Racisme ou islamophobie?

Contribution au débat : Racisme ou Islamophobie ?

 

Raphael Qnouch , Janvier 2015

 

Suite aux événements qui ont conduit à l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo et à la tuerie antisémite de Porte de Vincennes, j’ai décidé de rédiger cette première contribution afin de participer au débat qui doit avoir lieu entre nous sur les questions relatives à l’islamisme radical, le fascisme vert, la laïcité et l’antiracisme.

Nous avons connu l’horreur des attentats en plein Paris contre des caricaturistes parce que représentants la liberté d’expression, contre des flics pendant l’exercice de leur travail et contre des juifs parce que juifs. Une certitude se dégage : Plus rien ne sera comme avant le 7 janvier 2015.

Dire cela ne répond pas à la question principale qui nous est posée : Dans quelle direction ira l’indignation populaire suscitée par ces attentats ? Vers une volonté de plus de démocratie, plus de tolérance et de refus des amalgames ? Ou vers un racisme exacerbé envers les citoyens issus des cultures de l’Islam, avec en prime une montée en flèche de l’extrême droite ?

Pour le moment et même si l’équilibre reste très fragile, les réactions d’une large partie de la population tendent plus ou moins vers la première option. Les manifestations immenses du 11 janvier ont témoigné d’une volonté massive du « vivre ensemble ». N’en déplaise au FN et à toute la galaxie fachoïde.

Néanmoins, nous ne sommes absolument pas à l’abri d’un retournement de l’opinion et les jours à venir seront décisifs de ce point de vue là.

Islam, Islamisme et Islamophobie

Tout d’abord, il faudrait que nous nous mettions d’accord sur ce que l’on met derrière le terme « Islamophobie ». Est-ce que cela suppose qu’il existe aujourd’hui en France une oppression spécifique envers une partie de la population identifiée à tort ou à raison comme étant musulmane ? Evidemment. Personne ne pourrait le nier.

Par ailleurs, il serait totalement erroné de croire que « l’inquiétude » au sujet de l’islam et des musulmans de France ne concerne que les familles idéologiques de droite et d’extrême droite. Cette question est désormais un vrai fait de société qui transcende plus ou moins les marqueurs politiques et qui n’est absolument plus sensible aux discours moralisateurs ou accusateurs.

La société française et européenne sont marquées par un discours qui considère que le « terrorisme » islamiste n’est que le symptôme d’une religion violente, basée sur la « chariâa » et qui s’exprime entre autres par le biais du Djihad. Cette position se construit souvent par ressentiment et n’est étayée par aucune argumentation cohérente. Ce sentiment aussi irrationnel soit-il est devenu le discours dominant et politiquement correct. En substance, tout musulman est supposé « louche », fanatique et obsédé par l’idéal d’une France convertie. Cette parole est représentée par des théoriciens, régulièrement invités sur les plateaux télés. Ils incitent –de manière très hypocrite d’ailleurs- les musulmans à se désolidariser des terroristes et leur demandent de prouver qu’ils sont de « bons » français en participant aux manifs de solidarité avec Charlie.

Les faits sont pourtant têtus, les français d’origine « musulmane » sont bien plus « intégrés » que ce que les médias, les partis politiques de droite et d’extrême droite voudraient le faire croire. L’influence du discours islamiste quant à elle reste marginale en France, même si elle progresse auprès des jeunes des milieux populaires.

Considérer que les « musulmans » ne condamnent pas suffisamment les attentats relève du mensonge éhonté. La majorité écrasante de ces populations a condamné et regretté les attentats, elle a participé à la manifestation du 11 janvier et vit en outre une situation particulière : celle de la peur des amalgames et des représailles qui peuvent en résulter.

Ce qui se cache derrière cette injonction en réalité (on y arrive enfin !) c’est la supposition selon laquelle il existe une extrême communautarisation des musulmans en France.

Le comble c’est que ceux qui dénoncent ce présumé communautarisme, sont les mêmes qui demandent à la « communauté » musulmane de se désolidariser des djihadistes ! Le summum de l’hérésie !

Pourtant, il n’existe pas à l’échelle nationale de communauté musulmane. Il peut y avoir un phénomène communautaire dans certaines localités/ghettos, mais le phénomène est assez marginal dans notre pays.

Il n’y a pas non plus d’organisation sociale en tant que communauté musulmane en France, pas de groupe de pression musulman (et encore moins un lobby), pas de vote musulman, pas de projet de parti de musulman (désolé Houellebecq !) et à peine dix écoles confessionnelles musulmanes sur tout le territoire français.

Bref, cette communauté n’existe pas ou alors dans le fantasme et l’hystérie des personnes et des partis qui veulent absolument faire croire que l’Islam est un problème. Ils cherchent ainsi à récolter les fruits de ce poison du racisme qui est distillé par les gouvernements successifs.

 

Attention : Tout est complexe en la matière !

Se pose à nous alors un nouveau problème de taille quand nous voulons dénoncer l’ « islamophobie ». Comment savoir qui est musulman et qui ne l’est pas sans tomber dans le piège de la simplification et l’essentialisation ?

Derrière cette obsession de l’Islam, n’y a-t-il pas tout simplement un racisme anti-maghrébin caché ?

Répondre à la seconde question permettra de s’approcher d’une réponse « honnête » à la première.

Il est évident que le racisme touche en France aujourd’hui en premier lieu les populations d’origine maghrébine. Comme il touche d’abord les turcs en Allemagne, les indiens et les pakistanais en Angleterre, les afro-américains et les latinos aux Etats-Unis, les russes en Finlande… . A priori, rien de commun entre ces différents groupes de populations si ce n’est qu’elles sont majoritaires parmi les minorités visibles de ces différents pays.

Les raisons de ce constat sont multiples et les développer (y compris par des études statistiques) serait un travail à part entière. Néanmoins, les xénophobes et les racistes en France crachent en réalité leur haine non pas sur l’Islam, mais sur les « Arabes ».

Les « Arabes »… Encore une aberration de langage. Admettons plutôt le terme « maghrébin ».

Les maghrébins sont divers : Africains, Arabes et Amazighs (Berbère étant là aussi un terme colonial et péjoratif), bien souvent les deux d’ailleurs. Souvent français, parfois étrangers, avec ou sans papiers.

Pour l’imaginaire collectif raciste et colonialiste, ils représentent symboliquement la fin de la puissance impériale française, la perte de l’Algérie et la raclée qu’ils y ont reçue.

Pour le raciste/xénophobe, vivre dans le même immeuble que des maghrébins partageant la même citoyenneté, les mêmes droits et parfois les mêmes aspirations sociales est tout simplement inadmissible. Pour lui, l’égalité est une insulte.

Ont-ils forcément le même ressentiment envers des musulmans albanais, bosniens ou même libanais ? Pas sûr du tout.

La stigmatisation et l’oppression qui s’en suit est selon moi beaucoup moins religieuse qu’ « ethnico-historique ». Je simplifie bien sûr, mais l’islamophobie n’est que le symptôme d’un racisme beaucoup plus profond et plus latent.

Un autre aspect et pas des moindres : toutes les personnes que l’on suppose musulmanes ne le sont pas forcément. Si l’on reste sur les populations du Maghreb -largement majoritaires dans cet échantillon de la population- elles sont musulmanes pratiquantes, croyantes mais non pratiquantes, musulmanes culturelles et non religieuses, agnostiques, déistes, athées assumées, juives « d’apparence musulmane », chrétiennes (par choix ou avec le phénomène d’évangélisation),...

Bien malin qui pourrait connaitre les proportions de chacune de ces définitions sur l’ensemble de cette population. Sans parler des aspects totalement contradictoires et personnels qui entourent ce genre de questions.

Nier cette complexité c’est se condamner à l’essentialisation et faire le jeu de ceux que l’essentialisation arrange. Le faire, c’est ignorer la souffrance des maghrébins qui se revendiquent non-musulmans et qui subissent exactement les mêmes discriminations en France. Si on ne parle pas de ceux-là aussi, alors certains phénomènes peuvent résulter de cette double-exclusion : surenchère envers l’Islam et les musulmans, voire surenchère dans le nationalisme…

 

Que faire ?

Comme j’ai essayé de le démontrer tout au long de ce texte, la situation est complexe et compliquée.

Face aux attaques subies par une partie importante de la population « musulmane », il faut que s’exprime avec force un antiracisme conséquent. Il en est de même pour les attaques antisémites ou la « romophobie »qu’il faut dénoncer avec la même vigueur.

Bref, le racisme est un. On ne peut pas hiérarchiser les oppressions. C’est l’essence même de notre engagement politique que de réagir sans aucune concession envers toutes les injustices.

Nos mouvements antiracistes doivent mettre en avant, donner la parole et médiatiser des personnes concernées en premier lieu par ces discriminations.

Par exemple pour le racisme anti-maghrébin, une mouvance « islamo-progressiste », majoritaire dans cette partie de la population, doit se faire entendre. Des jeunes et des moins jeunes musulmans, plus ou moins croyants, voire des athées d’apparence musulmane doivent faire irruption dans le débat public sous le mot d’ordre « Not in my name » en le développant bien sûr et en y mettant de la substance. Les portes de notre mouvement doivent s’ouvrir à cette partie de la population de notre pays, qui y est hélas très sous-représentée. Il faudra le faire sans aucune compromission sur la question de la laïcité mais également sans aucune suspicion à priori.

Enfin, il faudrait que nous ayons un débat sur la nécessaire critique des religions comme vecteur d’oppression et de soumission. A ne pas confondre évidemment avec les croyants et sans ignorer les aspects contradictoires. Mais il s’agit là d’un autre débat.

Salutations antiracistes à toutes et à tous,

RQ

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