Nous n'avons pas besoin de nouveaux héros

Il faut rester prudent lorsque l’on évoque l’héroïsme aux fonctionnaires. Les infirmières et les professeurs le savent bien depuis le Covid-19. Le devoir d’héroïsme leur est brandi à chaque fois que les manques structurels en amont ont créent des dégâts irréversibles...

Il faut rester prudent lorsque l’on évoque l’héroïsme aux fonctionnaires. Les infirmières et les professeurs le savent bien depuis le Covid-19. Le devoir d’héroïsme leur est brandi à chaque fois que les manques structurels en amont ont créent des dégâts irréversibles. Ainsi, on exhorte les infirmières et les professeurs à s’engager jusqu’à risquer leur vie sans bénéficier de la protection des ministères et de la République pour lesquels ils travaillent.

Depuis le meurtre de notre collègue Samuel Paty, représentants syndicaux et gouvernementaux ont prononcé de nombreux discours, exhortant les enseignants à ne rien lâcher en ce qui concerne la défense de la liberté d’expression et de la laïcité.  Le problème dans tous ces discours, c’est que les orateurs ne se sont pas attardés sur la manière dont les professeurs sont censés pouvoir le faire sans réel soutien ni réelle protection du ministère.

Interviewé par Mathieu Magnaudeix pour Médiapart, l’ancien conseiller éducation de François Hollande, Christophe Prochasson, réagit : « Lorsque j'étais à l'Élysée, un attentat en milieu scolaire, c'était ma crainte tous les jours. » Il juge que l'institution laisse trop souvent les professeurs « se démerder face à des situations qui peuvent être épouvantables ».[1]

Questionné lors d’une interview avec une journaliste de la BBC[2], sur les mesures concrètes planifiées pour la protection des enseignants après ce dernier incident, Jean-Michel Blanquer n'a tout simplement pas répondu à la question et a contourné le sujet avec un discours sur les valeurs démocratiques de la France, au lieu d’une réponse claire et précise à la question posée.

Dans son discours pour le rassemblement du 18 octobre 2020, Jean-Rémi Girard, président du syndicat SNALC, a dit : « Nous lui (Samuel Paty) devons toutes et tous, à partir du 2 novembre et dans les années qui viennent, de montrer que dans tous nos établissements, dans toutes nos classes, nous pouvons utiliser une caricature de Charlie Hebdo comme support pédagogique. »[3] Le propos est noble, mais personnellement je ne me retrouve pas dans ce discours. Je ne souhaite aucunement minimiser l’importance de la laïcité et de la liberté de l’expression, mais je veux ici souligner un point fondamental : le devoir de protection des enseignants contre toutes sortes de diffamation et de violence par leur hiérarchie. La question du devoir de protection des enseignants par leur hiérarchie est aujourd'hui à peine soulevée dans les média, mais il faut bien comprendre que tant qu’elle ne sera pas résolue les principes de la laïcité et de liberté continueront de relever d’une simple utopie, en tout cas en ce qui concerne l’école.

Depuis des années, nous faisons face à de trop nombreux outrages envers les enseignants. Le Ministère n’a toujours pas mis en place les protections adéquates pour une fonction particulièrement exposée - professeurs, CPE, personnels de direction -, bien que nous n'ayons cessé de militer pour que nos droits à une protection raisonnable soient enfin efficacement mis en place.

Dans une vidéo réalisée pour L’OBS en 2018 ayant pour objectif de recontextualiser le mouvement #PasDeVague, Sophie Vénétitay, syndicaliste au Snes, décrit comment les « incivilités » représentent une réalité quotidienne dans les collèges et lycées. Changer cette situation nécessite d’un côté plus de moyens humains (assistants sociaux, enseignants), et de l’autre, l’abandon de la politique des objectifs de performance qui pousse les chefs d’établissement à tout faire pour diminuer le nombre de conseils de discipline[4].

Aujourd’hui, deux ans après #PasDeVague et des promesses de M. Blanquer, les mesures en vue de réduire les violences en milieu scolaire n’ont toujours pas été mises en place. On remarque que dans le cas de Samuel Paty, la note de renseignement territorial publié par le Service central du renseignement déclare les tensions avec les parents apaisées[5]. On peut se demander si cette note aurait terminé ainsi si les chefs d’établissements n’étaient pas implicitement poussés à minimiser la réalité des tensions et/ou des violences qui ont lieu dans leurs établissements. Il ne s'agit pas ici de pointer du doigt le principal du collège qui s’est trouvé dans une situation sans doute compliquée, mais de montrer que c'est toute la politique des objectifs de performance qui est à changer, tout un système, pour que les chefs d’établissement reçoivent l'appui complet des institutions afin d’agir de manière décisive et apporter un soutien inconditionnel à leurs personnels victimes de diffamation, menaces et violences.

Nous continuons donc à être très vulnérables à la diffamation, les menaces, et la violence verbale et physique, à l’instar de tant de tragédies, telles que la mort de la professeure des écoles Fabienne Terral-Calmes poignardée à mort devant sa classe par la mère d’un élève en 2014, ou le suicide de Jean Willot l’an dernier après avoir été injustement accusé de violence envers un élève - et la tentative ultérieure du ministère de faire taire ses collègues.

Un rapport de l’INSEE en 2014 a montré que : « 12 % des personnels de l'Éducation Nationale (professeurs des écoles, enseignants du second degré, conseillers et assistants d'éducation, chefs d'établissement) déclarent faire l'objet de menaces ou d'insultes dans l'exercice de leur métier. Cette proportion est près de deux fois plus élevée que dans l'ensemble des autres professions. »[6] Ces statistiques prennent toute leur importance au regard du rôle qu'a joué la campagne de diffamation sur les réseaux sociaux ayant précédé l’assassinat de Samuel Paty.

Si l’institution avait pris plus au sérieux la sécurité de ses agents, on ne peut pas imaginer qu’une campagne de lynchage comme celle-ci aurait pu aller aussi loin. Si l’institution encourageait les établissements à mettre en marche la protection fonctionnelle, et si elle leur donnait les moyens de poursuivre rapidement et efficacement les personnes qui diffament un professeur (ou un agent), on se demande même si autant de parents se permettraient un comportement si irresponsable.

Déja pour l'affaire Jean Willot, Olivier Flipo, délégué du SE-UNSA 95, disait : « Les plaintes de parents contre les enseignants se banalisent avec des accusations diverses et variées. Quand ça arrive, le professionnel est tout de suite mis de côté, sans soutien de sa hiérarchie. Et quand l'enseignant est blanchi, il retourne travailler et c'est fini. Ce qu'on souhaite, c'est que les gens qui portent plainte abusivement soient mis face à leur responsabilité. Notre institution, en cas de professeurs blanchis, devrait se retourner contre les accusateurs. Le suicide de Jean Willot doit être une sonnette d'alarme pour l'institution[...] Les collègues ne peuvent pas être mis au pilori au moindre « mécontentement » « état d'âme » ou « caprice » de parents. Les collègues ont des devoirs, mais ils ont aussi des droits, dont celui d'être protégés. Cité dans le même article, Vincent Bouba, secrétaire de la FAS, ajoute : « Dans les faits, 55 % des litiges que nous traitons impliquent des parents. Les deux tiers des dossiers reçus font mention d’insultes, de menaces et de propos diffamatoires. Et sur le Web, certains parents ne se cachent même plus pour critiquer vertement les pratiques pédagogiques de quelques enseignants. »

Pour ma part, je suis fatiguée des discours et des concepts grandioses. On attend depuis bien trop longtemps que notre institution protège ses enseignants. Qu’elle utilise les moyens juridiques à sa disposition de manière opportune et efficace afin de poursuive ceux qui montent des attaques contre la personne de professeurs. Ce que j’attends des syndicats, c’est qu'à travers les négociations qu'ils mèneront avec le gouvernement, ils se montrent catégoriques sur ce point.

Nous n'avons pas besoin de nouveaux héros; nous avons besoin d’une institution qui nous soutienne réellement.

 

                        Une professeure de l’enseignement secondaire

 

_________________________________

[1] Christophe Prochasson : « On laisse les profs se démerder face à des situations épouvantables », par Mathieu Magnaudieux, 17 octobre 2020, Médiapart.fr

[2] Vidéo: French minister: Lessons on freedom of expression will continue, dans l’aritcle France teacher attack: Students ‘paid 300 euros’ to identify Samuel Paty, 21 octobre 2020, https://www.bbc.com/news/world-europe-54625270

[3] C’est dur d’être aimé par des cons, discours prononcé par Jean-Rémi Girard, président du SNALC, le 18 octobre Place de la République à Paris, à l’occasion du rassemblement en hommage à Samuel Paty.

[4] #PasDeVagues: les profs sont victimes des « objectifs de performance », par Louis Maurice, 24 octobre 2018, L’OBS, https://www.nouvelobs.com/societe/20181024.OBS4417/pasdevague-les-profs-sont-victimes-des-objectifs-de-performance.html

[5] Lucides, mais pas jusqu’au bout…, dans La police connaissait trois protagonistes de l’attentat de Conflans par didier Hassoux et Christophe Labbé, Le Canard enchainé, 21 octobre 2020

[6] Éducation nationale : des métiers exposés aux menaces et aux insultes par Hélène Guedj, division Études sociales, Insee, Benjamin Beaumont, Depp, juillet 2014, https://www.insee.fr/fr/statistiques/1283795

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.