Quel avenir pour l’Université ?

Rencontre à l’université Jean-Jaurés (Toulouse, grand amphi) le 11 avril 2018 Projection du documentaire d’Arte sur la création de l’université de Vincennes après les événements de mai 68[1] "Vincennes, l'université perdue" de Virginie Linhart (2016)

                     Le débat sur ce documentaire a porté sur les problématiques suivantes :

  • La question institutionnelle : le ministère de l’Education nationale (Edgard Faure) a dû, sous la pression des événements de mai 68, accepter la création de cette université expérimentale et autogérée. Le rapport aux pouvoirs centraux était favorable à l’ouverture au monde extérieur, à de nouvelles disciplines (arts, psychanalyse, cinéma…) ainsi qu’aux intérêts et motivations des personnels et publics. Pendant une décennie, le Conseil d’administration a maintenu cette orientation progressiste et inclusive[2].

L’existence de cette université est par la suite remise en question avec l’évolution des politiques au niveau international, la défaite électorale de la gauche et la montée du néo-libéralisme. Le cas de Vincennes montre que l’expérimentation locale à elle seule ne peut durer et suffire, les combats doivent être menés à différentes échelles et en même temps pour amener à des changements durables.

  • La question sociale : pour remédier à la division habituelle des tâches et aux discriminations socio-professionnelles, cette université promouvait l’égalité entre les publics: travailleurs/ses, immigré-e-s, non bachelier-e-s… pouvaient s’y inscrire au même titre que les étudiant-e-s, notamment aux cours du soir et du week-end. De même que les mères d’enfants en bas âge, une crèche existant sur le campus.

On peut toutefois se questionner sur le lien qu’entretenait l’Université avec le monde extérieur. Il y a eu des manifestations dans le centre ville de Paris pour revendiquer l’existence de Vincennes, mais à quel point les étudiant-es et les enseignant-es créaient-ils/elles effectivement des liens avec les populations extérieures ?

  • La question pédagogique : la liberté d’expression des étudiant-e-s y était garantie, les cours magistraux étant supprimés au profit de cours dialogiques, où était sollicitée une participation active et créatrice des publics, dans une perspective de co-construction des savoirs. Dans des assemblées générales tenues régulièrement, les étudiant-es et enseignant-es pouvaient débattre sur le fonctionnement pédagogique et arriver à s’accorder entre eux-elles. Une démarche bien éloignée des injonctions actuelles en matière de performance et de formatage des consciences….

  • La question (inter)disciplinaire: cette université a favorisé la promotion des LLA-SHS, Lettres-langues-arts et sciences humaines et sociales. Au service et pour la défense des causes sociale, sociétale et  culturelle de l’époque : féminisme, antiracisme, anti-homophobie (droits des minorités sexuelles),  intégration des immigré-e-s, anti-impérialisme (néocolonialisme francophone et guerre au Vietnam…) et pacifisme…

  • La question géographique et interculturelle: la relocalisation de l’université s’est effectuée en 1980 à Saint Denis (Université Paris 8). C’est un cas emblématique d’universités d’humanités et de sciences sociales qui sont situés hors du centre ville, espace des pouvoirs, et parfois proches des quartiers populaires et multi-ethniques, comme l’université Jean-Jaurès de Toulouse (qui est située dans le quartier du Mirail).

       Un facteur stratégique favorisant, qui n’a sûrement pas été anticipé par les pouvoirs publics et  qui n’a pas encore été promu par les progressistes,  c’est le potentiel de lutte existant dans les quartiers populaires. Pour le rendre opérationnel, la démarche de l’interculturel est incontournable. Pour répondre à l’aspiration de partir de nos cultures d’origine ou acquises, dans l’objectif de communiquer et de construire sur un plan sociétal notamment, avec d’autres.

          Des enseignant-e--s chercheur-e-s,  intellectuel-le-s et artistes,  parmi les plus reconnu-e-s de ce champ disciplinaire, ont contribué à ses travaux –durablement ou ponctuellement-  et à la constitution d’un intellectuel collectif, à l’échelle d’une voire de plusieurs générations :

  • En philosophie : Alain Badiou, François Châtelet, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Michel Foucault,  Jean-François Lyotard, Jacques Rancière, Henri Weber…
  • En psychanalyse (création de ce département) : Félix Guattari, Jacques Lacan…
  • En linguistique : Jean-Claude Chevalier, Maurice Gross, Nicolas Ruwet, Noam Chomsky…
  • En Lettres : Michel Deguy…
  • En histoire : Madeleine Rebérioux…
  • En sociologie : Robert Castel, Robert Linhart…
  • En sciences de l’éducation, René Barbier…
  • En anglais : Hélène Cixous…
  • En études cinématographiques (création de ce département) : Robert Bresson, Jean-Luc Godard, Jacques Rivette…

Suite du débat : l’avenir de l’Université est conditionné  au traitement  de ces cinq paramètres, entre autres.

          Concernant le paramètre (inter)disciplinaire et la gestion des LLA-SHS, le constat est que l’économie néolibérale de la connaissance ou "capitalisme cognitif" instrumentalise les acquis de la révolution numérique, et sélectionne voire discrimine les savoirs disciplinaires et les cultures en fonction des critères de rentabilité et de compétitivité. Depuis 2009, année du vote de la loi LRU qui inscrit les programmes européens de Lisbonne et de Bologne à l’ordre du jour des universités françaises, les départements de Lettres, arts et sciences humaines et sociales sont en pointe de la contestation, parce qu’ils sont les plus menacés par ces dispositifs. Et qu’ils constituent un réservoir de pensée critique et alternative des actuels modes de développement, fondés principalement sur les critères de croissance techno- économique et du cycle produire-consommer.

           L'un des recours programmatiques est le rééquilibrage des budgets et des politiques de développement de l'ESR (et en amont de l'EN et de la formation des enseignant-e-s) en faveur des disciplines menacées, spécialement du champ LLA-SHS, cela pour un développement plus durable et humaniste. Sachant que ce champ disciplinaire, dans sa composante professionnalisante, a partie liée avec les services publics dont la défense et la promotion constituent également l’un des moteurs des mobilisations actuelles : enseignement et recherche, médias et communication, santé et soins, défense des droits, culture(s) et arts, animation et médiation interculturelle…. 

        Un autre recours est de demander aux élus de légiférer pour la protection des disciplines rares ou menacées : langues anciennes (latin-grec…), régionales (occitan…), européennes (russe, italien, portugais…), non européennes (arabe, berbère…)…

       En cette période de commémoration du cinquantenaire de mai 68 et de nouvelle mobilisation universitaire, il est pertinent d’une manière générale de renouer avec la pensée utopique et émancipatrice, avec des programmes d’enseignement et de recherche alternatifs, ou tout simplement complémentaires des programmes actuels.  Il nous faut également faire des propositions pour contrer la sélection à l’université, qui existe d’ores et déjà. Car pour prendre un exemple de frein dans la lutte contre la loi Travail, les conséquences de la loi existaient déjà dans certaines couches de la population. Cette population n’était donc pas sensible aux revendications menées par le mouvement.

           Il nous faut privilégier au plan stratégique une approche multipolaire et hétérogène, pour agir ensemble sans être forcément en “consensus”. C’est déjà le cas à l’université du Mirail : tou-te-s n’ont pas la même vision mais cela n’empêche pas le mouvement d’avancer. S’il y a consensus, c’est peut-être sur un grand objectif commun, celui d’avoir une université qui serait plus humaine. Dans les détails, il y a divergence. Nous sommes dans quelque chose de processuel, comme les cours à l’université de Vincennes où rien n’était prédéfini, tout se construisait, tout faisait partie d’un processus qui serait mouvant et pas fixe.

             Lutter contre l’hégémonie néolibérale, au plan idéologique : nous sommes dans une société qui entretient tous les clivages possibles, tout en cultivant une pensée unique. Il existe une culture dominante opposée au dissensus, c‘est à dire à la confrontation de différentes idéologies ou tout simplement d’idées. Cette démarche-ci est considérée comme un “refus de l’universalisme”. Il nous faut nous questionner sur cette culture dominante, car il est possible de refuser un modèle unique, “fixe” ou “universel” pour tous et toutes, et d’opter pour différents modèles qui pourraient fonctionner côte à côte. Dans ce cas, se pose le problème du pouvoir centralisé qui règne en France : comment peut-on être dans le “multi” en étant dans ce système-là ? Comment renverser les rapports de force, comment rendre possible cette expérimentation ?

                Un recours, les luttes intersectionnelles : comprendre que chaque groupe peut se donner des buts différents mais qu’il est possible d’agir ensemble et de manière efficiente. Quelle est l’origine de ce concept ? Les luttes intersectionnelles ne sont pas nées dans la gauche classique, elles  proviennent des mouvements féministes, anti-colonialistes, anti-racistes. Il faut aller chercher dans ces démarches différenciées  des manières innovantes de s’aligner et d’agir ensemble.

                Se servir de la mémoire collective : celle-ci a une durée de 50 ans. Il n’est pas anodin qu’un lien soit établi entre le mouvement de mai 68 et la mobilisation actuelle. Par exemple, l’école des Beaux-Arts a publié à l’époque des affiches sur le mouvement ; aujourd’hui elles sont encore d’actualité,  nul besoin de changer un seul mot.

               La notion de démocratie : le besoin est grand de coordonner différents types d’expériences de la démocratie, pour réfléchir et élaborer sur cette notion multidimensionnelle et fédératrice. il faudrait sortir des cadres épistémologiques dominants, pour découvrir ce qui se passe ailleurs, à l'échelle de l'Europe du monde francophone notamment, pour expérimenter ce qui pourrait l'être.

             Notion de communauté. Le sentiment ou l’envie de faire communauté est remise en question. Malgré ces questionnements sur l’individualisme croissant, les rapports de force entre des groupes sociaux sont toujours présents. On ne peut dissocier l’individu de son contexte collectif…          

Références de lecture:

Emmanuel Barot, Révolution dans l’Université -Quelques leçons théoriques et lignes pratiques tirées de l’échec du printemps 2009- (La ville brûle, 2010)
https://www.amazon.fr/R%C3%A9volution-dans-lUniversit%C3%A9-th%C3%A9oriques-tactiques/dp/2360120085/ref=asap_bc?ie=UTF8

Martine Boudet (co-coordination), Le système éducatif à l’heure de la société de la connaissance (Presses universitaires du Mirail, 2014) http://pum.univ-tlse2.fr/~Le-systeme-educatif-a-l-heure-de~.html

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[1]https://9docu.com/regarder-et-telecharger-le-documentaire-vincennes-l-universite-perdue-gratuitement/

http://television.telerama.fr/tele/programmes-tv/vincennes-l-universite-perdue,104876053.php

 http://www.telerama.fr/television/sur-arte-vincennes-ou-la-faculte-de-rever,142842.php

http://www.ipt.univ-paris8.fr/hist/

[2] Cette expérience universitaire a été minée par des affaires de drogue. Le prétexte idéal pour le gouvernement de l’époque (V Giscard d’Estaing- J Chirac- A Saunier-Seïté) pour détruire Vincennes en 1980 et décider d’un réaménagement brutal à l’université Paris VIII Saint Denis.

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