Le confinement en milieu carcéral: témoignage de détenus

Voici la retranscription du témoignage de détenus qui souhaitent s'exprimer sur le confinement actuel, et plus globalement, sur leur situation en détention. Les difficultés supplémentaires liées à la situation sanitaire sont le révélateur, une fois de plus, des difficultés «ordinaires» rencontrées par les détenus au quotidien...

Les français souffrent, non pas du Covid-19, mais du confinement de 7 jours. 7 jours de souffrance où il est difficile pour eux de rester à leur domicile avec famille, internet, nourriture de leur choix, dérogations pour le sport ou promenades domestiques, certes réduites mais existantes. Intervient ensuite une hystérie de surface, avec par exemple l’agaçant témoignage d’une passante qui dit qu’il lui est difficile de rester confinée dans 50m2 ou le témoignage de l’explosion des consultations psychiatriques sur internet après 3 jours. On peut aussi parler de l’exode parisien vers de plus riantes et accueillantes régions de France qui habituellement leur paraissent peuplées d’indigènes sales, incultes, à peine français. Mais bon, là il faut croire que l’intérêt individuel pour le confort brise l’inégalité sociale, ce qui en soit parait être un progrès, mais qui en fait prouve encore une fois l’inégalité des richesses. Les riches quittent les villes, les pauvres subissent. Curieux retour de manivelle.

Donc, pour en revenir à ce fameux confinement extrêmement mal supporté, 7 jours durs à vivre, susceptibles d’après de nombreux exemples d’être facteurs de troubles sanitaires importants, psychologiques mais aussi physiques (diminution de l’activité physique, donc fonte de la masse musculaire, repli sur soi, rupture de la vie sociale, …), je rappelle qu’il s’agit de symptômes au bout de 7 jours… Ce constat est fait pour en revenir à mon sujet, soutenu également par mes voisins...

L’un d’eux est confiné depuis 12 710 jours, c’est notre record… un autre, 3 650 jours. Je vais en rester là car la liste serait trop longue. Je précise que ce retrait de la vie sociale est accompagné de nombreuses privations : nourriture, loisirs culturels et sportifs etc. Cela pourrait être acceptable si tout ça n’était pas accompagné d’autres déviances : infantilisation, mésestime de soi, rabaissement, humiliations quotidiennes, n’être qu’un bon à rien… Mon expression favorite ici est la suivante : je dis souvent aux gens “tu ne sers à rien !”… stricte vérité…

Si au bout de 7 jours les français sont en souffrance avec des symptômes graves, pouvez-vous imaginer l’état psychologique des personnes dont je viens de vous parler ? Pouvez-vous imaginer leur réinsertion laborieuse dans la société ?

C’est vrai que notre virus à nous s’appelle la délinquance, mais je pense que l’on peut dire que le remède choisi et les mesures prises sont peut-être les mêmes que celles qu’a pris le gouvernement face au coronavirus : légères, dénuées de bon sens, et totalement contradictoires avec une guérison rapide, qui nous permettrait avec peut-être moins de traumatismes, moins de psychoses, de sortir et de redevenir de bons voisins.

Je pense, pour faire un parallèle avec ce qui se passe, que toutes les décisions, surtout celles prises unilatéralement, doivent, pour être comprises, avoir du sens. Ici, le temps passé est toujours accompagné du fameux “ça lui a mis une frappe !”… Alors la question que je pose à la société est : est-ce qu’on a été frappé ? J’en ai peur, car redevenir normal est ingérable.

On ne peut que constater la vacuité du discours de l’état pour les populations fragiles, les EHPAD, les médicalisés à domicile, les personnes qui auraient dû être testées car considérées à risque.

Je terminerai en parlant du personnel pénitentiaire qui n’a aucune protection, ni gants ni masques, ou des chefs demandant à des détenus de la javel pour les poignées de porte et les grilles. Mais que fait Belloubet ?

Ces personnels entrent et sortent, ont de la famille avec qui ils sont en contact, ils sont tous les jours exposés. De plus, avec la suppression de tous contacts pour nous (parloirs, activités), la tension ne peut que monter entre personnel et détenus, puisque le discours est que si nous devons être contaminés, ce sera par eux… Je précise que nous sommes confinés dans 8m2, seuls ou à plusieurs.

Le gouvernement pense, à chaque apparition télévisée, au personnel soignant, mais qu’en est-il de la pénitentiaire et des détenus ? La pénitentiaire continue à nous empêcher d’avoir un semblant de vie digne, et la négligence et les bricolages actuels face à ce virus montrent une fois de plus à quel point nous ne valons rien à ses yeux...

Je vous souhaite, ainsi qu’à tous les français, d’être épargnés par le Covid-19, et par tous les autres virus de la société.

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