Mexique : arrestations arbitraires le jour de l’investiture de Peña Nieto

Detención arbitraria de ciudadano, abuso policiaco. 1 de diciembre 2012 © ElLadoDeLaVerdad
Detención arbitraria de ciudadano, abuso policiaco. 1 de diciembre 2012 © ElLadoDeLaVerdad

[Actualisation le 10 décembre 2012: sur les 70 personnes arrêtées, 56 ont été relâchées par manque de preuves, les 13 autres sont écroués].

Samedi 1er décembre dernier, premier jour de pouvoir pour Enrique Peña Nieto : répression et investiture. Le nouveau président mexicain a prêté serment dans un parlement encerclé par une barrière antiémeute et 6000 policiers. Dehors, la révolte grondait. Il y avait d’abord le grand meeting d’Andrés Manuel López Obrador, le candidat de la gauche mexicaine, encore une fois « battu » dans les urnes, selon le comptage du tribunal électoral qui a dédaigné les soupçons de fraude.

En marge de ce grand meeting au pied de l’Ange de l’indépendance, les étudiants du mouvement Yosoy132 qui ont réveillé la campagne présidentielle bien terne du printemps dernier battaient eux aussi le pavé. Après des mois de mobilisation pacifique qui a pris la forme de marches, de projections, de discours, de forums, de manifestations éclairs pour demander la démocratisation des médias détenant de facto le pouvoir au Mexique, ils sont ressorti dans la rue le 1er décembre pour dénoncer les conditions dans lesquelles s’est tenue l’élection : soupçons d’achats de voix, presse manipulée, télévision biaisée.

Mais contrairement aux autres manifestations, celle du 1er décembre a dérapée. Pillages et affrontements avec la police se sont soldés par 99 arrestations. Près de 70 personnes sont encore aux mains de la police. Le maire sortant de la capitale, Marcelo Ebrard, issu des rangs de la gauche mexicaine, a alors accusé des groupes anarchistes d’être responsable des pillages des vitrines de bâtiments publics et de grandes enseignes commerciales du Centre-ville. Il est vrai que le Bloque Negro mexicano, la Cruz negra anarquista, la Coordinación estudiantil anarquista et même un nouveau né l’Ejército magonista de liberación nacional ont effectivement revendiqué leur participation aux manifestations.

Mais l’observation des vidéos qui ont circulé sur les réseaux sociaux montrent une toute autre réalité : celle de la présence de provocateurs, dont certains ont avoué avoir été payé. Certaines vidéos montrent également des arrestations arbitraires (voir en haut du papier) et une enquête a été ouverte pour 4 cas. Colère des étudiants : ceux qui ont été arrêté (parmi eux une grand-mère…) sont apparemment loin d’être les casseurs. Le triste souvenir des provocateurs d’octobre 68 refait surface. Une manifestation des étudiants place Tlatelolco avait fait plusieurs centaines de morts.

Premières mesures de Peña Nieto

Dans le même temps, le nouveau président, issu des rangs du vieux Parti révolutionnaire habitué à la corruption et à la répression (voir notre reportage de cet été, et lire aussi la résistance dans les campagnes mexicaines), a lancé ses premières mesures, plutôt encourageantes, en tout cas sur le papier. Il a lancé une « croisade contre la faim » et annoncé que le problème de la violence ne serait plus uniquement traité par des moyens militaires, mais aussi civils. Fait unique : il est parvenu à faire signer un pacte législatif pour faire avancer le pays qui nécessite de profondes réformes démocratiques en termes d’éducation et de fiscalité, des réformes jamais adoptées faute de majorité dans un paysage politique tripartite.

Enfin, le nouveau président a annoncé la promulgation de la Ley de víctimas, jusque là bloqué par une argutie juridique. Le texte qui permettra enfin de reconnaître les dizaines de milliers de victimes de la guerre contre la drogue, de les identifier, d’enquêter sur les circonstances de leur décès, et surtout d’accompagner et d’indemniser leurs victimes.

En Europe, deux femmes se battent pour que lumière soit faite sur la disparition de leurs proches respectifs. Il s’agit de Frédérique Santal, sœur d’un Suisse enlevé au Mexique en 2010, et de Ludivine Barbier Cázares, dont nous avons parlé récemment. Elle lutte pour que la police mexicaine fasse enfin avancer l’enquête après l’enlèvement dont son mari Rodolfo Cázares, sa famille a été victime (Ludivine a été libérée, voir son témoignage complet ici).

Face à la lenteur du processus judiciaire, les deux femmes en appellent maintenant au nouveau président pour qu’il se saisisse de l’affaire. Nous reproduisons ici la lettre qui lui sera adressée via l’ambassade du Mexique en France :

 

---

A l'attention de :

M. Enrique Peña Nieto

Président du Mexique


Demande d'audience

                                                                                  France, le 3 décembre 2012

Monsieur le Président,

Par la présente, Frédérique SANTAL et moi-même, Ludivine BARBIER DE CAZARES, sollicitons votre bienveillance, et vous prions de bien vouloir nous accorder une audience avant la Fête de Noël. Nous tenons à vous remettre en main propre, en cette période de partage et de solidarité, la liste officielle des signataires des pétitions internationales lancées au mois d’octobre dernier sur la plateforme Change.org afin de vous supplier d’activer les recherches des membres de nos familles respectives, séquestrés et disparus depuis 18 mois concernant mon mari Rodolfo Ignacio CAZARES SOLIS et deux ans pour Olivier TSCHUMI, le frère de Frédérique SANTAL.

Les cinquante mille signatures recueillies au-delà des frontières témoignent d’un profond mécontentement des communautés populaires, musicales et artistiques face au silence et à la lenteur des enquêtes menées tout au long de ces derniers mois par les autorités mexicaines. Le grand nombre de signatures recueillies témoigne en outre du large et vif soutien du monde médiatique, politique et associatif.

Je passais mes vacances dans la famille de mon époux Rodolfo Ignacio CAZARES SOLIS, lorsque nous avons été enlevés, le 9 juillet 2011, par des membres du cartel du Golfe du Mexique dans la municipalité de Matamoros, Tamaulipas. Le 11 juillet 2011, j'ai été libérée avec les femmes et les enfants, mais les ravisseurs retiennent encore à ce jour mon mari et quatre autres hommes de sa famille.

Jamais aucune information concernant l'état d'avancement de l'enquête ne m'a été délivrée. Seule depuis des mois, je fais face à une situation difficile et complexe qui évolue dans un climat d'indifférence notoire tant au niveau policier, politique que judiciaire.

La famille d’Olivier TSCHUMI souffre et s’insurge également du manque d’empressement de la police à retrouver ce ressortissant suisse, séquestré le 19 décembre 2010 à Cuernavaca. Le refus des autorités mexicaines de transmettre le dossier de l’enquête au procureur suisse est un fait inacceptable pour les proches d’Olivier. Un refus humiliant pour la famille, désespérée de savoir des suspects en prison, mais pas encore interrogés après vingt-quatre mois d’attente.

Aujourd'hui, des citoyens issus de 64 pays différents s'unissent et s'indignent de l'impunité dont bénéficient les ravisseurs et du silence qui règne autour de ces deux drames. Parmi ces pays : la France, la Suisse, l'Espagne, l'Italie, les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, le Japon, la Roumanie, le Brésil, le Mexique et l'Argentine, pour ne citer que les principaux pays sensibles à notre cause.

Le 14 novembre 2012, la presse mexicaine annonçait que le gouvernement mexicain offrait une récompense de 200 millions de pesos pour retrouver 59 disparus. Si le nom d’Olivier TSCHUMI figure dans la liste, en revanche les noms de mon époux et des quatre autres membres séquestrés de sa famille ne sont pas répertoriés. Comment interpréter ce manquement ?

Monsieur le Président, bien que lésées et désespérées, Frédérique Santal et moi-même voulons croire en votre projet de restaurer la paix et la justice au Mexique. Votre peuple hurle. Nous partageons sa douleur et désirons que notre action rende aussi hommage à tous les mouvements s’engageant pour la paix dans votre si beau pays. Nous sommes persuadées que vos efforts ne seront pas vains, et que vos initiatives trouveront l’écho attendu pour nous venir en aide.

En vous remerciant de l'attention que vous voudrez bien porter à notre demande, et en espérant avoir l’honneur d’être reçues très prochainement, nous vous prions de croire, Monsieur le Président, à l'expression de nos sentiments les plus dévoués.


Ludivine Barbier et Frédérique Santal

Liens vers les pétitions que nous avons lancées sur Change.org :
www.change.org/rodolfo_libre
www.change.org/OlivierTschumi_fr /

---/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.