Oh, les rendez-vous... avec la préf' de Bobigny

À peine deux mois après avoir déposé mon dossier, mon nouveau titre de séjour d'un an semble prêt à la préfecture de Bobigny. Après 8 ans de vie en France, toujours en situation régulière, un premier récit, écrit le jour même, des démarches pour récupérer ma carte...

11 septembre 2020

Des années plus tard, j’espère pouvoir oublier l’expérience kafkaïenne à la préfecture de Bobigny, dans le département de Seine Saint Denis (93), dans la banlieue parisienne, au milieu de la pandémie coronavirus.

Il est 9 heures du matin, la queue devant l’entrée, à l’extérieur est déjà longue. De loin, j’ai aperçu quelques personnels en gilet rouge devant l’entrée. Comme d’habitude, aucune information sur ce à quoi correspond cette queue, aucune affiche. Tout le monde passe donc voir d’abord ces personnels en gilet en ordre un peu dispersé, et vient donc devant l’entrée, en avant de la queue pour avoir des renseignements. J'ai donc fait pareil et m'approche d'une des personnels.

« Bonjour, je voudrais... »

"Vous avez un rendez-vous?" me coupe la personne sans me regarder et sans écouter la fin de ma phrase.

« Justement, je voulais prendre un rendez-vous, mais le site ne fonctionne pas. J’ai reçu un SMS il y a deux semaines pour récupérer ma carte de séjour. Et ..»

"Il faut prendre un rendez-vous"  (toujours sans me regarder ) …

« Mais le site ne fonctionne pas, monsieur, ... »

"Si, il marche…faut prendre un rendez-vous ! "

 Je voulais lui dire que j’ai essayé maintes fois depuis 2 semaines tous les jours, je voulais lui dire que j’ai écrit aussi un mail à la préfecture de 93 pour demander un rendez-vous en vain. Je voulais lui dire que j’ai par ailleurs essayé d'appeler la plateforme téléphonique indiquée sur le site mais sans jamais de réponse…

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À ce moment-là, quelqu’un dans la queue me demande : "Vous avez fait la queue ?" J’ai expliqué que j’avais une convocation, et on m’a répondu : "Nous aussi. Sinon c’est là-bas !" Et j’ai alors vu une autre queue, encore plus invisible par rapport à nous, des personnes qui se sont mises derrière un mur. Ce sont les sans-papiers et les étrangers qui demandent une régularisation.

C'est vrai que face à une machine écrasante et dans l’insécurité totale, les gens ont peur de perdre la moindre chose, dont leur place la queue. C'est là que j'ai compris que personne n'avait de rendez-vous dans la queue, alors que tout le monde a une convocation ou une attestation ou une carte à renouveler. Personne n'est ici dans une situation irrégulière … Il faut rappeler que pour les personnes en situation irrégulière, il faut souvent faire la queue très tôt le matin, au plus tard à 5 heures du matin d’après les expériences d’accompagnateurs bénévoles.

Ainsi, nous sommes tou.t.e.s dans l’impossibilité de prendre un rendez-vous ! Suite au confinement ordonné par Macron, tous les rendez-vous ont été annulés automatiquement. Dans mon cas, j’ai reçu un mail de la préfecture pour l’annulation de mon rendez-vous deux heures après le discours de Macron. Quelle efficacité ! Sachant que mon rendez-vous était prévu vers le fin d’avril alors Macron annonce un confinement de deux semaines le 14 mars.

Certes, pour les personnes dont le titre est encore valable le 14 mars, la validité est automatiquement prolongée de trois mois, puis trois mois de plus durant le confinement. D'un autre côté, personne ne pouvait quitter la France durant ces temps, du fait de ces papiers périmés, ce qui veut dire avant le 14 septembre ...

Ça c’était avant le déconfinement.

Depuis le 11 mai, on nous a demandé à nouveau de prendre un rendez-vous pour renouveler le titre. C'est mathématiquement impossible avec le nombre de personnes accumulées pendant 3 mois, sans parler du manque de compétences habituel dans cette préfecture.

Deux heures plus tard, la queue devient beaucoup plus longue, mais j’avance doucement avec tous les autres étrangers.

Un vigile arrive : quelqu'un a un rendez-vous ?
Personne ne répond, ce qui confirme mon intuition.

Puis un homme blanc en habits plutôt classes (travaillant à la préfecture ?) nous observe depuis le haut de mur (l’entrée se situe à un niveau supérieur que le niveau de la queue, et devant l’entrée il y a un chemin muré d’un côté, où les gens peuvent nous observer. Un peu animal kingdom style…

Nous sommes presque 100 dans la queue, avec beaucoup de poussettes, et tout le monde porte un masque. Beaucoup de monde autour moi appelle le même numéro que j’ai essayé pour prendre un rendez-vous, personne ne réussit.

Enfin, je passe la première barrière dans la queue, encore une demi-heure avant d'entrer dans ce "Temple du titre de séjour".

Mais la personne des renseignements part, alors que je n’ai justement plus qu'une personne devant moi. Il était 11 heures 20.

J’ai discuté avec la fille urduphone derrière moi. Elle vit en France depuis 7 ans et elle est étudiante. Nous avons discuté de l’impossibilité de prendre un rendez-vous, et tout de suite une autre personne entre dans notre conversation. A côté, les enfants pleurent, les téléphones sonnent, les gens sont fatigués, je suis en colère.

Enfin, c’est à moi… Une très jeune femme en gilet rouge me reçoit devant la queue. J’ai expliqué que j’ai reçu un SMS pour récupérer mon titre de séjour, et que je n’arrive pas prendre un rendez-vous sur le site envoyé dans le SMS. Elle ne me croit pas, du coup, j’ai essayé avec elle sur mon téléphone, on a fait tous les étapes, et enfin, ça ne marche pas ! Ça m’a presque rassuré quand l’écran affiche « erreur » (voir copie d'écran ci-dessous).

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Elle ne dit rien et elle sort un smartphone grand écran. Elle m’a demandé mon nom, prénom, adresse mail. Et elle a dit « regarde, ça marche ! ».

J’ai enfin un rendez-vous !!!

Un rendez-vous avec la préfecture de Bobigny nécessite normalement le numéro de l’ancienne carte de séjour, date de naissance, adresse et plein d’autres informations
que la personne de l'accueil n'avait pas, et on ne pourrait habituellement jamais avoir un rendez-vous en moins d’une semaine !

Je pense qu'ils ont un accès spécial, ce n'est pas possible autrement !

Alors elle en a pris un pour moi pour le mercredi suivant, et il faut payer 225 euros, mais je ne sais toujours pas pour combien de temps ce titre sera valable ...

Il faut noter qu'avec le coronavirus, il faut prendre beaucoup plus de rendez-vous en raisons des nouveaux protocoles de santé, par exemple, la remise de titre ne nécessitait pas de rendez-vous avant. En plus, il y a eu 3 mois d’arrêt total.

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Ci-dessus : la queue des personnes ayant un rendez-vous. Une semaine plus tard, j'y suis retournée pour récupérer ma carte, et la situation est la même. On voit plus de personnels que d'étrangers à l'intérieur de la préfecture, et la queue pour les gens ayant rendez-vous est vide, alors qu'à l'extérieur la queue des gens qui n'en ont pas reste très longue...

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Quand le site de rendez-vous sera-t-il enfin opérationnel afin d'éviter la queue trop longue et une distancition physique souvent difficile ?

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