Lettre ouverte à Smain Laacher, professeur émérite de sociologie
Contre l’illusion biographique et le déni du réel - La misère du monde revue et corrigé par Smain Laacher
J'ai lu ton dernier livre et écouté les entretiens que tu as réalisés et qui, visiblement, n’ont pas suscité beaucoup d’intérêt. Désolé mais c’était plus possible pour moi de garder le silence.
Tu as décidé de mettre sur la place publique ta relation avec ta mère, alors parlons-en.
J’assume de dire que tu n’as jamais eu de relation affective apparente avec ta mère. Je dirai même que tu avais pour elle un certain mépris de classe, et ça se ressent dans ton livre comme dans ta manière de parler de ta mère.
Comment peux-tu prétendre rendre hommage à ta mère avec des expressions aussi grossières : “J'ai envoyé ma mère chez Grasset” ? Comment peux-tu dire qu’on a glissé son cercueil dans le “trou” et que ta mère s’appelle Fatima alors qu’elle s’appelle Hafsia…
Je connais ton histoire et j’ai franchement du mal à croire que tu as grandi dans l’amour de la langue française et de l’école de la République.
Ton père, il n'était pas seulement autoritaire, il était violent. Et à sa mort, comme tu étais l’aîné, ta mère t'a transmis en héritage cette violence pour veiller sur la fratrie. Tu es passé du CAP à l’usine avec une période de militantisme à l’Amicale des Algériens en Europe. C’est là que ton désir de promotion sociale est né. Il ne faut pas raconter de salades, cher Smaïn.
Tu accèdes à l'enseignement supérieur via l'université de Paris 8 Vincennes qui à l'époque offrait la possibilité aux non-bacheliers et aux jeunes travailleurs de faire des études supérieures sans le baccalauréat. Faut pas chercher à jouer les héritiers de l'école de la République quand on a un parcours comme le tien. Pourquoi tu as honte de cette séquence structurante de ta vie ? Pourquoi tu as honte de dire que ton parcours scolaire est atypique ? Tu as peur qu'en révélant ton parcours scolaire ta légitimité dans le champ intellectuel puisse apparaître illégitime ?
Il y aurait beaucoup à dire sur ton amour de la langue française quand on observe l’extrême tension dans ton rapport à la langue. L’apprentissage d'une langue se fait aussi bien à l’école qu’à la maison. Or, ta mère – notre mère – était illettrée en arabe comme en français et n’avait du Coran qu’une lecture mécanique, qui ne lui permettait ni de déchiffrer une lettre, ni de lire le journal. Dans ce contexte, ton récit sur l'amour de la langue n'est-il qu'une fiction ? Tu commets là une erreur d’appréciation sociologique majeure.
Smaïn, tu as grandi de bidonville en logement précaire pour finir à six dans une petite maison de 45 m² sans eau chaude et avec les toilettes au fond du jardin. Smaïn, cette maison est plus proche de Sartrouville que de Saint-Germain-en-Laye. D’un point de vue sociologique, ton positionnement socio spatial en dit long sur le reniement de ton parcours socio résidentiel. Je te l’accorde, ça fait plus joli socialement de faire référence à Saint-Germain-en-Laye plutôt qu’à Sartrouville.
Le titre de ton livre en dit long sur ta démarche : écrire et parler de la singularité de ton parcours imaginaire et de ta vision du monde à travers une mère que tu décris comme universelle et interchangeable. Ton récit se situe à mi-chemin entre le bavardage et un discours pseudo savant. Beaucoup de verbiage et de concepts sociologiques pour faire savant. Tu vas jusqu'à dire et reconnaître qu'en écrivant sur ta mère tu as écrit sur toi. Ça porte un nom cette vision autocentrée sur soi-même.
Il y aurait beaucoup à dire sur ton livre, qui illustre un cas d’école sur ce que Pierre Bourdieu appelait l’illusion biographique. Mais bon, je te propose d’en rester là pour le moment. Et qui sait, rendez-vous devant le président d’un tribunal pour faire valoir que mes propos sont diffamatoires ou je ne sais quoi. Qui sait, ça te permettra peut-être de booster la vente de ton livre et de préserver ton image de "savant".
Razag