Le confinement en milieu carcéral : témoignage de détenus (2)

Voici la retranscription du témoignage de détenus qui souhaitent s'exprimer sur le confinement actuel, et plus globalement, sur leur situation en détention. Les difficultés supplémentaires liées à la situation sanitaire sont le révélateur, une fois de plus, des difficultés «ordinaires» rencontrées par les détenus au quotidien...

Les promesses de notre ministre, madame Belloubet, m’ont ramené dans les années où j’étais adolescent, et les promesses que j’ai pu faire… même vous, avez dû les faire… “je t’aimerai toujours, c’est pour la vie”… En effet, celles annoncées le mercredi pour le vendredi ne sont toujours pas tenues : masques pour le personnel, concertations pour la libération des détenus en fin de peine, pour les malades, etc. Rien ou très peu de tout cela n’a été entamé. Mais comme le dit le proverbe, “une hirondelle n’arrive jamais seule”. En voilà d’autres pour cette semaine : des remises de peine supplémentaires pour les détenus méritants… Mais ne le sommes-nous pas tous, de supporter ce ministère de misère avec son budget sub-saharien, ce non-droit à la parole et cette non-reconnaissance de la peine qu’on effectue ?

Cela m’amène à une comparaison avec les confinés qui partent en vacances au lieu de respecter les règles. Et bien nous, nous n’en avons pas les moyens. Nous sommes censées être punis, mais si le gouvernement ne gouverne pas, si des mesures plus radicales ne sont pas prises pour assurer un traitement correct de l’épidémie, j’ai bien peur que les montrés du doigt soient les premiers punis.

L’administration applique les règles extérieures du confinement à des gens qui sont déjà à moitié confinés. Cela sous-entend aucun contact avec l’extérieur. C’est ce que nous faisons pour la plupart depuis des mois, voire des années. Peut-être que la représentation floue de ce qu’est un confinement pour les gens peut s’expliquer par l’empilement de spécialistes sur les chaînes d’info en continu. Mais pour nous, les empêchés, croyez-moi, c’est bien réel, avec tout ce que cela comporte : plus de parloirs avec nos familles, soit une amputation du premier lien avec l’extérieur et premier soutien pour un grand nombre d’entre nous, plus d’école ni d’intervenants extérieurs.

Vous m’objecterez que nous avons tous manqué de respect à la loi. Mais nous avons été condamnés, lourdement pour la plupart, et maintenant nous exécutons une peine de privation de liberté et non pas de dignité humaine. Ici, on a l’impression que lorsqu’il s’agit de punir les gens, le gouvernement fait de la politique et n’applique pas la justice. Posez-vous la question de votre côté : est-ce qu’au lieu de vous protéger et de vous soigner, il ne serait pas en train de faire la même chose avec vous…? C’est peut-être à envisager…

Je crois que nous avons compris le choix du gouvernement : une société “sécurisante”, ou plus exactement une société sécuritaire.

Si la situation n’était pas si grave je conseillerais de se détendre en regardant les fameuses chaînes d’info en continu dont je parlais plus haut, avec un retour en arrière sur la communication à partir de début mars, sur les mesures “Buzyn-Ndiaye”. Elles nous parlaient de millions de masques disponibles, ou encore nous conseillaient de nous méfier, car pour madame Ndiaye il est “dangereux de mal utiliser un masque”. En effet, elle explique ne pas savoir se servir d’un masque. Alors premièrement, c’est pour le visage. On le met sur la bouche et le nez, et pas sur l’arrière de la tête (petit conseil pratique). Pour nous prisonniers, grands consommateurs d’info à la télé, si cela n’était pas dramatique, il y aurait de quoi rire.

Cela dit, j’en reviens à notre chère ministre de la justice et à ses promesses. Effectivement, le personnel pénitentiaire a trouvé ces masques très élégants, parfaitement adaptés et totalement invisibles. Les seuls masques qu’ils ont mis sont ceux de la colère, de la tristesse, de l’abandon. C’est bizarre que dans une période aussi grave, tant de déclarations, de promesses en l’air prêtent à rire. Sauf que nous sommes confinés et que la pénitentiaire entre et sort, le personnel des cuisines, celui de la buanderie et des cantines, tout le monde se déplace donc dans un joyeux bordel, tandis que nous n’avons que la fenêtre de 9 m2 comme poste d’observation de ces mouvements.

Actuellement nous sommes détenus, mais une nouvelle promesse de libération massive est prévue. S’il n’existait pas un système massif d’incarcération, il n’y aurait pas besoin de mesures exceptionnelles de libération de ce genre… Nous sommes impatients d’observer le comportement de nos Juges d’Application des Peines (JAP) en de telles circonstances, eux qui ont pour seule réponse pour les détenus passés en commission pour aménagement de peine avant la crise, donc en attente d’une réponse sur leur avenir, “Pas de décision pendant la crise Covid-19”.

Sans être de grands devins, nous pouvons affirmer que nous ne sommes pas le souci principal de notre gouvernement. A force de ne pas dialoguer - aucune réunion d’information n’a eu lieu, nous sommes sûrement trop bêtes – nous n’aurons plus envie de parler, de demander, nous agirons de la même façon que ceux qui nous encadrent.

Petite parenthèse : en détention nous n’avons pas de gel hydroalcoolique à disposition, et aucune désinfection de bâtiments n’est faite.

Ici aussi nous avons nos soignants, mais là encore, le comique prend le pas (pour ne pas sombrer dans la folie…). Ceux-ci commencent à être munis de gants et de masques, alors que depuis le début de la crise ce n’était pas le cas, mais c’est bien la seule chose qu’ils ont. Plus de Doliprane, très peu d’embouts pour les appareils (j’ai dû moi-même nettoyer un appareil qui teste le souffle, l’infirmière voulait me faire souffler à-même l’engin, sans la protection qu’elle ne trouvait plus). Je vous passe les détails concernant les détenus avec des pathologies lourdes, il y en a même un sur le dossier duquel est écrit “risque de mort imminente”, après un énième infarctus. Je l’ai lu. Cela fait froid dans le dos.

Quand je pense à Balkany : 9 ans de condamnation, 43 jours de prison pour raison médicale… ou encore à monsieur Djouhri...

Quant au reste, tout est plutôt laborieux, déjà en temps normal : un dentiste deux jours par semaine pour 580 détenus, des attentes interminables pour des rendez-vous chez des spécialistes (kiné, ophtalmo, cardiologues, toutes spécialités confondues). Et quand il n’y a pas d’attente, il n’y a pas d’escorte pour nous y conduire. Pour mon cas par exemple, il a fallu presque deux ans pour que je puisse voir un ophtalmo. Quand on sait que la vue est un des premiers sens qui se dégrade (ensuite viennent tous les autres) en détention… A ces difficultés s’ajoutent les obstacles posés par certains surveillants qui, volontairement, ne transmettent pas les rendez-vous aux détenus.

Alors nous avons la cellule neuve, les peinture fraîches, dans ces entreprises prisons gérées par le privé, louées par l’Etat à de grands patrons désireux d’améliorer leur quotation en bourse et de verser de magnifiques dividendes à leurs actionnaires. Mais tout cela ne nous satisfait pas. Cela doit être dit et entendu. Ce n’est pas lorsque Babylone sera en feu qu’il faudra venir nous voir car nous pourrions endosser l’habit de Xerxes , tout démanteler et ne laisser que des ruines.

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