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Billet de blog 15 oct. 2021

Pénurie de main d’oeuvre : le patronat victime de sa propre turpitude

Les patrons sont aux abois. Il y aurait une pénurie de main-d’oeuvre. Pourtant la pénurie de main d’oeuvre n’est pas un phénomène récent.

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Mardi 12 octobre 2021 / DE : BERNARD RIOUX

 Déjà en 2017, le gouvernement Couillard organisait « Un rendez-vous de la main-d’oeuvre » où il avait convié les associations patronales, les organisations syndicales, les institutions de formation, les organismes d’accueil des immigrant-e-s et des représentant-e-s des Premières Nations pour discuter des défis posés par le manque de disponibilité de la main-d’œuvre. Aujourd’hui, le patronat occupe toutes les tribunes médiatiques pour se plaindre de cette pénurie, pour dénoncer les aides apportées par le gouvernement pour cause de pandémie à la population et pour inviter le gouvernement à l’appuyer dans son travail de recrutement de personnel. Si la pandémie a sans doute approfondi le problème, il s’agira de montrer que le patronat est victime de sa propre turpitude et qu’il n’entrevoit les solutions que dans des pratiques qui sont à l’origine de cette pénurie.

La pénurie de main-d’oeuvre est formellement définie comme le « manque d’arrimage entre les postes affichés et la main-d’oeuvre disponible sur le marché du travail. » Et c’est bien les fondements de ce manque d’arrimage qu’il faudra expliquer et montrer que ce dernier constitue un enjeu de classe particulièrement important.

Le Québec compterait entre 150 000 et 180 000 postes vacants, et cela tant pour la main-d’oeuvre qualifiée que pour la main-d’oeuvre non qualifiée. Comment expliquer un tel phénomène alors que le chômage demeure important même s’il a commencé à diminuer.

Une première piste qu’il faut suivre pour comprendre cette pénurie, c’est le caractère sectoriel de cette dernière. Elle frappe actuellement les secteurs de la restauration, de l’hôtellerie, de la santé, de l’éducation, de la construction... Tous ces secteurs ont peine à trouver des personnes à employer alors que nombre de ces secteurs ont été particulièrement frappés par la pandémie de COVID-19. Non seulement ces secteurs ont peine à trouver des travailleurs et travailleuses à employer, mais ils ont également de sérieux problèmes de rétention de leurs employé-e-s.

La restauration est particulièrement typique à cet égard. La pandémie et les mesures de confinement qui l’ont accompagnée ont conduit à des licenciements importants. Ces secteurs sont déjà caractérisés par des emplois précaires, des horaires difficiles dont le travail de soir. La rémunération était souvent inférieure au salaire moyen et le travail partiel y est fréquent. La précarité en emploi y est particulièrement développée. Tous ces éléments ont joué pour développer les réticences à y retourner et ont motivé la volonté des travailleuses et travailleurs du secteur de chercher un meilleur emploi.

Ces dernières années, le gouvernement du Québec, le patron des services publics, a appliqué tant dans le secteur de la santé que de l’éducation les recettes néolibérales. Il y a eu un sous-investissement chronique face aux besoins en services de qualité.

Dans le secteur de la santé, les augmentations salariales ont été réduites au minimum malgré les avertissements des organisations syndicales sur les dangers que cela allait poser au niveau du recrutement et de la rétention du personnel. La gestion a favorisé la compression du personnel avec le développement d’une surcharge de travail et un allongement du temps de travail débouchant sur l’usage systématique des heures supplémentaires obligatoires. Les politiques budgétaires et de gestion ont débouché sur le développement de l’absentéisme et les départs du secteur. Maintenant, on constate un manque criant de personnel. Le gouvernement Legault essaie aujourd’hui de régler le problème à la pièce, dans le cas des infirmières, en oubliant les autres professionnels de la santé sans parler de la situation faite à l’ensemble des employé-e-s généraux du secteur.

En éducation, le sous-financement et le même type de gestion qui ont favorisé la précarisation du personnel ont produit des effets similaires. Le nombre de professionnel-le-s en appui aux élèves a été réduit drastiquement. Les enseignant-e-s se sont vues confier des classes trop nombreuses. Le développement d’un personnel précaire, à temps partiel ou à forfait à durée déterminée a constitué une part de plus en plus importante des effectifs. La surcharge de travail a fait de l’enseignement une carrière de moins en moins attrayante et la fuite de ce secteur et les retraites anticipées sont devenues des problèmes criants. La formation de nouveaux enseignant-e-s n’a pas été à la hauteur des besoins.. Aujourd’hui, les responsables du recrutement doivent abaisser les niveaux de qualification demandés. Dans ce secteur également, le sous-investissement et la gestion néolibérale ont été à la source de la pénurie constatée.

Dans le secteur privé, les Très Petites Entreprises (TPE) et les Petites et Moyennes Entreprises (PME) sont particulièrement frappées par la pénurie de main d’oeuvre. Des commerces ont dû avec la crise économique liée à la pandémie diminuer les heures d’ouverture. D’autres entreprises ont retardé leurs investissements, refusé des contrats ou ont retardé des commandes. Le personnel resté en poste, quand cela était possible, ont vécu une augmentation des tâches pour assurer la survie de l’entreprise. Aujourd’hui, avec une certaine reprise, beaucoup de ces entreprises demeurent fragiles. Les conditions salariales et de travail qu’elles peuvent offrir ne sont souvent pas à la hauteur des attentes alors que la rareté de main d’oeuvre donne aux nouveaux employé-e-s un pouvoir de négociation renforcé. Il est donc plus fréquent que les patrons des TPE et des PME ne trouvent pas d’employé-e-s au salaire qu’ils veulent payer.

Les solutions du patronat : une main d’oeuvre corvéable à merci

Le patronat compte d’abord sur le gouvernement pour lui fournir une main d’oeuvre, abondante et formée. Le Conseil du patronat a présenté récemment dix solutions à la pénurie de main d’oeuvre. Le taux d’analphabétisme au Québec constitue un obstacle à l’adaptation à l’évolution technologique qui est une dimension importante de l’économie, affirme le patronat. C’est là un voeu pieux, car ces dernières années les politiques d’austérité ont amené un recul important des personnes en alphabétisation dans les différents réseaux qui donnent cette formation. Le patronat souhaite que l’État finance les formations en entreprises. Non seulement le gouvernement doit-il être le pourvoyeur financier, mais il doit exercer des pressions sur les chômeurs et les chômeuses en rendant plus difficiles les conditions d’accès à l’assurance emploi, et le CPQ demande au gouvernement que le maintien des prestations soit lié à l’entrée dans des formations offertes.

Pour augmenter l’offre d’emploi, le patronat mène aussi une campagne pour l’augmentation de l’âge de la retraite. L’âge légal de la retraite doit être porté à 67 ans et plus si nécessaire. Le CPQ demande au gouvernement d’offrir des crédits d’impôt aux travailleurs âgés pour faciliter leur maintien ou leur retour au travail. Aucune considération n’est soulevée quant à la pénibilité du travail que les travailleurs et travailleuses ont vécu, et ce durant de nombreuses années. Il a été établi que ce sont durant les dernières années de la période de travail que les conditions de santé tendent à se détériorer le plus rapidement.

Le CPQ fait plusieurs suggestions pour augmenter l’offre de travail . Pour faciliter l’intégration des personnes qui demeurent éloignées du marché du travail, il suggère d’aider les personnes racisées à intégrer le marché du travail, de faciliter l’emploi des personnes autochtones, d’ouvrir plus de postes aux personnes handicapées et aux personnes judiciarisées et aux membres des communautés LGBTQ+. Il suggère d’imposer des formations à ces personnes pour qu’elles puissent se rapprocher du marché du travail. Mais, en même temps, le patronat refuse une hausse significative du salaire minimum (à 15 ou 18$ de l’heure). Il veut plus de flexibilité pour pouvoir imposer des heures supplémentaires. Ils refusent la réduction du temps de travail et l’augmentation significative du nombre de jours de vacances annuelles. C’est bien une logique de rendre corvéable à merci dans des conditions permettant de dégager le maximum de profits qui est l’orientation proposée par le patronat. Il s’agit de grossir l’armée de réserve pour le capital pour faire pression à la baisse sur les salaires sans offrir aux travailleuses et aux travailleurs la perspective d’occuper un emploi stable et bien rémunéré.

Les politiques d’immigration suggérées par le CPQ sont de la même eau. C’est la logique de l’immigration choisie pour les besoins des entreprises. Il faut choisir une immigration qualifiée pour les emplois qui ont besoin d’importantes compétences. Et cet appétit de main d’oeuvre conduit l’organisation du patronat à soutenir la reconnaissance des acquis et des compétences de ces travailleurs et travailleuses immigrants. Mais il souhaite également que le gouvernement facilite la vie des travailleurs temporaires de l’étranger prêts à accepter des salaires moindres et prêts à répondre à des besoins ponctuels des employeurs. Il ne s’agit pas de fournir un encadrement légal qui permet à ces travailleurs et travailleuses exilé-e-s économiques de jouir des mêmes droits sociaux et politiques que les nationaux . Le patronat veut bien d’une immigration économique construite sur mesure pour ses besoins, mais l’accueil des réfugié-e-s, des personnes menacées dans leur pays, dans leur sécurité et leur intégrité, et qui sont absolument fondées à faire valoir leurs droits de s’établir ici, n’est pas considéré.

Les organisations syndicales, féministes et jeunes ou des populations racisées ont d’autres attentes

Leurs revendications sont claires. Le recrutement et la rétention de la main d’oeuvre doivent passer par l’amélioration des salaires et des conditions de travail. Le salaire minimum doit être porté à 18$ de l’heure. Les périodes de congé doivent être élargies. Les horaires doivent être moins lourds et permettre la conciliation, famille-travail- études. Les conditions de santé et sécurité au travail doivent être radicalement améliorées et placées sous le contrôle des travailleuses et travailleurs. La loi 59 qui va directement à l’encontre de ces aspirations doit être complètement réécrite. L’âge de la retraite ne doit pas être reporté et la rémunération de la retraite permettant de vivre décemment doit être accessible à tous et toutes. Les heures supplémentaires obligatoires doivent être interdites. Les périodes de pause doivent être réelles et régulières. Le temps de travail doit être diminué sans baisse de salaires. Les discriminations à l’emploi sur la base de la race, du genre ou de la religion doivent être complètement éradiquées. Les obstacles à la généralisation de la syndicalisation doivent être levés. Ces conditions doivent pouvoir être intégrées aux normes de travail pour qu’elles puissent être le sort de la majorité populaire.

Les hauts cris du patronat sur la pénurie de main d’oeuvre préparent une offensive contre la classe laborieuse.

La seule réponse des travailleurs et des travailleuses à cette offensive, c’est la compréhension qu’il y a une lutte où s’affrontent des intérêts antagoniques et qu’il faut s’y préparer. C’est en généralisant le sentiment d’indignation face aux politiques d’austérité, face à la précarité, face à l’intensification du travail, face à la remise en question des acquis et des droits qu’il deviendra possible d’attribuer cette violence à un patronat qui ne se préoccupe que de ses profits et à un État à son service. L’intégration à l’emploi pourra alors prendre un tout autre sens. [1]


[1] Voir Thomas Coutrot, Jalons vers un monde possible, chapitre 3, Le travail décent : un bien commun, pp 104-106, Éditions du bord de l’eau, 2010.

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