Contre la décision de l'État de fermer les Centres d'Information et d'Orientation

Une manifestation des personnels des services d'orientation de l'Éducation Nationale, contre la décision de l'État de fermer les Centres d'Information et d'Orientation, eut lieu le 5 juin dernier à Paris.

 Cette manifestation regroupa plus de 1000 participants alors que le corps des Conseillers d'Orientation Psychologues de l'Éducation Nationale aujourd'hui Psychologues de l'Éducation Nationale (Éducation, Développement et Conseil en Orientation) ne compte pour l'ensemble du territoire qu'environ 3500 postes environ.  Même s'il n'y avait pas que des Psy-EN (edo) dans la manif, il est certain que la mobilisation a été massive.

 Ainsi donc s'achèverait, avec la disparition des CIO, un siècle d'une histoire fondée sur la recherche d'une adaptation réciproque des personnes et de la société, dans les champs de la formation et des activités professionnelles. Initialement marquée par les préoccupations tayloriennes de la rentabilité, cette recherche a intégré, lors des avancées du Front Populaire, le souci de préserver les jeunes en apprentissage des risques qui pouvaient résulter des conditions de travail, compte tenu de leur état de santé. La nécessité de délivrer à tout jeune entrant en apprentissage un Certificat d'Orientation Professionnelle obligatoire pour conclure un contrat d'apprentissage, impliqua la création obligatoire d'un Centre d'Orientation Professionnelle dans tous les départements, mais il fallu attendre la Libération pour que l'objectif soit atteint.

 A partir de cette base territoriale, ce sont les Conseillers des Centres d'Orientation Professionnelle devenus Conseillers d'Orientation Scolaire et Professionnelle puis Conseillers Psychologues de l'Orientation, qui ont fait bouger les pratiques et les conceptions de l'orientation, imposant progressivement une approche éducative, contre les postulats initiaux de l'adaptation des travailleurs aux postes de travail dans un souci de rentabilité productive. C'est de cette façon que les Conseillers d'Orientation sont passés d'une pratique où il s'agissait de donner des conseils d'orientation à une pratique où il s'agit de tenir conseil avec les jeunes et leur famille pour parvenir à une prise de décision qui tienne compte à la fois, de la personnalité du jeune, de son évolution possible, des possibilité de formation, du contexte socio-économique auquel il est confronté, de l'évolution de celui-ci à 5 ans, à 10 ans, à 15 ans... Comment ne pas se rendre compte que cette conception moderne de l'orientation est fondamentalement politique au sens étymologique du terme, qu'elle s'inscrit dans le long terme. "Orientation tout au long de la vie dit-on aujourd'hui."

 Il est évident que cette conception n'est pas de même nature et ne vise pas les mêmes objectifs que les préoccupations utilitaristes à court terme auquel notre gouvernement de droite soumis aux pressions du patronat voudrait contraindre les services d'orientation. Les Psy-EN (edo) sont du côté de l'humain, ils deviennent gênants bien que pas assez nombreux pour pouvoir faire correctement leur travail. C'est pourquoi il faut casser les CIO, comme on casse la SNCF, comme on voudrait bien casser d'autres services publics pour lancer une clientèle potentielle en pâture dans de nouveaux champs qui s'ouvriraient ainsi à la marchandisation. Ce qui est navrant, c'est que l'on trouve des élus qui se disent de gauches et qui tombent dans ce piège. Déjà en 1967 et au début de 1968, les Conseillers d'Orientation Scolaire et Professionnelle étaient menacés par les décrets Peyrefitte alors ministre de l'Éducation Nationale, d'être virés de l'EN. Les événements de 1968 ont changé la donne, c'est dans la suite de 1968 que le nombre de postes de conseillers d'orientation a été pratiquement doublé. Depuis, ce nombre n'a pas bougé. Il y a bien sûr dans ce champ un antagonisme de deux conceptions politiques, celle qui est du côté de l'humain et celle qui est du côté des profits à court terme, c'est à dire du rendement financier.

 Il serait aussi grand temps de s'interroger sur les évolutions sémantiques que l'on peut observer dans les discours convenus qu'on nous sert à longueur de temps. Par exemple que veut-on faire prévaloir quand on remplace le terme de "qualification" par le terme de "compétence"? Ce n'est pas seulement une affaire de mots. Quand une personne qualifiée est confrontée à l'organisation de la production d'un bien ou d'un service, elle a la responsabilité de définir la marche à suivre et de mobiliser les moyens nécessaires pour atteindre l'objectif qui lui est donné. Le producteur ici est central et domine le processus. En revanche, la compétence est la capacité à accomplir un acte élémentaire, accumuler des compétences n'est pas forcément devenir porteur d'une qualification. Mobiliser ses compétences, c'est en fait être capable de répondre à une somme de commandes élémentaires préalablement définies et organisées. Dans ce cas, c'est l'environnement qui décide de ce que doit faire le travailleur, il lui est complètement soumis. L'être humain, dans ce cas, n'est qu'un robot particulier dans la chaîne des robots mobilisés, peut-être une nécessité provisoire en attendant une robotisation des compétences qu'on exige de lui. Parler d’algorithme, c'est en fait appliquer le taylorisme  au temps des ordinateurs. Humainement parlant, c'est plutôt une régression.

 Jean LE DUFF
Ancien Conseiller d'Orientation Psychologue-  Ancien Directeur de CIO -    Adjoint au Chef du Service Académique d'Information et d'Orientation de l'Académie de Rennes (1988-1994)

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         

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