« Il y avait un vrai risque, identifié, de laisser la ville de Strasbourg et l’Eurométropole aux mains de l’extrême gauche. »
La déclaration est d’un député LREM bas-rhinois. Boussole politique détraquée, mépris des électeurs, amalgame aberrant des extrêmes, stigmatisation de l’« extrémisme » de l’adversaire en restant aveugle au sien… En une phrase, ce député réalise le bingo du parfait marcheur. Rappelons que l’extrême-gauche a réalisé à Strasbourg, sur 3 listes distinctes, un score de 1,57 %. Et que 4 listes étaient situées plus à gauche que Strasbourg écologiste et citoyenne au 1er tour. Il semblerait pourtant qu’il soit bien question de la liste Strasbourg écologiste et citoyenne dans cette déclaration. Il est rejoint dans cette position par les partisans de M. Jean-Philippe Vetter qui n’hésitent pas sur les marchés à agiter comme épouvantail le risque du retour du péril rouge. Les braves candidats LREM – LR auraient donc peur des pastèques, rouges dedans, verts dehors.
Risque-ton en glissant un bulletin écolo dans l’urne de voir les chars nord-coréens débarquer place Kléber le 1er juillet ? A bien regarder la composition de la liste Strasbourg écologiste et citoyenne, on y trouve des écologistes modérés, des anciens du PS, de Place publique – dont plusieurs ont d’ailleurs été dans la même équipe municipale que M. Fontanel ces six dernières années – et deux membres du Parti communiste français, parti qui ne fait plus peur à (presque) personne depuis bien longtemps, ayant pris l’habitude de se joindre à des listes de centre gauche sans se révéler être de subversifs infiltrés stalinistes. MM. Mitterrand, Jospin ou plus récemment Mme Hidalgo peuvent en témoigner. On est à des années lumières de dangereux marxistes-léninistes anticapitalistes…
En outre, Mme Jeanne Barseghian et son premier colistier ont fait partie des premiers signataires d’une tribune en mai dernier, publiée dans l’Obs, appelant à la reconstruction de la gauche, tribune signée par des membres d’EELV, du PS, de Place publique… et prenant soin d’en exclure l’extrême-gauche et même la France Insoumise. Voilà qui devrait rendre le sommeil à nos marcheurs / républicains.
Si la boussole LREM-LR semble indiquer l’Ouest, cette déclaration est également un bel exemple de mépris des électeurs. Comme s’il fallait refréner leurs ardeurs, à ces électeurs qui ont placé cette « liste d’extrême-gauche » nettement en tête lors du premier tour, devant les dix autres listes et avec 8 points d’avance sur la liste LREM. Des électeurs qui seraient certainement très surpris d’apprendre que l’expression de leur souveraineté aboutirait à un résultat dangereux... Mais à vrai dire, même si 28 % des strasbourgeois avaient voté pour l’extrême-gauche anticapitaliste, leur choix aurait été à respecter. Pas de grosse surprise toutefois, le mépris qui des gens qui ne sont rien, des salariées illettrées, de ceux qui coûtent un pognon de dingues, des fainéants, des cyniques, de ceux qui foutent le bordel, de ceux qui ne travaillent pas assez pour se payer un costard, de ceux qui râlent tout le temps pour tout, de ceux qui supportent mal la chaleur et la fatigue, des Gaulois réfractaires, des foules haineuses, de ceux qui n’ont pas le sens de l’effort, de ceux qui déconnent, des universitaires qui coupent la France en deux, des communautaristes et séparatistes, étant la marque de fabrique du Président de la République et premier marcheur, M. Emmanuel Macron.
Ce mépris est encore plus difficile à comprendre quand on examine le travail de la Convention citoyenne, fruit d’une réflexion de plusieurs mois de 150 citoyens tirés au sort. Après avoir consulté des experts, s’être formés et informés en économie, social, écologie, exercice de la démocratie…, on constate que les programmes les plus en phase avec leurs 150 propositions sont ceux d’EELV et de l’avenir en commun. LREM gagnerait à prendre du recul sur son logiciel de pensée qui place l’économie libérale comme priorité au détriment de l’écologie, du social, de la démocratie. Parce qu’autour d’eux de plus en plus de français ont déjà effectué ou effectuent ce travail de réflexion.
Est également surprenante la rhétorique utilisée. Qu’il faille faire barrage à l’extrême droite xénophobe, autoritaire, ultra-libérale, soit. Mais il faudrait désormais également éviter à tout prix le risque de l’extrême-gauche… L’amalgame est grossier, ce n’est même pas manquer de subtilités et de nuances que de le faire tant l’opposition sur les valeurs entre « les deux extrêmes » est fondamentale. Amalgamer les extrêmes, c’est les réduire à un tempérament outrancier sans aucun projet politique.
Mais admettons, pour la démonstration, que la liste Strasbourg écologiste et citoyenne soit d’extrême-gauche. Ne faudrait-il pas essayer de rassembler sur un programme, une vision politique plutôt que de stigmatiser l’adversaire ? C’est peut-être la stratégie qui a fait élire M. Macron en 2017 mais sur le moyen terme, cette stratégie favorisera l’extrême-droite. Il faut proposer aux électeurs certes un programme politique mais surtout un imaginaire fort et cohérent à opposer au fascisme de l'extrême droite, bien loin des ajustements à la marge proposée par LREM visant à colmater tant bien que mal les brèches du système néo-libéral pour l'empêcher de couler et dans son sillage de détruire l'humain, le vivant, la planète.
Il est encore heureux que les opposants à la nouvelle liste Fontanel – Vetter ne passe pas leur temps à parler de la passion des marcheurs pour le déni des violences policières ou les lois liberticides (loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme qui transposait les dispositions de l'état d'urgence dans le droit commun, la loi relative à la protection du secret des affaires promulguée contre l’avis de la quasi—totalité des sociétés de presse, loi ordinaire et loi organique relatives à la manipulation de l’information, loi visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations et loi Avia, largement censurée il y a quelques jours par le conseil constitutionnel pour atteinte disproportionné à la liberté d’expression et de communication) ou de l'admiration de M. Vetter pour l'ancien président M. Nicolas Sarkozy, peut-être l'homme politique français le plus mis en examen et cité dans des scandales de corruption de la Vème République.
A l’accusation d’extrémisme, s’est ajoutée celle à peine voilée, mais tellement répétée ad nauseam contre les partis écologistes, de sectarisme.
Alain Fontanel : « Il y a ceux qui ont pensé à eux, nous on a pensé à Strasbourg »
A l’entendre, on hésite entre la blague et la provocation. Le premier adjoint au maire n’a pas encore gagné que déjà il réécrit l’histoire en se donnant le beau rôle.
Quand un candidat, originellement membre du parti socialiste, passé chez LREM en juin 2017 – après la victoire aux présidentielles et après le naufrage du PS qui hypothéquait sérieusement ses chances de remporter la mairie avec cette étiquette – avant de s’allier sur un coup d’éclat impliquant mensonges (déclarant à plusieurs reprises à la presse qu’il irait seul au second tour) et trahisons (les quatre premiers colistiers de la liste LREM ont disparus de la nouvelle liste, plutôt mécontents) avec ceux qui ont été les principaux opposants pendant 6 ans à l’équipe municipale dont il était premier adjoint, accuse ses adversaires de « penser à eux », on croit marcher sur la tête. N’oublions pas non plus que cette alliance est intervenue seulement après l’échec des négociations SEC – PS, leur offrant un boulevard.
La puissance du faisceau d’indices indiquant que M. Fontanel est prêt à tout pour devenir maire de Strasbourg pourrait éclairer à lui seul la Cathédrale de Strasbourg tout l’été. M. Vetter et lui appellent ça leur projet commun, lequel pourrait se résumer en trois mots : remporter la mairie. Pour les idées on repassera, laissant planer l’idée, en vogue à LREM, qu’il n'y aurait rien de plus efficace qu'un centre (très à droite en l’espèce) s’inscrivant forcément dans le cadre de l’économie libérale et qui ne ferait que privilégier l'expertise pour résoudre des problèmes politiques et sociaux réduits au final à des problèmes techniques. L’union serait donc inévitable entre personnes modérés et raisonnables. Les convictions politiques, les idéologies, l’idéalisme, ce serait dépassé, apanage des extrêmes radicaux et sectaires. Comme si définir des problèmes, en mettre en avant certains et pas d'autres, ce ne serait pas déjà faire preuve d'idéologie, d'avoir une vision du monde tel qu'il est et tel qu'on voudrait qu'il soit. Faire de la politique le lieu de l'efficience technique c'est déjà dire ce que l'on souhaite changer ou pas, c'est déjà pouvoir être identifié à des principes, à des valeurs de gauche ou de droite.
Quand M. Fontanel et M. Vetter annoncent dans leurs premières mesures économiques la mise en place de la gratuité du stationnement entre midi et deux afin d’aider les restaurateurs, ils choisissent très clairement une priorité économique à la qualité de l’air et la santé des strasbourgeois. Ils choisissent également de réduire les recettes publiques – qui pourraient être investies dans les services publiques, écoles, police…, dans des subventions aux associations d’aide aux plus vulnérables… - au profit d’un secteur marchand. Il ne s’agit pas de dire si c’est bien ou pas, ni de discuter des alternatives mais de mettre en évidence qu’il s’agit de choix politiques, idéologiques. Quand M. Macron décide de supprimer l’ISF qui concernait 300 000 français, au motif de favoriser la théorie économique du ruissellement, politique éprouvée dans les années 80 puis abandonnée pour inefficacité et de réduire les APL de 5 euros qui concernent 6,3 M de français parmi les plus pauvres, il fait des choix qui correspondent à une idéologie politique.
Non, Monsieur Fontanel, ne pas sacrifier tous ses idéaux, convictions et cohérence politique, déjà passés au tamis de la rédaction d’un programme politique d’une liste regroupant des sensibilités différentes, à son ambition personnelle, ne signifie pas que l’on est égoïste, irresponsable ou sectaire. Cela signifie que l’on a une éthique et un minimum d’intégrité personnelle. Cela manque manifestement beaucoup trop dans le monde politique.
Ce genre de manœuvre politicienne cynique et opportuniste a une conséquence évidente : elle éloigne les électeurs de la Politique, de l’organisation de la Cité, résignés, la laissant entre les mains de professionnels, attachés à leur position comme une tique à son hôte, convaincus d’être les seuls aptes à gouverner mais de plus en plus dénigrés au son du « Tous pourris ». Ce n’est certainement pas un signe de bonne santé pour la démocratie et un bien mauvais moyen de lutter contre les extrêmes et les populismes qui font si peur aux marcheurs.
Le programme est important, le candidat aussi
On a coutume de dire que les électeurs doivent faire leur choix sur le programme et par sur la personne. Mais les deux sont importants. Les programmes sont une liste de promesses, souvent déclarations de bonnes intentions, pas toujours concrètes, et, en outre, les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Un électeur de gauche, satisfait du programme de la France insoumise « l’avenir en commun » ne votera pas pour autant pour M. Macron s'il promet de l’appliquer en tous points. Il y aurait un problème de confiance, de perception de la sincérité de M. Macron dans un tel cas.
Fontanel et Vetter font tout, dans cette campagne du second tour, pour mettre en avant les défis économiques qui se présentent suite au confinement et tentent de convaincre qu’ils sont les seuls compétents et aptes à faire ce qu’il faut pour permettre à Strasbourg de bien traverser la crise. Or LREM et LR ont ceci en commun, dans leurs paroles et leurs actes, de séparer l’économie du social et de l’écologie et de lui donner la priorité, au détriment de ces derniers. Tout comme l’écologie se doit d’être sociale pour ne pas rester un « truc de bobos de centre-ville », l’économie doit se penser à l’aune des impératifs écologiques et sociaux. On a assez de recul aujourd’hui pour constater que l’économie libérale et productiviste de ces 40 dernières années a des effets délétères en matière sociale et destructeurs en matière de santé et d’environnement. Même Nicolas Hulot, le plus conciliant des écologistes, le rappelle régulièrement. Au-delà des difficultés économiques dues au confinement déjà visibles, il ne faut pas oublier les autres défis auxquels doit faire face Strasbourg.
Pour n’en citer que deux : - en 2015, des médecins alertaient sur les dangers pour la santé de la qualité de l’air à Strasbourg notamment pour les plus jeunes. Il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine. MM. Fontanel et Vetter préfèrent mettre en place le stationnement gratuit à la mi-journée ou supprimer les pistes cyclables avenue des Vosges. Alors que plus des études montrent que plus de la moitié des français sont prêts à faire des efforts dans leur vie quotidienne, à changer leurs habitudes, on leur enverrait avec ces mesures le signal que ce n’est pas si important que cela.
Soyons juste, il y a bien sûr des mesures écologiques dans leur programme mais au vu de ce que fait LREM depuis trois ans, on peut présumer que l’économie aura toujours la priorité, ce qui bride souvent la mise en place de mesures importantes en faveur de la sauvegarde de l’environnement. Là encore Nicolas Hulot a démissionné de son poste de ministre, exactement pour cette raison, après avoir échoué à changer la politique de M. Macron. En outre, avant leur alliance, MM. Fontanel et Vetter s’opposaient largement sur le thème de l’écologie. Les DNA titraient même Fontanel - Vetter : le grand écart écologique. Malgré la signature du pacte de transition écologique par le tandem (opportunisme électoral, encore ?), on peut se demander quelle vision prévaudra.
- Strasbourg, 3ème grande ville la plus inégalitaire de France (hors Paris et Boulogne-Billancourt)
Stigmatisation des assistés, suppression de l’ISF qui concerne moins de 1 % des français (baisse de recettes pour l’Etat et des dons pour les associations), réduction des budgets des services publics, maintien du CICE qui profite plus aux actionnaires qu’à la création d’emplois, appel à la bonne volonté des entreprises en refusant de contraindre quand le contrôle exercé sur les chômeurs augmente, mépris maintes fois répétés des premiers de corvée… Quand on voit le passif de LREM depuis 3 ans et de LR lorsqu’ils étaient au pouvoir, il est compliqué de leur accorder la moindre confiance pour réduire les inégalités à Strasbourg.
La liste Strasbourg écologiste et citoyenne communique beaucoup sur le fait que ces défis ont bien été identifiés et intégrés lors de l’élaboration de leur programme. Programme qui ne semble plus faire de l’économie l’alpha et l’oméga de toute politique publique au détriments des défis écologiques et de justice sociale.
Fontanel n’est pas responsable de toutes les décisions politiques prises par M. Macron et votées par les représentants mais malgré des orientations politiques qui ne cadrent pas forcément avec ses intentions affichées (volet social abandonné de l’avis même d’économistes qui ont élaboré le programme de M. Macron, bilan écologique mitigé pour Le Monde, catastrophique pour Reporterre, loi sur le droit d’asile qui a fragilisé les demandeurs d’asile, lois liberticides, multiples accusations d’autoritarisme dans l’exercice du pouvoir, assemblée nationale transformée en chambre d’enregistrement, nomination du préfet Lallement (qualifié de fou furieux par des policiers avant sa nomination) pour réprimer les gilets jaunes et les dérives terribles qui en ont découlé pour ceux-ci, influence des lobbys, accusation de corruption, pantouflage, conflits d’intérêts…), il a choisi de cautionner en restant dans ce parti. Il reste aux électeurs de trancher.