États policiers, Dictature du Capitalisme vert et Surveillance généralisée. Part 1.

Cette première partie d'un texte qui traite du basculement de nos sociétés occidentales dans des régimes post-totalitaires par une gestion de la crise sanitaire en état d’urgence et le déploiement de la surveillance généralisée. L'approche totalitaire d’une simple crise sanitaire nous renseigne sur les moyens politiques et économiques que les états choisiront pour gérer la crise écologique.

Force est de constater que d’une crise sanitaire, nous sommes passés à une crise d’autoritarisme aigu, une crise de surveillance de masse de la population. Les crises sont toujours de bons prétextes pour les gouvernements pour passer au cran supérieur de la surveillance et la répression, et comme tous les bons despotes qui se respectent, ceux-ci nous disent : « C’est pour votre bien. »[1]

Les lacunes des politiques gouvernementales retombent sur les citoyens. Le personnel politique étant difficilement attaquable en justice ou bien seulement par d’interminables de procès qui s’étalent sur plusieurs années. Ce qui est certain, c’est qu’en France le président de la République est intouchable pour toute la durée de son mandat, et l’on peut dire même après la fin de son mandat - qui a déjà vu un président de la République aller en prison en France ou être sommet de démissionner.  La nullité du personnel politique est le cauchemar du peuple, sa promiscuité avec les conglomérats privés est endémique et sa volonté de continuellement légitimer l’appétit financier et le pillage des données des populations par de ces derniers est exécrable.

Depuis 1984, la France a dû faire face à la destruction de 6 millions d’emplois agricole, de la liquidation de son capital industriel, avec 3.5 millions d’emplois supprimés. Depuis plus de 25 ans, à l’exception des domaines de l’énergie, de l’armement et des grands équipementiers, tout le capital industriel des pays du sud de l’Europe, la France comprise, est passé en Allemagne et dans les pays périphériques nordiques. L’importante surévaluation de l’Euro a contribuait à accélérer cette spirale de désindustrialisation du continent sud-européen. En France, l’Euro qui augmenté et accéléré le chômage, le repli agricole et la crise de la désindustrialisation a fait passer le nombre de chômeurs à 9.5 millions[2]. Les bidonvilles sont réapparus en France. 

Cette gestion catastrophique de la France et de l’Europe est menée par un personnel politique qui est composé par d'anciens banquiers et énarques ou les hauts fonctionnaires ont investi la bureaucratie d’État ; ils « ont pris le pas sur les ingénieurs et les innovateurs des années 60 ».[3]

Sur les marchés boursiers, les traders « ont délaissé la production au profit de la spéculation." Le patronat est passé d’industriel à des patrons de la grande distribution, les oligarques rachètent les grands groupes de médias; les « compagnies BTP et les sociétés de services sont devenues les rois d’un capitalisme qui vit de la commande publique », de la privatisation des biens appartenant à la France, mais uniquement de ceux qui engrangent les plus gros profits : comme l’eau, les autoroutes, les aéroports, etc.

L’effondrement du système industriel productif français a « désagrégé le tissu social » qui avait pour base l’industrie. La désindustrialisation « pose à terme à la France la question de sa solvabilité », car elle n’arrive pas à « endiguer son déficit extérieur, ce qui mine lentement sa stabilité financière ». Le personnel politique, à travers un complexe lobbying de la finance privée et des boites de BTP, qui prend place au niveau national, régional et communal, balance des centaines de milliards dans les infrastructures publiques – autoroutes, élargissement et constructions de routes, ponts, TGV, rocades, ronds-points, construction de zone commerciale et industrielle.

Les politiques régionales et communales ont été incapables de faire remonter le malaise social vers les décisionnaires politiques nationaux. La politique des maires à l’échelle communale, à l’exception d’une très petite minorité, n’a rien fait d’autre que de copier la politique de développement des grandes agglomérations. Cette politique n’a fait que d’engager des dépenses publiques dans des investissements d’infrastructures, mais qui n’ont eu aucun effet « sur la productivité ni sur la recherche-développement ». Ces dysfonctionnements dans les instances intercommunales et les collectivités locales proviennent du manque de démocratie, car ces administrations se trouvent sous la mainmise des décisions des maires, ces derniers étant également « roi en leur conseil municipal ». Cette position dominante défait la démocratie, car en dernier ressort derrière les maires toutes les décisions sont conduites par une importante structure de lobbying qui fait pression sur celui-ci, en premier lieu en trouve les services techniques communaux et les aménageurs qui sont eux-mêmes sous la tutelle d’opérateurs privés comme : les entreprises de services aux collectivités qui fournissent l’eau, le gaz, la propreté, le recyclage, les réseaux de transport, le mobilier urbain, la publicité, le BTP, la téléphonie, le logement social, les opérateurs financiers publics, les banques privées, les grands distributeurs, les promoteurs.[3bis]

Pour la France, les politiques ont fait le choix de déliter l’appareil industriel en faveur d’une économie basée sur le tertiaire, la France est devenue la championne « du tertiaire européen avec 76% dans ce secteur », mais le tertiaire français n’est pas au service du secteur productif, comme il l’est en Allemagne et en Asie, du coup la balance commerciale en France est déficitaire, et c’est la dette qui doit être utilisée pour relancer l’économie intérieure du pays. La dette fait tourner « les trois secteurs postindustriels : le social, la santé, la grande distribution et le BTP » [4], et elle enrichit les banques privées, les milieux d’affaires et financiers privés, cela même qui mettent en place l’intense lobbying dont nous parlions plus haut. Résultat la dette a explosé et la France est devenue prisonnière de sa dette.

Cette atomisation de la population, la désagrégation du lien social, le démembrement des biens de la France et l’écroulement de son économie sont des déconfitures organisés par une classe politique incompétente et vendue aux pouvoirs privés. Depuis 1995, cette stratégie de destruction de l’appareil industriel et de dépossession de la richesse nationale a fait régresser la France de la 2ème à la 23ème place au rang mondial dans l’indice de développement humain (IDH), l’indice qui nous informe sur le bien-être individuel et collectif de la population.

Le constat de la politique nationale de la France est affligeant: après la désindustrialisation, la classe populaire subit une austérité endémique due à la crise économique de 2008. Les inégalités sociales se sont creusées, le tissu et la structure sociale est sous opération d’obsolescence programmée, le processus de désindustrialisation se poursuit, il y a pillage des ressources naturelles, « amputation du capital productif de la France…au profit des sociétés financières », financiarisation de l’économie et captation financière par les agents privés, le droit du travail est continuellement revu à la baisse ce qui permet la mise en place de conditions de travail inhumaine. Les chômeurs sont stigmatisés, on les accuse « de défaut de mobilité, de manque d’initiative,» de ne pas savoir vendre leur force de travail, « de conservatisme et d’inaptitude au monde moderne »[5]. Depuis plusieurs décennies, les patrons et les politiciens se sont succédé, dans un consensus infâme, qui renvoie aux chômeurs et en général à toute la classe populaire, la mauvaise gérance, les errements, les bavures et le manque de stratégies, politiques et économiques à l’échelle communale, régionale et nationale, de la classe politique.

Dans une république bafouée ou la démocratie est enterrée, les dégâts sociaux sont nombreux et les traumatismes profonds. La Vème république est un régime politique autoritaire où le président de la République est omnipotent avec un gouvernement et un parlement qui lui sont entièrement dévoué. La démocratie est avilie par les technocrates issus de l’énarchie, par les lobbys des oligarques et des multinationales qui ont envahi tous les espaces de la politique française et européenne. Dans la communauté européenne, la politique économique et les principales lois sont prises par des technocrates non élues, le juge européen et la Banque centrale européenne sont tous les deux souverains. Dans un tel contexte, le président français est un « monarque républicain » qui n’a gardé que le pouvoir coercitif pour faire appliquer les résolutions édictées par la Commission européenne, il garde le contrôle de l’armée et de la police pour soumettre le peuple aux directives européennes.

Sous ce climat de destructions sociales et écologiques dues à des politiques de courts termes, de spéculations sur les flux financiers, de financiarisation de l’économie et de surendettements, il va de soi que la classe populaire dépossédée de sa souveraineté matérielle et démocratique se soulève. Les manifestations des Gilets Jaunes sont l’image de ce soulèvement, mais aussi toutes les manifestations qui se sont succédé depuis. Nous pensons à celles : des enseignants, des pompiers, des cheminots, du personnel hospitalier, celles sur les retraites, celles contre l’inaction de l’État sur le réchauffement climatique, ou bien encore lors des grands sommets internationaux, etc. La plupart sévèrement réprimée par l’État.

Remis en service par le gouvernement de Hollande en novembre 2015, la loi sur l’état d’urgence d’avril 1955 qui était née de la guerre coloniale française en Algérie est instaurée dans la nouvelle loi antiterroriste, que le gouvernement de Macron fait voter. Le 1er novembre 2017, le gouvernement français inscrit dans le droit commun les principales mesures de la loi sur l’état d’urgence. Cette date restera comme le moment historique qui anéantit la démocratie en France, car elle fait entrer les citoyens français dans un état d’urgence permanent. En utilisant la plus sécuritaire des lois de la Vème République, le gouvernement créait une législation la plus liberticide d’Europe[6]. Depuis, l’État de droit est mort en France, le gouvernent de Macron se donne les moyens de la répression.

Cette politique qui donne les pleins pouvoirs aux préfets et à la police, crée une atmosphère de ‘sécuritarisme’[7] à outrance, où les populations les plus touchées sont : les classes populaires, les militants écologistes, activistes, autonomes ou zadistes, manifestants, anarchistes et jeunes des quartiers. Comme on peut le constater, la mise en place de l’état d’urgence permanent va à l’encontre des bénéfices qu’une telle loi et supposée apporter. Avec l’état d’urgence permanent inscrit dans la nouvelle loi antiterroriste du gouvernement Macron et qui n’est pas s’en rappeler[8] - le code de l’indigénat imposé dans les colonies françaises  à partir du 28 juin 1881, code qui était un recueil de mesures discrétionnaire, qui assujettissait les autochtones, et était basé sur l'institutionnalisation de l'inégalité de la justice. Avec l’état d’urgence permanent, l’État acquiert un champ d’action élargi qui décuple son pouvoir de répression. Elle créait une insécurité croissante de tous les instants, en permettant des contrôles abusifs et discriminatoires pour les populations citées plus haut.

L’état d’urgence autorise donc, sans « s’en justifier ou en répondre devant un juge indépendant »[9] : de mettre en cause la liberté de circuler, la liberté de culte, notre droit à l’inviolabilité de notre domicile, notre droit à l’égalité devant la loi. Cela se traduits par : des perquisitions administratives, des mises en examen, des assignations à résidence sans justifications devant un juge, des interdictions de séjour, des interdictions de manifester, des arrestations préventives, des créations de périmètres interdits de circulation; l’obligation imposée à une personne de résider dans un périmètre déterminé, à une interdiction de paraître, à des visites domiciliaires de la police, etc. Pour illustrer notre propos, voici quelques exemples :

- quelques semaines après l’adoption des dispositions de l’état d’urgence dans le droit commun, l’État faisait mettre 24 militants écologistes en assignation à résidence dans le cadre de l’organisation de la COP 21[10].

- « Tout au long de l’état d’urgence, ce sont ainsi 683 mesures individuelles d’interdiction de séjour qui ont été adoptées par les préfets, montrant leur caractère massif et le degré d’atteinte au droit de manifester ».

- 155 manifestations interdites en 18 mois, avec usage disproportionné de la force policière.

- « Le samedi 8 décembre 2018 [lors d’une manifestation des gilets jaunes] plus d’un millier de personnes ont été arrêtées de manière préventive (1 723 dont 1 082 à Paris). »

Comme on l’a vu, les populations les plus touchées par ces lois sont les classes populaires, les militants écologistes, activistes, manifestants, et jeunes des quartiers. C’est également cette classe population qui est la plus pénalisée. Elle est surreprésentée « au sein de la population carcérale, où 48.5% des personnes détenues n’ont aucun diplôme, et 50% n’exerçaient aucune activité professionnelle lors de leur entrée en prison. »[11] Les glissements médiatiques des syndicats de policiers, patron du Medef, ou encore du président ou des ministres tend à assimiler les activistes pour des terroristes, il criminalise ou délégitime auprès de l’opinion publique tous types de participations politiques et de résistances aux injustices sociales, économiques, sanitaires et écologistes.[12] La justice tend à stigmatiser cette participation politique en rendant des jugements souvent défavorables à ces acteurs, affaiblissant la vigueur démocratique du système juridique, en faveur de l’État, de l’impunité de la police, et du personnel patronale. Pour Vanessa Codaccioni : « c’est toute la répression du militantisme qui est affectée par le renforcement de la lutte antiterroriste, avec deux effets clairement identifiables : l’affaiblissement de la logique punitive réactive au profit d’une répression de plus en plus préventive et la mobilisation de dispositifs antiterroristes contre des militantes et militants. »[13]

À contrario, « les autorités répressives se désintéressent de la lutte contre la grande criminalité économique et financière »[14], ainsi l’État introduit l’état d’urgence permanent qui affecte les classes populaires, mais ignore la délinquance des cols blancs - personnes occupant des positions de pouvoirs, et qui sont souvent proches du personnel politique et administratif. Les gouvernements successifs n’ont eu de cesse de réduire le nombre des « enquêteurs de police spécialisés en matière économique et financière ». Sur les 15 000 cas de fraudes fiscales constatés, les services fiscaux n’en transmettent que 1000, et n’en condamnent que 524 en 2016. Les « infractions économiques et financières ne représentent que 3% des poursuites pénales en 2016 et 2017 », mais en réalité cette fraude fiscale induite par la délinquance des dominants vole la société de plusieurs dizaines de milliards d’euros. [15]

Q’un sang pur, du réalisateur Abdel Raouf Dafri, sortie en janvier 2020. Le film raconte comment un colonel de l’armée française, ancien de l’Indochine, par à la recherche d’un de ses collègues en Algérie, où la France fait la guerre aux indépendantistes. Une femme de la société bourgeoise française venue demander un service au colonel donne sa vision de la politique française. © FAHRENHEIT 451

Ces nouvelles modalités de surcriminalisation de l’opposition mise en place par l’État puisent leurs inspirations dans le réservoir des matrices répressives de Vichy et de la guerre d’Algérie – l’état d’urgence comme on l’a vu est directement hérité de cette dernière.[16] L’arsenal répressif qui devait inexorablement être réservé aux réseaux terroristes est étendu aux militants, ces mesures étant utilisées contre les activistes, manifestants et d’une manière générale contre la classe populaire.

Dans cette criminalisation des acteurs sociaux, la répression des intentions, et l’anticipation punitive de supposés délits à venir sont l’approche centrale de l’appareil administratif et des services de renseignements.[17] Cette logique préventive est utilisée pour annihiler la contestation politique.[18]

La politique néolibérale imposée par la Commission européenne et largement rejetée par la majeure part des Européens a créé un immense appel d’air dans lequel s’est engouffrée l’extrême droite européenne. Cette politique a érodé la souveraineté nationale au profit de la souveraineté supranationale et a déplacé la véritable gouvernance entre les mains du FMI (le Fonds Monétaire International, qui a comme principal financeur les États-Unis), la BCE (la Banque Centrale européenne) et les marchés financiers. Ainsi, « entre 2004 et 2014, la Commission a été présidée par José Manuel Barroso, actuel conseiller de Goldman Sachs ; en 2014, il a été remplacé par Jean-Claude Juncker, qui dirigea pendant vingt ans le paradis fiscal luxembourgeois…»[19] , Mario Draghi qui était représentant de Goldman Sachs a dirigeait la BCE, avant de passer la main à Christine Lagarde qui était présidente du FMI. Et comme nous le dit Enzo Traverso : « Aujourd’hui, loin de s’ériger comme un obstacle contre la montée des droites extrêmes [la Commission Européenne] les légitime et les alimente. » Depuis s’affichent les succès électoraux de l’extrême droite en Autriche, au Danemark, en Pologne, en Italie, en Suède, en Slovaquie, en Lettonie, en Hongrie, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Pologne, en Bulgarie et en France[20], une vraie peste brune qui s’étale sur tout le continent européen.

Dans le contexte de ce délitement politique à l’échelle des gouvernements et de la Commission européenne, l’ancien ordre libéral s’est mû en un ordre néolibéral : « l’âge du capitalisme financier, de l’individualisme compétitif [..,] de la précarité endémique…[de l’]individus atomisés [du] consommateurs appauvris et isolés. »[21] Les social-démocraties européennes ont embrassé le néolibéralisme, et participe avec engouement à la destruction des avancées sociales obtenues par les populations sur toutes la période du XXème siècle.

Pour Traverso : « Les hommes d’État se veulent de bons gestionnaires pragmatiques et post-idéologiques : la politique a cessé d’incarner des valeurs pour devenir un lieu de pure gouvernance et distribution du pouvoir, de gestion de ressources publiques considérables. Dans le champ politique, on ne se bat plus pour des idées, on bâtit des carrières.»[22] Les partis politiques et les présidents se succèdent, mais rien ne change en politique : de Pompidou, Giscard d’Estaing, en passant par Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, pour enfin arriver à Macron, tous défilent, mais il ne s’agit là que d’un « changement de personnel » qui dilapide les ressources publiques à travers leurs réseaux et un clientélisme politique. Ils sont appuyés par des médias monopolistiques et une « dérive bonapartiste du pouvoir qui instaure un état d’exception permanent dans lequel les parlements sont réduits à jouer le rôle de chambres d’enregistrement des lois élaborées par l’exécutif. »[23] Les dirigeants politiques n’ont plus de programme, d’idéologies, de vision de société, ils se placent en politique de manière à contenter leur agenda personnel, fait de collusions, de conflits d’intérêts, et d’aller et venues entre le secteur public et privées. La classe populaire est évincée de l’appareil politique, et les partis politiques ne recrutent plus d’intellectuels, mais des « stratèges en communication ».

Pour l’historien Zeev Sternhell, « la France est le lieu de naissance du fascisme, produit d’une synthèse qui eut lieu à la fin du XIXème siècle, à l’époque de l’affaire Dreyfus, entre une gauche devenue nationaliste, après avoir rompu avec le marxisme, et une droite révolutionnaire, populiste, après avoir abandonné le conservatisme légitimiste. »[24] Depuis la création du Front National en France, les gouvernements s’engouffrent toujours plus dans une politique sécuritaire et ne cessent de surenchérir avec des politiques autoritaires, xénophobes, de protections des frontières et de « défense de l’identité nationale ». Les idées du Front National/Rassemblement National sont également légitimées dans la culture française, et dans les médias. Ironiquement dans le monde néolibéral, la défense des acquis et des avancées sociales obtenus sur toute la période du XXème siècle, est devenue un acte subversif.[25]

Dans l'ordre du monde néolibéral, le capital à travers les marchés se présente en réalité « non comme une donnée naturelle, mais comme une réalité construite qui requiert en tant que telle l’intervention active de l’État ainsi que la mise en place d’un système de droit spécifique. »[26]

« Le capital règne et il régit par la loi. Il doit sa capacité à créer de la richesse aux modules d'un code juridique soutenu par le pouvoir de l'État…le capital est inextricablement lié à la loi et au pouvoir de l'État, car en son absence, les privilèges juridiques dont jouit le capital ne seraient pas respectés par les autres. »[27]

L’idéal de la société dans l’ordre néolibérale est une société de droit privé. Cette « primauté absolue du droit privé » désamorce « la validité opératoire des catégories du droit public » et fait de ce dernier un noyau creux.[28]

Dans ce cadre, la mission de l’État n’est plus d’être un observateur neutre qui défendrait les intérêts de sa population, mais par leur promiscuité qui s’est sans cesse accrue, les politiques au sein de l’État sont devenus les protecteurs du capital et des marchés aux dépens des citoyens de la société civile. Le cœur de l’ordre néolibéral n’est pas les échanges, mais la mise en concurrence de tous les pans de la société, concurrence que l’État s’inflige à lui-même également, se disqualifiant ainsi de tout pouvoir réel de contrôle du capital, des marchés et des sociétés privées.[29] La collusion des politiciens avec les acteurs du privé, on fait de l’État une entreprise. Censé construire et régir le marché, l’État se trouve en réalité sous l’influence d'intérêts privés à travers le lobbying des Think Tanks, des ONG, de la banque centrale qui en Europe fonctionne comme une société privée.

La rhétorique néolibérale est essentiellement axée sur l’accroissement des intérêts privés aux dépens des intérêts publics, elle agit comme un phénomène d’abus de confiance et de piratage sur toute l’échelle de la société. Pour tous les champs politiques pris d’assaut par la logique néolibérale des acteurs privés, l’État s’est réduit à un « État-entrepreneur », il prend les habits de la gouvernance managériale, et a pour mission d’inciter tous les individus de la société civile à se conduire comme « l’homme entrepreneurial ». Cette approche délétère se fait au détriment des droits « jusque-là attachés à la citoyenneté » : droits à la protection sociale, biens et services liés à un statut ouvrant des droits, à la responsabilité collective, à la « logique démocratique de la citoyenneté sociale ». Elle renforce « les inégalités sociales dans la distribution des prestations et l’accès aux ressources en matière d’emploi, de santé, et d’éducation, elle affirme par là même les logiques sociales d’exclusion qui fabriquent un nombre croissant de ‘sous-citoyens’ et de ‘non-citoyens’. »[30]

 La séparation de la sphère publique et de la sphère privée complètement érodait a eu pour effet de dégrader la démocratie, elle renforce le pouvoir de l’exécutif, ce dernier prenant les dessus sur le pouvoir législatif. Cette primauté du pouvoir de l’exécutif confère à la majorité un pouvoir qui devient illimité, il permet au personnel politique de conformer « l’action publique aux critères de la rentabilité et de la productivité », et transforme le régime politique en « démocratie totalitaire ».

Devant cette reconfiguration des pouvoirs, les citoyens se voient délégitimés face aux affaires publiques et à leur relation au bien commun. Ils doivent faire face à la mise en place de procédures administratives sans cesse plus renforcées, qui impose la logique néolibérale qui dit que : « Pas de droit sans contrepartie. » S’ils entrent en réaction contre le malaise néolibéral, les citoyens doivent également subir la répression de la police affranchie de tout contrôle judiciaire.

La politique néolibérale incarne «le cynisme, le mensonge, le mépris, le philistinisme, l’ignorance, l’arrogance de l’argent et la brutalité de la domination ». Le seul critère de réussite de cette politique est la performance et la rentabilité au mépris de toutes les formes « de respects des consciences, de la liberté de pensée et d’expression…des formes légales et des procédures démocratiques…des principes moraux et juridiques ». La politique libérale est l’antidémocratisation par excellence, qui participe de « la suspension de la loi et de la transformation de l’état d’exception en état permanent », comme nous l’a prouvé l’introduction de l’état d’urgence qui s’est meut en état d’urgence permanent. « Loin de relever d’un simple ‘accident de parcours ’ », cette nouvelle approche de la politique est inscrite dès le début dans le projet intellectuel et politique du néolibéralisme. Elle réduit la démocratie au choix du personnel politique qui sera jugé avant tout sur ses résultats pratiques, et non sur le respect des valeurs qui fondent la démocratie[31]. Pour les gourous du néolibéralisme, les Hayek et les Friedman, il ne s’agit pas d’une opposition démocratie versus totalitarisme, mais d’une opposition libéralisme versus totalitarisme. Pour de tels énergumènes, le néolibéralisme « qu’il soit démocratique ou autoritaire est toujours préférable » [32] à la souveraineté du peuple. Ce refus de vouloir accepter que « la démocratie repose sur la souveraineté du peuple » tient au fait qu’elle fait apparaitre le néolibéralisme pour ce qu’il : un simple système antidémocratique.[33]

Pour s’en convaincre, il s’agit simplement de constater comment le capital, les marchés, les sociétés privées et les acteurs des politiques publiques agissent lors de l’éclatement d’une crise économique. Arrivé à un tel point de non-retour, la sacro-sainte loi néolibérale : « pas de droit sans contrepartie », dès lors ne s’applique pas pour les marchés, les banques et les intérêts privés. La survie du capital et sa résilience en temps de crise repose entièrement sur « une combinaison de dispositifs de protection des actifs et la volonté de l’État de proposer une aide au capital pour préserver non seulement le capitalisme, mais également la stabilité sociale, et par implication, l'État lui-même. »[34] Cette disposition de l’État à toujours vouloir sauver et protéger le capitalisme de son autodestruction est simplement due au fait que la très grande majorité du personnel politique est composé de technocrates issus de l’énarchie.

La récession qui apparait après un tel cataclysme sera implacablement redirigée sur les classes populaires, comme la pluie noire tombe sur les civils après une attaque nucléaire.

La démocratie dévoyée, l’État vautrait dans la fange néolibérale des oligarchies, des marchés et du capital n’a plus qu’à envoyer sa police et son armée pour mater la population récalcitrante.

RPNRG

Jay Electronica, Universal soldier. rappeur américain de la Nouvelle-Orléans. Les morceaux sont issus de son album ‘A written testimony’ sorti en mars 2020. © House of Lords

Universal soldier, commence sur l’enregistrement d’une propagande du gouvernement américain pour la destruction nucléaire d’Hiroshima. Elle fut la première attaque nucléaire jamais perpétrée qui causa la mort de 250 000 civils japonais, et plus les 35 000 morts dans la seconde attaque nucléaire à Nagasaki, soit un total de 275 000 morts. Juste après ces explosions qui seront utilisées comme un laboratoire à ciel ouvert, le gouvernement américain envoya une armée de scientifiques pour étudier les effets de ces attaques atomiques sur les corps brulés, décharnés, et irradiés des Japonais. Après cette horreur, l’État américain allait aussitôt décorer les équipages des deux avions qui avaient lancé ces deux bombes nucléaires. Plus les crimes perpétrés par les gouvernements sont ignobles, plus les honneurs accordés à leurs exécutants, par ces gouvernements, sont grands.

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[1] Félix Tréguer, Urgence sanitaire, réponse sécuritaire, Monde diplomatique, mai 2020.

[2] Vermeren Pierre, La France qui déclasse, 2019.

[3] Vermeren Pierre, La France qui déclasse, 2019.

[3bis] Vermeren Pierre, La France qui déclasse, 2019.

[4] Vermeren Pierre, La France qui déclasse, 2019.

[5] Vermeren Pierre, La France qui déclasse, 2019.

[6] Hourdeaux Jérôme, La France bascule dans l’état d’urgence permanent, Médiapart 1 novembre 2017.

[7] Sizaire Vincent, Réprimer la délinquance des puissants, Le Monde Diplomatique, Février 2020.

[8] Patrick Weil, historien.

[9] Edwy Plenel, Quand la liberté s’éteint en silence, Médiapart 4 octobre 2017.

[10] Codaccioni Vanessa, Répression : l’État face aux contestations politiques, 2019.

[11] Sizaire Vincent, Réprimer la délinquance des puissants, Le Monde Diplomatique, Février 2020.

[12] Codaccioni Vanessa, Répression : l’État face aux contestations politiques, 2019.

[13] Codaccioni Vanessa, Répression : l’État face aux contestations politiques, 2019.

[14] Sizaire Vincent, Réprimer la délinquance des puissants, Le Monde Diplomatique, Février 2020.

[15] Sizaire Vincent, Réprimer la délinquance des puissants, Le Monde Diplomatique, Février 2020.

[16] Codaccioni Vanessa, Répression : l’État face aux contestations politiques, 2019.

[17] Codaccioni Vanessa, Répression : l’État face aux contestations politiques, 2019.

[18] Codaccioni Vanessa, Répression : l’État face aux contestations politiques, 2019.

[19] Enzo Traverso, Les nouveaux visages du fascisme, 2017.

[20] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/03/07/carte-comment-les-extremes-droites-progressent-en-europe_5267127_4355770.html

[21] Enzo Traverso, Les nouveaux visages du fascisme, 2017.

[22] Enzo Traverso, Les nouveaux visages du fascisme, 2017, p.33.

[23] Enzo Traverso, Les nouveaux visages du fascisme, 2017, p.34.

[24] Enzo Traverso, Les nouveaux visages du fascisme, 2017, p.37.

[25] Enzo Traverso, Les nouveaux visages du fascisme, 2017, p.457.

[26] Dardot Pierre et Laval Christian, La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, 2010, p.457.

[27] « Les privilèges étaient à une époque liés au statut social et politique, qui était affirmé par la loi. Sous le féodalisme, la noblesse jouissait de plus grandes prérogatives que les paysans; les marchands étrangers ont pu négocier des privilèges commerciaux avec les autorités des villes où étaient organisées des foires commerciales, souvent supervisées, sinon contrôlées par des commerçants locaux; les hommes jouissaient de droits supérieurs, voire bien supérieurs, à celle des femmes; et pareil pour les Blancs sur les gens de couleur pendant le colonialisme et sous l'esclavage. Alors que les préjugés font encore surface aujourd'hui, la plupart les systèmes juridiques ne différencient plus par statut ou par attributs personnels d'une telle manière si peu décontenancée. La plupart souscrivent au principe selon lequel tous sont égaux devant la loi; et pourtant, la loi donne souvent une meilleure main à certains plutôt qu’à d'autres. » ; In : Pistor Katharina, The code of capital : how the law creates wealth and inequality, 2019, p. 205. 

[28] Enzo Traverso, Les nouveaux visages du fascisme, 2017, p.458.

[29] Dardot Pierre et Laval Christian, La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, 2010, p.457.

[30] Dardot Pierre et Laval Christian, La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, 2010, p.457.

[31] Dardot Pierre et Laval Christian, La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, 2010, p.463.

[32] Dardot Pierre et Laval Christian, La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, 2010, p.463.

[33] Dardot Pierre et Laval Christian, La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, 2010, p.463.

[34] Pistor Katharina, The code of capital: how the law creates wealth and inequality, 2019, p. 205. 

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