Pour une Ecole vraiment inclusive

Quel bilan faire de la refondation de l’Ecole, c'est l'objet de deux journées ministérielles (1). Pour un débat citoyen, des éléments sont proposés ci-après.

                                  Pour un slogan fédérateur de la Refondation
      
A en croire les médias dominants, ces journées ministérielles se résumeraient à l'effort salarial consenti pour les professeurs des écoles. Quelle que soit l'importance de cet acquis pour les personnels,  la réduction du débat à cette composante est un signe patent de populisme.
       En fait, il manque un slogan à cette refondation
(2). Pour faire face à l'aggravation des inégalités, celui de "l'Ecole inclusive", inscrit dans l'article 1er du code de l'Education, est fédérateur. Encore faut-il s'entendre sur le périmètre du concept. S'il n'est pas vraiment repris, c'est probablement parce qu'il ne concerne que des publics particuliers, ceux du handicap, des primo-arrivants, des élèves précoces... Pour lui donner toute sa légitimité et son caractère opératoire, il reste à l'élargir à la question de la diversité culturelle; cela permettrait que la xénophobie (à l'égard d'immigrés, de migrants...), les racismes, le radicalisme islamiste ... soient traités à leur mesure. Voir l'actualité électorale  en Autriche pour les impacts de ces dérives. 
        Une "Ecole inclusive/de la diversité" est une Ecole qui donne à la communauté éducative les moyens d'inverser les termes populistes du débat, en réhabilitant et en positivant les relations inter-communautaires, sous les formes de l'interculturel, de l'éducation à l'altérité...  Ce concept s'avère un prolongement nécessaire de la question laïque, et évite que celle-ci ne soit récupérée par les ethno-nationalistes, dont ceux du FN, qui souhaitent en rester à une approche assimilationniste de l'Ecole, encore sous le sceau de la colonialité. De toute manière, la laïcité, même "ouverte" ou "inclusive", ne peut régler les questions d'harmonisation linguistico-culturelle, cela dépasse son champ d'intervention, lié en soi aux relations avec les sphères religieuses.

                                 Violence sociétale vs démocratisation de l'EN
       Le déficit actuel de réflexion sur l'harmonisation des relations inter-communautaires explique en grande partie le raidissement centraliste-autoritaire de l'EN, et de l'Etat d'une manière générale, Etat impérial, il faut le rappeler. Ces journées de bilan ont lieu sous l'état d'urgence (état dit de "guerre contre le terrorisme") et dans un climat inédit de violences policières (celles des casseurs sont bien réelles mais largement inférieures). Des centaines de lycéens et d'étudiants qui contestent la loi du travail -qui les concerne au premier chef- sont victimes de mauvais traitements (crise démocratique s'il en est).  De nombreux jeunes s'investissent dans le mouvement Nuit debout, à la recherche de nouveaux horizons sociétaux.

47 #lycéens du 92 ont été convoqués à la Sûreté Territoriale à Nanterre
http://zinc.mondediplo.net/sites/85744   
      Au-delà de l'échec scolaire, ce dont il est question dans le contexte précité, c'est la violence au quotidien  à l'Ecole,
subie par tous les acteurs, singulièrement dans les établissements des quartiers populaires. Mais pas seulement, preuve que les paramètres actuels ne suffisent plus à cadrer, en matière de contrat social et scolaire. Diversification (pour les publics) et démocratisation (pour la communauté éducative) vont de pair, dans le sens où il s'agit de favoriser des dynamiques de groupe, d'assouplir les rouages d'une vieille machine grippée par trop d'immobilismes. Dans ce sens, le slogan "L'élève au centre des apprentissages" est daté historiquement (il date de la réforme de 1989), dans la mesure où il correspond à un paramètre individualisant, bien sûr émancipateur, mais insuffisant actuellement pour gérer les flux collectifs générés par les réseaux sociaux, les médias à une échelle internationale, en fait mondialisée.

                               Des responsabilités de la communauté éducative
      Les responsabilités du ministère sont bien sûr engagées dans les limites constatées de la refondation, son peu d'impact dans l'opinion. La communauté éducative pourrait également procéder à un examen de conscience, un exemple étant le dissensus alimenté à propos de la réforme des collèges.  S'il est heureux que la part pédagogique soit prise en compte à travers les EPI par exemple, il serait charitable de reconnaître aux autres composantes du système leurs prérogratives propres, notamment disciplinaires. Par exemple, l
e sous-titre de ce communiqué du CAPE est abusif, non argumenté au demeurant.
http://www.francas.asso.fr/__C1256C0C002FE1A0.nsf/0/59E51FE292179611C1257E3B0026836E?OpenDocument
Refonder l'École c'est engager la réforme du collège !

Ou quand les questions du latin et du grec ne sauraient masquer les véritables enjeux.
     
De même que les questions inter-communautaires ne peuvent être traitées suffisamment par une approche laïque, de même l'avenir des langues, anciennes, régionales (occitan, breton...), européennes (allemand), internationale (arabe..) relève d'une politique éducative générale, faisant intervenir des rapports de force à l'échelle de ce qui est communément appelé l'"économie de la connaissance" (ou le "capitalisme cognitif"). A ce titre, certaines langues font partie de champs disciplinaires discriminés ou en voie de discrimination car insuffisamment  rentables et compétentiels aux yeux d'un certain marché. De l'intérêt de les défendre au nom d'un principe d'équité, voire de "démocratie cognitive". 
    
Redonner ses titres de noblesse à l'Education nationale nécessite de sortir des logiques de chapelle et des divisions internes, incompréhensibles pour l'opinion,
entre spécialistes et militants des différentes approches, pédagogique, didactique, syndicale...Sachant que le pouvoir aura toujours tendance à valoriser un '"camp" ou un autre, en fonction des circonstances. Diviser pour régner....
    Une même démarche d'ouverture serait intéressante à cultiver entre les catégories. Le dissensus précité pourrait être dilué avec l'aide de représentants des Espé. Ceux-ci se sont justement fait entendre sur les enjeux institutionnels. Il reste à opérer des synthèses opératives au niveau de la politique éducative; c'est aux ESPE,
et au CNIRE actuellement mis à l'ombre (3) que de faire remonter et de théoriser les expérimentations du terrain. Le danger de l'empirisme et du nivellement par le bas est bien réel, concernant la mise en place des
EPI en collège. La formation continuée y trouverait là un mode de réhabilitation.
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[1]
http://www.education.gouv.fr/cid101462/journees-de-la-refondation-de-l-ecole-de-la-republique-l-ecole-change-avec-vous-lundi-2-et-mardi-3-mai-2016-a-paris.html

(2)Philippe Watrelot, billets de blog sur la Refondation
1ère partie : À la recherche du slogan perdu...
2ème partie : fidèle aux postes ?
3ème partie : est-ce que ça va mieux

(3)Catherine Chabrun, L'innovation persona non grata de la Refondation
https://blogs.mediapart.fr/catherine-chabrun/blog/280416/l-innovation-persona-non-grata-de-la-refondation

 

 

 

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