EDWY PLENEL, OU LE RETOUR DE TROTSKY.

J'ai lu avec attention l'article qu'Edwy Plenel a publié le 7 janvier sur Médiapart.

Abonné à Médiapart, je dis d'emblée que ses qualités de journaliste d'investigation et son courage dans ce cadre ne sont pas en cause.

J'ai été par contre affligé par la matrice de son propos.

Au fond, il soutient avec très peu de réserves le mouvement des gilets jaunes, en le décrivant comme novateur sur le plan des aspirations et des revendications démocratiques, et il fustige un pouvoir décrit comme uniquement répressif.

Je me permets de commencer par souligner quelques faits.

Ce mouvement, dont la première manifestation physique a eu lieu le 17 novembre dernier, a d'emblée choisi un mode d'action violent et dangereux sur le plan de la sécurité routière : l'occupation de ronds-points et le filtrage d'axes routiers.

Au passage, le bilan est de 9 morts dans le cadre de ce mode d'action, et d'aucun dans le cadre direct des manifestations des samedis non autorisées pour l'essentiel : en matière de répression policière décrite comme considérable, on fait pire.

Pour rester sur la question des actes de la police, il y a à ma connaissance 53 procédures en cours d'instruction par l'Inspection Générale de la Police Nationale : s'agissant d'un pouvoir décrit comme autoritaire, on fait pire.

Edwy Plenel passe totalement sous silence le caractère quasi-systématiquement illégal des actions menées, des occupations de l'espace public aux manifestations non déclarées en préfectures.

Il parle par contre de "la liberté d'expression et [du] droit de manifestation, opposables par les citoyen.ne.s à l'Etat qui les bafoue, les piétine ou les réprime".

Que dans l'Histoire de France la police ait joué un rôle répressif d'une violence disproportionnée est certain.

Ce qui est non moins certain, c'est que, je le répète, aucun mort n'est à déplorer dans le cadre direct des manifestations, alors que presque toutes sont illégales et qu'elles se transforment quand même bien souvent en émeutes.

Edwy Plenel, parlant des gilets jaunes, écrit que"... leur mouvement ne se réduit pas aux haines, aux excès ou aux agités... [qui] aussi condamnables soient-ils sur-le-champ, aussi inquiétants soient-ils pour l'avenir, (ils) ne disent pas la vérité d'un sursaut populaire...".

L'ennui, c'est que dans le même paragraphe de la première partie de cette citation, Edwy Plenel cite, pour défendre les gilets jaunes, [ceux d'entre eux qui "se réfèrent au « Maïdan », la révolution ukrainienne de 2014...".

Révolution ukrainienne très largement conduite par l'extrême droite nazie violente et factieuse.

Il est évident que tous les gilets jaunes ne sont pas des militants d'extrême droite.

Mais il est non moins évident que dès le début de ce mouvement, et de plus en plus depuis, les activistes et émeutiers d'extrême droite sont mobilisés avec un gilet jaune sur le dos.

Syndicaliste CGT de 1984 à 1994, adhérent et militant du Parti Communiste Français de 1976 à 1994, je peux dire que j'ai participé depuis plus de 40 ans à de très nombreuses manifestations syndicales et politiques, y compris contre le projet d'ordonnances d'Emmanuel Macron modifiant le code du travail à l'automne 2017.

A aucun moment, je n'y ai été témoin de propos et d'actes racistes, antisémites, homophobes, actes qui ne sont pas rares de la part de gilets jaunes.

Edwy Plenel passe sous silence d'autres faits gravissimes.

L'incendie d'une préfecture dans laquelle étaient présents des salariés de celle-ci, présence dont les incendiaires étaient informés, suivi d'un empêchement des pompiers d'éteindre le feu. On appelle ça une tentative d'assassinat, non ?

Les menaces de mort adressées aux gilets jaunes voulant discuter avec le gouvernement.

Les menaces de mort,les violations de domicile, les dégradations de permanences concernant de très nombreux députés de LREM.

L'appel à rentrer à l'Elysée dans le cadre d'une « manifestation » non déclarée.

Les provocations, les actes violents, les scènes de lynchage envers la police et la gendarmerie républicaines.

Les nombreuses intimidations et agressions physiques de journalistes, pourtant ses confrères.

La mise hors service de 60% des radars, constituant de facto une augmentation de l'insécurité routière.

Il cite la porte enfoncée d'un ministère, pour la relativiser complètement, en écrivant "...qu'il n'y eut que frayeur individuelle et dégât matériel."

Edwy Plenel ne dit pas un mot du caractère profondément poujadiste de ce mouvement, non pas dans les aspirations légitimes à vivre mieux d'une partie de ses acteurs, mais dans l'absence totale d'interpellation du patronat quant au partage des richesses créées dans les entreprises, ainsi que dans l'interpellation unique de l'Etat, coupable de tous les maux, alors qu'avec tous ses défauts il demeure par définition l'acteur des services publics.

Il parle du mouvement des gilets jaunes comme portant "... l'exigence confuse d'une respiration démocratique...".

S'agissant du RIC, ce référendum d'initiative citoyenne, j'y vois pour ma part au moins autant une revendication d'opportunité que les gilets jaunes imaginent comme le moyen commode de supprimer la démocratie représentative et d'aboutir à l'approbation de toutes leurs demandes.

Edwy Plenel écrit également que ce mouvement "... porte l'exigence confuse...d'un partage et d'un échange...", reprenant ainsi en quelque sorte les termes de convivialité et de fraternité dont parlent de nombreux commentateurs à propos des gilets jaunes.

J'y vois bien davantage une « fraternité » de combat, de l'entre-soi, et non une véritable fraternité, tolérante et ouverte à toutes les différences.

En atteste selon moi l'attitude intimidante, vindicative, et même violente de très nombreuses fois constatée sur les ronds-points et les axes routiers.

Pour reprendre une formule d'Edwy Plenel dans son article, je ne sais pas si Emmanuel Macron est devenu un canard sans tête, mais je suis sûr qu'Edwy Plenel et la ligne éditoriale de Médiapart, au sujet de ce mouvement, vont dans la mauvaise direction.

A l'instar, chacun dans son genre, d'Olivier Besancenot et de Jean-Luc Mélenchon, Edwy Plenel se transforme en idiot utile de l'extrême droite.

Curieux pour le cocréateur d'un journal aussi clairement engagé contre le Rassemblement National et ses groupuscules satellitaires...

Faisant référence à des épisodes très différents de l'Histoire de France, il écrit que "... nos Républiques, nos libertés, nos droits, nos institutions ont toujours été affirmés, finalement conquis ou progressivement étendus par ces révoltes tumultueuses dont les transgressions, les audaces et les outrances permirent d'inventer de nouveaux horizons démocratiques et sociaux."

Rien que ça....

D'une part, c'est historiquement partiellement faux et largement réducteur.

D'autre part, juste après ses propos que je viens de citer, Edwy Plenel écrit : "On objectera, en évoquant les belles figures du Mahatma Gandhi et de Martin Luther King...que des changements pacifiques sont préférables, tant une violence aveugle peut se transformer en spirale destructrice des idéaux qui l'animaient."

En effet.

Je ne peux pas, du fait de son article, ne pas rappeler le début du parcours politique d'Edwy Plenel, qu'il n'a jamais renié.

Militant de la Ligue Communiste Révolutionnaire, l'une des trois chapelles trotskystes françaises, il est journaliste à Rouge, l'hebdomadaire de cette organisation, et directeur de la publication de Barricades, journal de la branche jeunesse de la LCR, les JCR.

Il dit d'ailleurs être resté un "trotskyste culturel".

Léon Trotsky, un des plus hauts responsables du parti bolchévik, a justifié la violence politique et théorisé l'usage de la terreur, aux côtés de Lénine.

Il s'est entre autres illustré lors de la révolte des marins de Kronstadt en 1921, dont de nombreux communistes déçus par le gouvernement bolchévik, qui demandaient notamment des élections libres des soviets, la liberté de la presse et celle de réunion.

Trotsky dirigea d'une main de fer la répression des révoltés, dont le bilan fut de plusieurs milliers de morts.

Léon Trotsky a par ailleurs déclaré en substance qu'il fallait en finir avec la fable de Gandhi sur le caractère sacré de la vie humaine.

Trotsky ou Gandhi, il faudrait quand même choisir...

Si je reviens brièvement sur Trotsky à propos d'Edwy Plenel, ce n'est bien sûr pas pour réduire ce dernier à sa jeunesse politique.

Ceci précisé, je vois néanmoins dans son article une banalisation fort inquiétante de la composante violente indiscutable du mouvement des gilets jaunes.

J'espère que ce n'est pas cela, être resté un "trotskyste culturel" …

Pour conclure, je suggère humblement à Edwy Plenel de réécouter (car je n'imagine pas qu'il la méconnaisse) la formidable chanson que Jacques Brel a enregistrée en 1955, « La Bastille ».

A mon avis, sur le sujet évoqué, l'essentiel y est dit.

Il est vrai que ce grand artiste et profond humaniste était proche des idées politiques de Pierre Mendes France.

Pas de celles de Léon Trotsky.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.