Ce phénomène est manifeste avec la promotion de la pédagogie et de ses secteurs de spécialité. Le collège correspondant à une tranche d'âge où ces questions détiennent une importance avérée, il est assez logique que le point de vue de cette composante ait été largement pris en compte.
Reconsidérer l'édifice d'un point de vue davantage globalisant et systémique permet de maintenir l'autonomie politique de cette composante, et bien sûr d'assurer les arbitrages nécessaires en faveur des deux autres pôles du système, relevant des savoirs-cultures et des personnels. A défaut de quoi, le risque est grand que soit imposée une vision assez unilatérale et technocratique de la réforme à conduire. En témoigne le nombre d'ajustements opérés, suite aux protestations des représentants des disciplines linguistiques: ajoût d'un enseignement spécifique du latin et du grec (suite à sa suppression), de classes bi-langues dans les régions frontalières, négociations en cours pour le maintien d'un enseignement des langues régionales en 6e (carrément oublié par les technocrates parisiens....)...
Le faux débat entre "progressistes" (que seraient les pédagogues) et "conservateurs" (qui seraient représentés par l'intersyndicale et les associations de disciplines linguistiques) vient du fait que les questions culturelles, celles qui incombent à l'Etat-nation, ont été relativement occultées. En prenant exemple sur des humanistes tels Hugo ou d'autres lettrés, il est tout à fait possible de sortir des amalgames, notamment entre "élitisme" (conception bourgeoise de l'Ecole, alimentée pour le maintien de privilèges de classe et d'un fort capital symbolique, comme dirait Bourdieu) et "méritocratie républicaine", qui a jusqu'à présent permis à des générations d'élèves des quartiers populaires de se hisser au dessus de leur condition d'origine. Cette confusion est à lever, à défaut de quoi risquerait d'être programmée une culture scolaire light, de concert avec une conception appauvrie de la culture médiatique et numérique, à laquelle s'attachent trop de jeunes actuellement.
La résistance de l'Ecole à ces involutions passe par la prise en compte de paramètres à caractère contextuel, reliés à ces deux facteurs du triangle que sont les "savoirs-cultures" et les "personnels enseignants et d'éducation":
- l'exigence croissante de diversité culturelle, en complément du principe de l'égalité républicaine
-les demandes de rééquilibrage interdisciplinaire, pour pondérer le capitalisme cognitif (ou économie de la connaissance)
-la démocratisation de l'EN comme contrepoids à la tentation technocratique-autoritaire.
Concilier diversité culturelle et égalité républicaine est parfaitement jouable, à en juger aux négociations précitées sur la réforme. Il suffit de de sortir d'une forme d'universalisme abstrait, qui envisagerait l'élève à l'aune d'une moyenne ethnocentrée et à l'abri de communautarismes linguistico-culturels; conception qui semble être celle de l'appel, Le collège actuel n’est ni unique, ni juste et encore moins efficace:
"L’organisation de la formation, avec ses options facultatives et ses classes « bilangues », conduit à la création de classes différenciées socialement et même, dans certains territoires, marquées ethniquement."
http://www.cahiers-pedagogiques.com/Le-college-actuel-n-est-ni-unique-ni-juste-et-encore-moins-efficace
Je me rappelle une journée d'études syndicale (en 2013) "Education et citoyenneté" où j'intervenais avec François Dubet, l'un des signataires de cet appel: ce dernier a réagi de manière virulente à l'énoncé de ma problématique sur la diversité et l'interculturel à l'Ecole. Se démarquant d'ailleurs de son prédécesseur Alain Touraine, dont les essais sont pourtant éclairants sur l'intérêt de ces paramètres (Un nouveau paradigme, 2005, Fayard; Penser autrement, Fayard, 2007).
L'expérience pilote du lycée d'Aubervilliers va (enfin!) dans le sens d'une meilleure prise en compte des quartiers populaires et multi-ethniques, dans leur spécificité:
http://blogs.mediapart.fr/blog/refondation-ecole/290515/colloque-anthropologie-pour-tous-lycee-le-corbusier-daubervilliers-le-6-juin Pédagogie et anthropologie, mais aussi géo-politique, ont à construire un référentiel commun, de manière à ce qu'éducateurs, parents, jeunes appréhendent les évolutions sous un angle moins euro-nationaliste et davantage collectif. La citoyenneté individuelle, qu'elle soit scolaire ou sociale, n'est plus un cadre suffisant pour gérer les relations inter-communautaires, qui sont brassées par les médias quotidiennement. Ce que montre ce colloque d'Aubervilliers, c'est qu'il est possible de sortir des dialogue de sourds entre communautarismes et que les cultures du Sud (africaines notamment), qui ont préservé des valeurs collectives fortes, sont des recours face à la crise morale et philosophique.
L'alliance entre des représentants de savoirs disciplinaires et ceux des cultures dont elles sont porteuses (voir les langues régionales par exemple) s'explique par une autre paramètre contextuel, le capitalisme cognitif. Ce n'est pas la première fois que des disciplines linguistiques sont minorées, voir la quasi disparition des options "3e langue vivante" au lycée en 2008. Ethnocentrisme aidant, un coup de ciseau gestionnaire permet de faire des économies substantielles, en ces temps austéritaires. Maths, sciences et techniques sont-ils concernés par ces coupes sombres? Au vu de leur rentabilité sur le marché, il n'en est pas question. La comparaison entre ces situations disciplinaires est de bon aloi pour une défense raisonnée des équilibres.
Autre raison de la mobilisation pour une renégociation de la réforme des collèges: le risque d'imposer à des personnels, déjà fatigués par la somme des pressions accumulées, émanant tant de la hiérarchie que de certains publics en difficulté, les décisions de directions autocratiques. La dignité d'un(e) enseignant(e) est de ne pas être corvéable à merci. S'il est vrai que, dans le cadre institué, des expérimentations seront heureuses, combien vont conduire au renforcement de tutelles et de charges devenues insupportables....L'erreur humaine et politique des pouvoirs publics est de ne pas avoir compris que l'on ne peut se préoccuper de l'intérêt des élèves, sans considérer en même temps et de manière dialogique celui de leurs maîtres.
Pour une prise de conscience ministérielle, il serait heureux que le dialogue soit renoué entre les différentes composantes du système. Sortir de nos chapelles serait de toute manière revivifiant intellectuellement.