Edgar Morin un penseur de la complexité

A l’occasion de son 100e anniversaire, cette rétrospective bio-bibliographique de Martine Boudet porte sur ses travaux en matière de cultures et de sciences.

Ce panorama s'intéresse aux lignes de force qui traversent tant la vie que l’oeuvre d’Edgar Morin. Comme lui-même l’a écrit et dit, ce n’est pas une carrière qu’il a menée mais une existence qu’il a conduite, ses publications étant souvent la résultante d’expériences personnelles ou de confrontations avec l’époque et la société.

E. Morin est né le 8 juillet 1921 et est d’origine juive sépharade. Sa famille a émigré de la ville grecque de Thessalonique pour s’installer à Paris, dans le quartier populaire de Ménilmontant. Son nom d’origine est Nahoum, il a consacré à sa famille un très beau livre Vidal et les siens, écrit en 1989. Si sa patrie est la France, sa matrie est la Méditerranée ; il se définit comme un Judéo-gentil, c’est-à-dire descendant des Juifs modernes qui ont été formés par la culture humaniste européenne, celle du monde des Gentils ou non Hébreux (le terme hébreu étant «goy») . Il se décrit aussi comme un « post-marrane » à l’instar de ces descendants des Juifs d’Espagne « conversos » qui ont été forcés de se convertir au christianisme à la fin du 15e siècle, comme Montaigne, Cervantés ou Spinoza et dont beaucoup avaient émigré à Thessalonique. L’expérience des drames de la marginalisation vécus par la diaspora au cours de son histoire est à la base de son refus de la violence et des discours polémiques. Comme Montaigne dont il se sent proche, il revendique une citoyenneté tolérante et élargie aux dimensions du monde connu : «  Un honnête homme est un homme mêlé ».

En 2006, il interroge à nouveau l’identité d’origine qui est la sienne, dans le livre Le monde moderne et la question juive. Cela suite à un procès en diffamation raciale qu’il gagna finalement : il défendait dans un article collectif publié dans Le Monde la thèse selon laquelle Israël, né de la Shoah, ne devait pas reproduire des logiques de domination inhumaines à l’encontre d’un autre peuple, en l’occurrence le peuple palestinien. Selon E. Morin, le refus de l’antisémitisme ne doit pas conduire à la démission à l’égard des crimes du sionisme. Le refus des amalgames mystificateurs est, comme on le verra plus loin, l’un des traits constitutifs de sa réflexion.

La mort tragique de sa mère Luna d’une crise cardiaque alors qu’il avait neuf ans le fait entrer de plein pied dans les mystères métaphysiques et les drames affectifs : en effet, l’enfant lui-même n’était pas destiné à vivre, sa mère étant déjà gravement malade à l’époque de sa naissance. Il appelle son « Hiroshima intérieur » ce drame initial et fondateur ; ce fut l’objet d’un questionnement sur la prégnance des lignes de faille essentielles qui jalonnent le parcours des humains. «  Vivre de mort, mourir de vie », cette formule d’Héraclite l’accompagne. Il y consacra en 1951 un livre L’homme et la mort, premier essai anthropologique qui mêle différentes disciplines des sciences de la vie et de l’homme.

Ses origines populaires expliquent sa polarisation de gauche, son attachement aux phénomènes sociaux aptes à traduire la vitalité des collectifs et leur capacité évolutive. Ses écrits n’ont pas vocation à conserver les éléments du patrimoine philosophique ni à dialoguer avec les auteurs du passé, ils traduisent une modernité en mouvement, celle des mass-medias par exemple.

Il est entré en résistance en 1942 à l’âge de 21 ans et y prit un nom d’emprunt qui lui restera : au départ c’était le nom d’un personnage de Malraux dans L’Espoir, Manin, qui sera transformé par ses compagnons de lutte en Morin. Ce sera pour lui l’occasion de vivre à Toulouse et surtout à Lyon un compagnonnage qui l’initie à la vie d’adulte : il y rencontre Violette Chapellaubeau qui sera sa première femme, y partage les débats à la fois tourmentés et créatifs sur le choc des idéologies qui conduisit à la 2e guerre mondiale : impérialisme/colonialisme, communisme, fascisme européen et nazisme...Il adhère au Parti communiste et participe activement au communisme de guerre, cotoyant des intellectuels tels le futur sociologue Georges Friedmann, les écrivains Marguerite Duras, Albert Camus, Roger Vailland. .Il défile avec Marguerite Duras et d’autres sur les Champs Elysées le jour de la libération de Paris, cette « capitale de la douleur » comme la dénommait Paul Eluard. Il a conservé de cette époque le sens de l’épopée humaine, d’une poésie de l’existence éloignée des mesquineries de la vie sociale.

L’après-Libération a été une période de désenchantement car il devait composer tant avec le stalinisme triomphant qu’avec les règlements de compte et les calculs carriéristes d’une France bourgeoise en voie de recomposition. Il part alors en Allemagne, se mettant au service du gouvernement militaire de la zone française à Baden-Baden et écrit ce qui est finalement son premier livre, L’an zéro de l’Allemagne. Première expérience de mise à distance des stéréotypes culturels en cours, ceux du « sale boche » en l’occurrence : la différence qu’il établit entre le régime nazi et le peuple allemand était un fait rare à l’époque. Il est vrai que par chance, E. Morin n’eut pas trop à souffrir des atrocités de la guerre.

De retour à Paris, il renonce à passer des concours et à briguer une carrière d’universitaire qui pouvait lui être octroyée facilement, grâce à ses faits d’armes. Il refuse de même d’entrer au Conseil national des écrivains sous l’égide du PCF et de courtiser Aragon. En revanche, il fréquente le cercle de la rue saint Benoît où habitent Marguerite Duras et Robert Antelme, son mari. Grâce aux recommandations des philosophes Jankélévitch et Merleau-Ponty, il entre au CNRS en 1950. Cette institution a été pour lui un havre de paix, un lieu de retraite où élaborer une réflexion autodidacte et relativement indépendante des institutions et des appareils. C’est à cette époque qu’il est exclu du PCF, ne pouvant taire ses critiques à l’encontre du système totalitaire et concentrationnaire soviétique. Il fait le bilan de cette expérience dans le livre Autocritique, publié en 1959. Avec Claude Lefort, il est l’un des premiers intellectuels à avoir discerné la mystification stalinienne et attiré l’attention sur ses conséquences géo-politiques.

Deuxième ligne de front, à l’égard du colonialisme français qui sévissait en Algérie : Robert Antelme et lui fondent en 1955 le Comité des intellectuels contre la guerre en Algérie qui réunit des signatures prestigieuses, celles de François Mauriac, Roger Martin du Gard, André Breton, Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty et Claude Lefort. Dans ce cas, la démarcation s’opère entre la défense du peuple algérien, de son aspiration à l’indépendance et la critique des méthodes du FLN. Il défend la voie démocratique représentée par Messali Hadj, subissant les foudres et de l’impérialisme français et du FLN.

Dans ces différents contextes troublés, Morin renforce sa personnalité qui est celle d’un marginal à contre-courant, qui résiste aux conformismes idéologiques. Il est conforté dans cette ligne de conduite par la fréquentation de nombreux cercles d’intellectuels engagés. Avec Roland Barthes, il fonde en 1956 la revue Arguments qui sera un laboratoire de l’hétérodoxie, par référence aux travaux de Heidegger, de Lucaczs et de l’école de Francfort, représentée par Adorno et Marcuse. En 1960, il présente avec l’ethnologue Jean Rouch au festival de Cannes un film Chronique d’un été, qui constitue un premier document sociologique, sur les conditions des Parisiens du peuple. En 1957, il écrit Stars qui analyse cette fois-ci les éléments du star-system en voie de constitution. En 1962, c’est l’émergence d’une culture juvénile, celle des teenagers et du yé-yé, issue du baby-boom de l’après-guerre qui l’interpelle, un livre L’esprit du temps est publié à ce propos en 1962 et un article "Salut les copains" dans Le Monde en 1963. Dans La Commune en France ( 1967), le propos est ethno-culturel, il s’agit de décrire la déculturation à l’oeuvre dans une communauté bretonne, de la perte progressive des repères traditionnels d’ordre symbolique et cosmologique sous le rouleau compresseur d’un Etat technocratique et centralisateur. C’est à la condition féminine qu’il s’intéresse dans un chapitre du livre collectif La femme majeure (1973), préconisant l’émancipation des femmes par leur affirmation non seulement socio-économique mais aussi culturelle et par le dialogue des cultures de genre.

Dans le champ sociologique, il se différencie d’un Barthes qui envisage plutôt l’aspect négatif des évolutions (voir ses Mythologies qui paraissent à la même époque) et de Pierre Bourdieu qui se rallie au courant structuraliste et systémique. Ce dernier (ainsi que Jean-Claude Passeron) reproche à Morin l’empirisme de sa méthode sociologique, qui collerait de de manière trop empathique au fait de société représenté. Morin de son côté s’est démarqué du structuralisme qui, dans ses conceptions extrêmes, niaient la réalité du sujet en histoire et en littérature, au profit de formes abstraites et désincarnées (voir les écrits de Robbe-Grillet, d’Althusser, de Foucault, peut-être même de Levi-Strauss). Il veut faire reconnaître la créativité mythologique de la culture populaire médiatisée, à la différence de l’école de Francfort pour laquelle seule la culture élitaire est émancipatrice. Toujours dans l’objectif de cette sociologie du présent et du sujet en construction, il écrit Mai 68, la Brêche suivi de Vingt ans après co-écrit avec Castoriadis et Claude Lefort, animateurs du Centre de recherche et d’études sociales et politiques (CRESP). Il y fait la critique du dogmatisme marxiste-léniniste des Sorbonnards qui a emprisonné l’esprit de mai 68 dans des catégories conceptuelles, de type socio-politique et économique, limitées.

C’est auprès du groupe des dix (1969-1976) formé par le médecin Jacques Robin qu’il se lance dans l’aventure de la Méthode. C’est l’époque où il découvre la Californie et l’expérience hyppie, sorte de révolution sauvage, de quête paradisiaque qui s’inscrit dans un contexte planétaire et pluriculturel. Influences asiatiques, hindouistes et chamaniques, bouddhisme zen, révolution sexuelle, transformations technologiques et informatiques...sont les éléments d’une alchimie où régénérer son être et sa pensée. Il publie un Journal de Californie en 1970, où il est conscient cependant des limites et des possibilités d’échec de cette expérience, au coeur de la citadelle impérialiste. Autre démarche de vigilance face aux possibles illusions.

Avec La Méthode, cette oeuvre colossale en six volumes qui s’étend de 1977 à 2006, Morin s’est attaqué à une véritable reconfiguration du savoir humain. Il s’agit d’une entreprise à la fois épistémologique et cosmo-anthropologique qui préconise une méthodologie d’étude des faits objectifs et subjectifs. Il se distancie de la dialectique hégélienne dans le sens où il ne croit pas que l’humain puisse accéder à la vérité du Tout : la totalité est toujours inachevée, morcelée, fragmentée. Son orientation porte plutôt sur la reliance, c’est-à-dire tout ce qui met les phénomènes en relation. Le schéma ternaire bien connu de la résolution de la contradiction par l’émergence d’une synthèse supérieure ne lui semble pas faux en soi mais ne peut pas permettre d’interpréter l’ensemble des situations à traiter.

La méthode identifie trois principes :

- le principe dialogique
 qui unit deux notions ou faits antagoniques, qui sont indissociables et indispensables pour comprendre une même réalité. Par exemple, civilisation et barbarie cohabitent dans l’histoire ambivalente du continent européen (un livre a été écrit à ce propos en 2005, Culture et barbarie européenne).

-le principe hologrammique : la partie est dans le tout tout comme le tout est dans la partie ce que montre la génétique par exemple, le patrimoine génétique étant contenu dans chaque cellule. Pascal parlait de l’analogie existant entre les deux infinis, macrocosme et microcosme.

- le principe de récursion organisationnelle
 qui correspond quant à lui à la relation de cause à effet, cette relation pouvant être inversée, les effets devenant des causes à leur tour de ce qui les produit.

Autre volet disciplinaire de son oeuvre, la question écologique. Bien avant d’autres et dans le prolongement de son expérience californienne, il rédige dans le cadre du club de Rome en 1972 L’an I de l’ère écologique. C’est en fait une spéculation cosmologique sur l’avenir des terriens que nous sommes.

La politique de civilisation , co-écrit avec Samir Naïm en 1997 met l’accent sur la nécessité de dépasser les paramètres dominants du capital, de la technoscience et de la technocratie d’Etat, pour redonner à l’humain ses chances de régénération. La société civile et ses armes théoriques qui sont entre autres celles des sciences humaines et sociales doit être sollicitée pour la professionnalisation des expériences alternatives et la création de nouveaux métiers, dans le champ de l’économie sociale et solidaire, des médiations sociales et interculturelles, de l’agriculture biologique.. .

En ce qui concerne l’éducation, Relier les connaissances ouvrage collectif commandé par le ministre du gouvernement de la gauche plurielle Claude Allègre en 1999 et Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (commandé par l’UNESCO) s’inscrivent dans la perspective d’une mise en situation des savoirs et d’un dialogue interdisciplinaire et au-delà transdisciplinaire, devenu nécessaire à l’heure de l’hyper-spécialisation des disciplines et du capitalisme cognitif, appelé par euphémisme « économie de la connaissance ». E. Morin présida le Conseil scientifique de la consultation « Quels savoirs enseigner dans les lycées » mais fut déçu de l’issue de cette démarche qui n’aboutit selon lui qu’à une « réformette ».

Dans ce même esprit de reliance, le discours prononcé à Sarajevo en pleine guerre civile yougoslave s’inscrit dans le droit fil du printemps des peuples européens qui combattirent les citadelles impériales au 19e siècle ; c’est un appel au respect des nationalités et à leur entente cordiale, par delà les contradictions culturelles et les vicissitudes de l’histoire post-communiste.

D’une manière générale, la réflexion d’E. Morin rebondit au rythme des évolutions socio-culturelles et progressivement planétaires, se faisant l’écho des aspirations émergentes, contribuant à en faire reconnaître le bien-fondé et à leur donner une légitimité philosophique.

Pour conclure, quelles sont les lignes directrices de ce parcours ?

- le refus des carcans et des clivages idéologiques, manifestés sous les formes des dogmatismes , des sectarismes et le culte permanent de l’hérétérodoxie, d’une pensée aux marges de la société

- la gestion des contradictions inhérentes au réel par l’appréhension de sa complexité et la mise en pratique d’un dialogisme transdisciplinaire. A ce propos, il est l’un des membres fondateurs, avec le spécialiste de la physique quantique Basarab Nicolescu, l’anthropologue Gilbert Durand et le philosophe Michel Cazenave du CIRET, Centre international de recherches et d’études transdisciplinaires (fondé en 1987).

A tous ces titres, E .Morin est un héritier de l’universalisme à la française, dont la quête d’émancipation, distanciée des formalismes techniciens et au carrefour entre mythes, cultures et idéologies, a trouvé un écho favorable tout particulièrement dans les mondes méditerranéen dont il est issu et latino-américain.

Certains analystes voient dans cette oeuvre une orientation messianique, assez caractéristique de la culture hébraïque : dans cet ordre d’idées, l’un des maîtres -mots en serait celui de métamorphose, cette forme de révolution intérieure et syncrétique, assimilable à la transformation de la chrysalide. Avec les révolutions du monde arabe et les catastrophes écologiques endurées par le peuple japonais, l’actualité donne raison à Edgar Morin, témoignant de la radicalité et de la profondeur de ces processus d’émergence de l’altérité, inscrite au coeur même du quotidien.

Référence de lecture Edgar Morin, Le philosophe indiscipliné (Le Monde, hors série, 2010)

Source : http://adreuc.blogspot.com/2011/04/edgar-morin-le-philosophe-de-la.html

3 avril 2011

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