Au sujet d' un communiqué récent du SNES adressé à la presse," Réforme du collège: Un grand bond vers le passé", les remarques suivantes concernent des non-dits, que je me plais à supposer non-intentionnels.
1) Il est écrit : « L’introduction de la LV2 en 5ème ne peut avoir de sens qu’avec le maintien des horaires de LV sur tous les niveaux, ce qui ne semble pas être le cas. » Or, précisément, le but, depuis trois décennies, n’est-il pas de faire du neuf avec moins ? « Il faut dépenser moins » : c’est le contenu du diktat financiariste européen. Hors d’un tel credo, point de salut. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer les réactions aux niveaux politique et médiatique, aux propositions légèrement dissidentes de l’actuel gouvernement grec. Le diktat impose aux états, aux régions, aux départements, aux communautés de communes, le contenu ultralibéral de sa politique - arbitrairement déclarée la seule qui vaille, passant pour « réaliste », c’est à dire soumise à la volonté des plus forts. Aux instances élues de jouer avec le contenant, afin de lui donner un aspect plutôt gauche ou plutôt droite, pour générer quelque ultime illusion de démocratie. Mais il est temps de se réveiller afin de constater qu’il n’y plus de démocratie, et que nous subissons depuis déjà pas mal de temps une dictature financiariste en gants blancs, œuvrant au seul profit d’une aristocratie qui n’a pas besoin de dire son nom pour régner sans partage sur les anciennes démocraties. Alors, bien sûr, comment s’étonner de ne pas observer un « maintien des horaires de LV sur tous les niveaux » ? Comment s'étonner que le gouvernement prétendu socialiste n’en ait que le qualitificatif ?
2) Il est également écrit : « La communication sur les « fondamentaux » fait l’impasse sur les acquis de la recherche ». Et pour cause : ce n’est pas le but. Le but est de faire plus en quantité avec moins d’argent (et donc de personnel, malgré les chiffres annoncés), débauche productiviste classique du libéralisme financier depuis le XIXe siècle largement inclus. Il ne s’agit donc pas de faire mieux, mais de faire des économies, tout en se préoccupant juste de la vitrine aux illusions (voir"La société du spectacle" de Debord). Les acquis de la recherche œuvreraient certes en principe à un progrès qualitatif, mais hélas, naturellement, on ne cherche que le « regrès » qualitatif au chiasme d’un très vague progrès quantitatif (qui d’ailleurs reste à démontrer), et de la recherche fondamentale, désormais, on s’en fiche, en haut lieu…! Ah moins, bien sûr, qu’elle n’aille dans le sens exclusif de juteux et immédiats profits technoscientistes : les deux seules recherches qui vaillent aujourd’hui sont celle d’économie d’argent public et celle d’accroissement de profit privés !
3) Il est enfin écrit : « Faire réussir tous les élèves passe par de meilleures conditions d’apprentissage, une mise en cohérence des savoirs scolaires, des enseignants formés à des pratiques pédagogiques diversifiées et non par un discours désuet saucissonnant « fondamental » et « accessoire », « théorique » et « pratique » ». Oui mais, en amont d’un tel constat, on est en droit de se demander de nos jours si le but est réellement de « faire réussir tous les élèves ». La société ultralibérale considère que même si le gateau global augmente, c’est à un nombre très limité de privilégiés de se partager les plus gros morceaux, ne laissant de plus en plus que des miettes au plus grand nombre (Cf les travaux de Thomas Picketty, pour ce qui est des données sociales et économiques). Dès lors, c’est la prise de risques financiers qui est le plus largement récompensée (actionnariat, entreprenariat à grand échelle). Moyennant quoi, l’effort au travail étant de moins en moins valorisé en contrepartie, qu’il s’agisse d’un travail « manuel » ou « intellectuel », le travail scolaire s’en trouve automatiquement dévalorisé, quelque effort que l’on puisse déployer à en améliorer les contenus, les méthodes et l’encadrement — si seulement un tel effort réel reste envisageable dans un tel contexte. Les élèves ne s’en trouvent que moins encore encouragés à la réussite scolaire.
4) Il y a de moins en moins d’emplois, soit en raison de l’automatisation des chaînes productiques, soit en raison de la concurrence désastreuse (dans un monde global sans frontières ni droits de douane) avec la main d’œuvre de pays où des travailleurs sans droits sociaux, syndicaux ni professionnels sont payés une misère. Pour ces deux raisons, notre jeunesse s’en trouve de plus en plus assignée elle même de facto à la misère et à la précarité (pour rester concurrencielle, n’est-ce pas, voir la politique allemande de l’emploi), ou, bien sûr, au chômage. Dans un tel contexte, pour le plus grand nombre, que vaut l’effort, qu’il soit scolaire ou, par la suite, ne le soit plus ? Nous ne pouvons pas considérer ni juger de notre travail sans prendre un tel contexte en compte. Cette évolution régressive touche de plein fouet l’école, mais elle est loin de s’y limiter, ce qui peut contribuer à expliquer que les parents n’incitent plus autant que jadis à l’effort scolaire. Or, dans un projet pour l’école, il me semble bien que l’on n’en parle pas, ou en tous cas pas assez. Ce qui semble assigner l’école à faire des miracles. Pourtant, l’école ne flotte pas dans une bulle toute théorique de grands principes, mais patauge dans un monde de plus en plus infâme et vidé de sens, et chercher à la réformer sans réformer tout ce fichu monde ultralibéral n’est que pure foutaise.
Moyennant quoi, je vois mal comment quelque syndicat de progrès aurait pu trouver quelque satisfaction que ce fût à un tel simulacre de démocratie socialistoïde, simulacre fermement libéral au mépris le plus total de l’opinion exprimée dans les urnes afin de placer ce gouvernement aux affaires de l'état.
La société qu’on cherche (et parvient) à nous imposer ne veut pas de la réussite pour tous. Je suis fatigué d’entendre dire que l’Ecole ne l’assure pas, car enfin, dans un tel contexte libéral, comment le pourrait-elle ? Cette société qui dévalorise chaque jour davantage l’effort au travail et, par conséquent, cette école qu’elle prétend défendre en la réformant, ne veut en fin de compte que la réussite de quelques uns. Elle y œuvre scrupuleusement, y parvient de mieux en mieux et se fiche de plus en plus qu’on l’en critique — chose qui, tout à la fois, voile sa dimension dictatoriale, et la renforce dans ce sens. Cette société ne veut ni de l’instruction généralisée, ni de la lucidité politique, ni du discernement intellectuel pour tous, ni d’ailleurs de l’emploi pour tous, c’est évident, car il est trop facile de pressurer des exploités au maximum en leur rappelant que d’autres attendent devant la porte s’ils ne sont pas satisfaits de leurs conditions de travail et/ou de leur salaire. Dès lors, que pourraient bien valoir ces ridicules « réformes » et comment pourraient-elles nous satisfaire ? Cette société veut du mouton que l'on peut tondre à volonté, pas du citoyen responsable et engagé qui serait en droit d’estimer qu’à effort égal, salaire égal, droits égaux, dignité égale… D’où une grande part de la souffrance, fameuse et nécessairement lancinante, que nous éprouvons au travail. En cherchant simplement à bien (et même mieux) faire notre métier, nous ramons désespérés, à quelques uns, contre tout le courrant libéral mondialiste. Pot de terre contre pot de fer ? Tolkien aurait écrit que face à cela, on ne peut que porter l’anneau en Mordor pour le détruire. Le dernier terme est sans équivoque, même si nous ne sommes pas dans un conte de fées, tel que lui se plaisait à le définir et à l’illustrer.
Alors, courage, mais ne nous trompons pas de cible. La cible est plus haute et plus loin qu’une simple mauvaise gestion de l’école. Ne restons pas le nez sur le guidon.
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Communiqué du SNES " Réforme du collège Un grand bond vers le passé" (11 mars 2015)
Présentant un collège caricatural, Najat Vallaud-Belkacem a fait ce matin en Conseil des ministres ses annonces sur la réforme du collège : retour aux savoirs « fondamentaux », volonté de distinguer des enseignements « théoriques » et des enseignements « pratiques » interdisciplinaires, introduction de la LV2 dès la classe de Cinquième ainsi que de l’accompagnement personnalisé. Ce programme pédagogique n’invente rien, il renvoie aux débats de l’inopérant socle de 2005.
Aujourd’hui, les enseignants se battent au quotidien dans leurs classes et les problèmes qu’ils rencontrent sont clairement identifiés : augmentation des effectifs de classes, diminution des moyens pour le travail en groupes, manque de cohérence des programmes, mixité sociale et scolaire de plus en plus faible, multiplication des réunions et des prescriptions, absence de moyens pour la concertation et le travail collectif, formation initiale et continue des enseignants en berne.
La réforme proposée sera-t-elle de nature à résoudre ces difficultés, à vaincre la difficulté scolaire touchant 15 à 20% des collégiens ? Il est permis d’en douter. Les 4 000 postes créés ne sont pas en nombre suffisant pour permettre une diminution significative des effectifs des classes, et les moyens alloués ne permettent pas de généraliser le travail en groupe. L’interdisciplinarité peut être un outil, mais elle n’est pas une fin en soi, et nécessite des moyens de concertation et de formation qui ne sont pas programmés. L’introduction de la LV2 en 5ème ne peut avoir de sens qu’avec le maintien des horaires de LV sur tous les niveaux, ce qui ne semble pas être le cas.
La communication sur les « fondamentaux » fait l’impasse sur les acquis de la recherche.
Faire réussir tous les élèves passe par de meilleures conditions d’apprentissage, une mise en cohérence des savoirs scolaires, des enseignants formés à des pratiques pédagogiques diversifiées et non par un discours désuet saucissonnant « fondamental » et « accessoire », « théorique » et « pratique ».