) n’a mobilisé que 120 personnes pour recevoir les plaintes. Le jour du scrutin, leur standard téléphonique est tombé en panne en raison d’une supposée « saturation »...

Enfin, dans le pire des cas, même si le délit est reconnu, c’est l’individu qui a effectué le délit qui est sanctionné, et non le parti politique .

Mediapart: L’Institut Fédéral Electoral du Mexique a proclamé les résultats de l’élection présidentielle du 1er juillet dernier. Y-a-t-il encore des recours possibles ?

Beatriz Camacho: Le recomptage des votes va probablement légitimer les résultats préliminaires qui donnent Enrique Peña Nieto en tête. Or la différence de voix avec Andrés Manuel López Obrador (ndr : le candidat de la gauche mexicaine est arrivé en 2e position avec 31.59% des suffrages) est très grande. Avec le recomptage des voix, on pourra éventuellement annuler certains scrutins locaux. Mais le résultat est donné. Le cadre légal nous permet difficilement de contester cette élection.


Pour aller plus loin:

>Suivre le mouvement des étudiants inquiets de l'autoritarisme du PRI ici. Le mouvement Yosoy132 continue de manifester pour demander des avancées démocratiques.

>Lire notre précédent billet de blog "Un panier garni contre ton vote" concernant la pratique répandue des cadeaux électoraux au Mexique.

>Enfin, je vous invite à suivre les élections mexicaines au quotidien, sur mon compte Twitter.

Photos: DR. RM.

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