Lettre ouverte au mouvement pédagogique, à l’intersyndicale, aux élus

En cette année scolaire, qui s’effectue sous les auspices d’une crise morale et politique reconnue, nous souhaitons faire entendre nos voix. Enseignants et éducateurs venus de différents horizons, nous n’acceptons plus que l’objectif de refondation, qui avait prévalu au début de cette mandature présidentielle, soit réduit à la portion congrue, du fait des immobilismes ou des divisions.

                    Des acquis structurels sont à saluer: la mise en place de l’enseignement moral et civique (EMC), la réhabilitation de la formation enseignante, la dotation en postes, la revalorisation salariale…Cela dit, l’état d’esprit qui prévaut à la gestion de l’institution éducative est globalement régressif. C’est connu, jamais l’Ecole n’a été si inégalitaire[1]. Par ailleurs, dans une période de dérive sécuritaire-autoritaire en temps de "guerre contre le terrorisme" (état d’urgence), de nombreux lycéens ont subi des sanctions judiciaires et  administratives pour avoir manifesté leur opposition à la loi Travail. De nombreux enseignants et personnels sont menacés dans leur exercice professionnel, dans leur carrière, par des administrations qui instrumentalisent les violences des publics. Les personnels s’enferment souvent dans une réserve défensive, en dépit des outils intellectuels qui leur permettraient de reprendre l'initiative. La crise du recrutement est réelle dans le secondaire, pour de nombreuses disciplines, pendant que les forces de l’ordre, qui votent à 50 ou 60% FN[2], sont plébiscitées par les médias et l’opinion.  La réforme des collèges se met en place de manière controversée. Les évolutions programmatiques impulsées par le Conseil supérieur des programmes (CSP) sont globalement limitées. Dans ces conditions, l'humanisme de base qui régissait bon an mal an l'institution s’étiole dangereusement.   

             L'école est-elle seule comptable de ce qu'on nomme "échec scolaire", ou celui-ci est il porté en germe par un système économique et politique qui la rend partiellement inopérante ?  Dans ces conditions, les recours  ne peuvent être exclusivement d’ordre pédagogique, ou de défense des savoirs disciplinaires ou des personnels, si légitimes soient ces démarches au demeurant. La crise institutionnelle et nationale s’inscrit dans un contexte plus large de crise civilisationnelle ou géo-politique. L’ensemble du système éducatif étant impacté de par la mondialisation-médiatisation de la vie sociale, c’est une meilleure articulation de ses composantes qui permettra sa réhabilitation.

             A la question sociale, traditionnellement défendue par nos organisations, celle de la lutte contre les inégalités, doit s’ajouter celle du maintien des droits démocratiques voire de la paix civile, et dans cette perspective la lutte contre les discriminations et dominations sur différents critères. C’est un axe fédérateur dans le sens où personnels comme publics subissent ces risques psycho-sociaux (RPS) et la précarité qu’ils induisent, et peuvent unir leurs forces pour les réduire.  

           Les problématiques à creuser à notre avis sont les suivantes (la liste n’est pas exhaustive):

      -l’autonomisation de la recherche et du système éducatif à l’égard du capitalisme cognitif (soit l’économie néo-libérale dite "de la connaissance") et de ses corollaires en matière de cyberculture et de standardisation mondialisée

        - La reconnaissance de la diversité, de l’interculturel et de l'intersectionnalité comme paramètres émergents, à ajouter à la démarche laïque

      - dans ce double contexte (mondialisé et républicain), la réhabilitation des disciplines (voire des champs disciplinaires) discriminées et des publics correspondants

-La recontextualisation et l’actualisation des missions de l’EN comme service public à caractère social, par une nette différenciation avec les  institutions régaliennes (les forces de l’ordre)

- la formation des enseignants aux fondamentaux de la géo-politique, de l’anthropologie culturelle, de la sémiologie et de la pédagogie des médias….

- la formation et l’éducation à la coopération, notamment à l'international (dans le cadre de l'UE et francophone) et en interne (décloisonnement interdisciplinaire, travail en équipe)

- La démocratisation du fonctionnement institutionnel de l’Education nationale (de sa "gouvernance")

- le dialogue théorique et stratégique de ses différentes composantes, pédagogique, académique, syndicale…pour la réalisation de ces objectifs. Au moyen de rencontres, de débats et entretiens  contradictoires, de la mutualisation des ressources….

- la construction de la citoyenneté par sa mise en pratique effective à l’école et dans la classe, sans démagogie institutionnelle et avec des objectifs clairs en matière de vivre ensemble: éducation à la paix civile, à la démocratie et au dialogue social, à la solidarité internationale, à la parité, à l'anti-racisme, au développement durable.....

        Comme le montrait l’émission d‘Arte sur l’Ecole nouvelle[3], c’est dans des moments de crise que le système éducatif recherche les voies et moyens d’une adaptation, pour la poursuite des objectifs d’émancipation par les savoirs et les cultures. Puisse cette période mettre à l’ordre du jour une éducation nouvelle actualisée en fonction des principes de l’heure.

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Jean Agnès professeur honoraire, chercheur en philosophie de l'éducation (Metz)

Franc Bardou professeur certifié d’occitan, docteur en littérature occitane (Toulouse)

Martine Boudet professeure agrégée de lettres modernes, docteure en littérature française (Toulouse)

Claude Calame anthropologue, directeur d’études Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Paris)

Gérard Collet enseignant Espé retraité, certifié de physique appliquée, docteur en sciences cognitives/sciences de l'éducation (Grenoble), 

Tosse Ekue éducateur-animateur culturel (Toulouse)

Yann Fiévet professeur certifié de sciences économiques et sociales (Sarcelles)

Michèle Monte professeure des universités en sciences du langage (université de Toulon)

Gérard Tautil professeur certifié de philosophie retraité, essayiste (Var)

Marie-France Winghart ancienne formatrice, conseillère syndicale FSU (Essonne).   


[1]Thomas Piketty, « Le gouvernement souhaite-t-il vraiment la mixité sociale ? » (Le monde, août 2016) http://piketty.blog.lemonde.fr/2016/08/31/le-gouvernement-souhaite-t-il-vraiment-la-mixite-sociale/

[2] Claude Askolovitch, « La République est un policier Front national » http://www.slate.fr/story/112619/republique-policier-front-national

[3] Emission « Révolution école » (1918-1939) Arte2016  (7 9 2016) http://ovh.to/umMKB6e

 

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