Pourquoi nous nous opposons à la réouverture des établissements scolaires

Ni l'avis du Conseil scientifique, ni les mises en garde syndicales, ni l'inquiétude de la communauté éducative (exprimée à travers plusieurs pétitions) ne semblent ramener l'exécutif à la raison. La réouverture des établissements scolaires à partir du 11 mai, choix politique (et économique) décidé sans concertation, doit être rapidement et sérieusement reconsidérée.

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Nous voyons d’ici les accusations satisfaites des polémistes s’accrochant au moindre perchoir médiatique. Quelques semaines après avoir reconnu l’investissement du corps enseignant pour assurer la « continuité pédagogique », nul doute que certains viendront s’indigner sur la critique de la réouverture des établissements scolaires étayée dans cette tribune, signée par plus de 500 directeurs d'école, principaux, professeurs, documentalistes, CPE, AESH et personnels de l'enseignement primaire et secondaire.

Notre but n’est pas de réhabiliter une profession dont le déficit de recrutement vient difficilement valider les privilèges qu’on lui associe. Nous souhaitons tout autant interpeler sérieusement l’opinion publique sur les problèmes multiples et cumulatifs que pose un retour à l’école deux mois après le début du confinement que souligner les contradictions dangereuses de la communication gouvernementale. Marqués par des sensibilités différentes mais tous conscients du défi que représente la reprise d’une activité « normale » (et non d’une « garderie »), nous entendons ainsi participer pleinement à l’exercice démocratique que la période difficile que nous vivons tend à réduire.

Un retour en classe le 11 mai pose de nombreux problèmes sanitaires et logistiques.

Le paradoxe a été souligné de nombreuses fois depuis l’annonce de la réouverture des établissements scolaires. Le 12 mars 2020, le Président de la République justifie la fermeture des crèches, des écoles, des lycées et des universités en affirmant que « nos enfants et nos plus jeunes, selon les scientifiques […], sont celles et ceux qui propagent, semble-t-il, le plus rapidement le virus, même si, pour les enfants, ils n'ont parfois pas de symptômes. » Si, comme il l’ajoute, « c'est à la fois pour les protéger et pour réduire la dissémination du virus à travers notre territoire », pourquoi commencer le déconfinement par le retour des enfants et adolescents dans les classes ? Pourquoi pousser au rassemblement dans les écoles avant d’accepter les rassemblements dans d’autres lieux ?

Une étude publiée le 11 avril aux Presses universitaires d'Oxford vient satisfaire la défense du gouvernement. Les enfants seraient finalement faiblement contagieux. Un peu plus de trois mois après le premier cas de Covid 19 en Europe, est-il sérieux de ne s’appuyer que sur une seule étude, laquelle porte qui plus est sur un nombre limité d’exemples ? Au lycée de Crépy-en-Valois (Oise), plus de 40 % des élèves et des enseignants ont été contaminés ! Après avoir cherché à légitimer ses choix en s’appuyant sur le conseil des scientifiques, le Président a choisi d’aller à contre-courant de leur avis, en optant pour une réouverture à partir du 11 mai plutôt qu’en septembre. Si les enfants sont, semble-t-il, moins infectés par le virus, ils ne sont pas les seuls à occuper les établissements et à être exposés. Alors que le Japon a annoncé la fermeture des écoles plusieurs jours après les avoir réouvertes, la mise en œuvre du principe de précaution paraît être plus que nécessaire.

Interrogé sur France 2 le 14 avril, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel BLANQUER, prévient : « On va créer des règles permettant, pour les personnes à risque, éventuellement, de ne pas avoir à venir dans cette période ». C’est implicitement reconnaître que retourner dans les établissements sera risqué ! Comment faire respecter des gestes barrières à des enfants alors même que le ministre, interviewé par Brut, toussait encore dans son poing le 21 avril ? Comment respecter une distanciation sociale dans des locaux souvent inadaptés ou en surcapacité ? Il faut être raisonnable et allonger la réflexion sur le protocole sanitaire (comment désinfecter régulièrement les écoles, collèges et lycées ?), les questions de cantine et de transports afin d’assurer une bonne rentrée en septembre plutôt que de précipiter un retour improvisé et finalement dangereux en mai.

La gestion de la reprise par le gouvernement relève de l’improvisation

Le processus de prise de décision interroge et révèle au mieux un choix décomplexé de gestion verticale, au pire une improvisation inconsciente dénoncée par la Commission Education du Sénat le 23 avril. La réouverture des écoles a été décidée à l’Elysée par un monarque présidentiel qui, nous dit Ouest-France, n’a prévenu le ministre de l’Education nationale que quinze minutes avant de s’adresser aux Français. Le 21 avril, c’est Jean-Michel BLANQUER qui profite d’une énième sortie médiatique pour annoncer un plan de reprise progressive sans en référer au Premier ministre.

Le gouvernement navigue à vue sur ce sujet pourtant sensible et chaque échelon du pouvoir demande au suivant de s’adapter. Pour preuve, Jean-Michel BLANQUER annonce sur France 2 le lendemain de l’intervention présidentielle : « on se donne deux semaines à partir d'aujourd'hui pour définir ce que l'on met derrière l'expression d'un retour progressif ». A lui désormais de demander aux Recteurs, collectivités territoriales et chefs d’établissement de s’adapter aux annonces ministérielles, un bon moyen de se décharger des responsabilités d’un rebond d’épidémie – la Région des Hauts-de-France se repose, elle, sur les internautes pour collecter des « idées » ! On imagine facilement l’inquiétude et les difficultés des municipalités ou des directeurs d’école partagés entre les injonctions officielles forcément strictes – souvent inadaptées aux réalités locales voire inapplicables (les premières consignes le montrent assez bien) – et leur volonté de protéger la santé et le bien-être des enfants et des personnels, mais aussi sous la menace de poursuites judiciaires en cas d’élèves atteints par le virus.

La question des masques montre bien la gestion hasardeuse de la reprise par le gouvernement. Les propos du ministre BLANQUER sont en cela éclairants : « élèves et professeurs auront des masques... enfin on va voir... on va en discuter... ». Certes, la situation que nous vivons est inédite ; certes, les recommandations des chercheurs évoluent au gré des découvertes sur ce virus, mais il ne faudrait pas que les ministres adaptent (encore) leur communication aux stocks dont ils disposent (a-t-on assez de masques pour 800 000 enseignants et 12 millions d’élèves, même en demi-groupe ?). Les masques seront obligatoires dans les transports publics mais pas à l’école ? Parents, enseignants, personnels et élèves sont en droit d’attendre des propos clairs et mesurés plutôt que des annonces floues, improvisées (remplaçons les cantines par des sandwicheries !) et inutilement anxiogènes.

Les motivations de la réouverture sont très ambiguës

Dans un discours empreint d’une gravité toute formelle, le chef de l’Etat a justifié la réouverture des classes en pointant les inégalités que le confinement générait pour les enfants et les adolescents : « Trop d’enfants, notamment dans les quartiers populaires, dans nos campagnes, sont privés d’école sans avoir accès au numérique et ne peuvent être aidés de la même manière par les parents […]. C’est pourquoi nos enfants doivent pouvoir retrouver le chemin des classes ». M. MACRON semble découvrir les inégalités scolaires trois ans après son élection, alors que la suppression de nombreux postes dans l’enseignement secondaire ne semblait pas révéler une forte sensibilité à la question. Comment comprendre que, plusieurs jours après cette annonce, l’Elysée informe que le retour à l’école se fera sur la base du volontariat ? Dans les collèges et les lycées par exemple, les élèves « décrocheurs » seront-ils volontaires pour repartir en cours ?

La réouverture des classes risque en outre de créer deux formes d’inégalités. La première est géographique. Dans plusieurs communes, les élus ont déjà annoncé leur opposition voire leur refus d’ouvrir les écoles. Dans l’académie de Martinique, les collèges et les lycées resteront fermés. Dans quelques régions (comme les Hauts-de-France), lycéens et enseignants auront des masques dès la réouverture. Finalement, selon leur lieu de scolarité, certains élèves repartiront en cours, d’autres non ; certains auront des masques et bénéficieront de mesures de protection poussées, d’autres non. Est-ce ce type d’inégalité qui fonde l’Ecole Républicaine ? La seconde inégalité est d’ordre social. Les avis et les sondages sur la reprise commencent à apparaître dans les médias. D’après une enquête Odoxa, plus les parents sont « modestes », moins ils comptent envoyer leurs enfants à l’école après le 11 mai. Par ailleurs, il est également possible qu’à l’inverse des familles des classes moyennes et aisées qui pourront éventuellement se permettre (parce que le télétravail sera possible, parce que des modes de garde alternatifs seront trouvés) de garder leur progéniture, les parents de milieux défavorisés, obligés de repartir travailler avec la levée du chômage partiel ou des aides de l’Etat, ne pourront faire autrement que de laisser leurs enfants en classe, prenant le risque d’une contamination « familiale ».

On le perçoit, le souci social affiché par l’Elysée (qui s’appuie sur une réalité : le confinement creuse les inégalités) masque une motivation d’abord économique. Le Figaro rapportait par exemple les propos suivants d’un membre de cabinet ministériel : « Si on veut que les gens puissent retourner au travail, il faut que les écoles rouvrent ». La nécessité de relancer l’activité économique se comprend ; cependant, pourquoi l’enrober par des atours sociaux et ne pas l’admettre clairement ? De plus, la protection des citoyens ne peut s’arrêter là où commence le ralentissement économique du pays !

 

Avec la réouverture des écoles, collèges et lycées, le chef de l’Etat et son gouvernement sont en train d’illustrer « l’effet de gel » cher aux psychologues sociaux. En s’engageant dans une voie, on tend à persévérer en dépit du bon sens, des conséquences probables de son choix et des avis extérieurs. En refusant de revenir sur cette décision, préférant œuvrer à communiquer de façon hasardeuse, les ministres sont en train d’entraîner les services académiques, les chefs d’établissement et les collectivités dans une fuite en avant des plus risquées, en réduisant par ailleurs la pratique de la concertation et de la démocratie. Les conséquences parfois terribles du maintien des élections municipales n’ont semble-t-il pas été prises en compte. Nous ne pouvons accepter les mises en garde répétées sur l’utilisation de notre droit de retrait par un ministre qui n’admet que trop peu les critiques. Nous refusons de croire que l’école, conçue ici comme une garderie, soit le seul levier de la reprise de l’économie. Si Jean-Michel BLANQUER se considère honnêtement comme « le premier garant de l’attention portée à la santé des personnels », qu’il prenne la décision la plus raisonnable : reporter la rentrée en septembre. Le cas échéant, que les collectivités, les élus et les chefs d’établissement prennent leurs responsabilités et refusent l’ouverture de leurs structures respectives.

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Liste des dix premiers signataires :

Laetitia LIMOUZINEAU (professeure des écoles - parent ; Académie de Créteil)

Rémi DEVÉMY (professeur d'histoire-géographie ; Académie de Lille)

Alice Z. (professeure-documentaliste ; Académie de Lille)

Louis DUFOUR (professeur d'EPS ; Académie de Limoges)

Laurence L. (parent d'élève ; Académie de Grenoble)

Marina RUIZ-CANO (professeure d'espagnol ; Académie de Lille)

Carole E. (directrice d'école ; Académie de Rouen)

Nathalie M. (professeure d'histoire-géographie ; Académie de Lille)

Antoine LEGRAND (APSH ; Académie de Lille)

Valentin LANCELIN (professeur de SES ; Académie de Lille)

 

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