La crise de « l’identité nationale »
Les conflits armés et les migrations subséquentes sur les bords de la Méditerranée le démontrent tragiquement au quotidien : démocratie et paix civile sont désormais en jeu à nos portes. La France, encore protégée par ses acquits et son statut international, vit elle-même une période de marasme et de désenchantement.
Les débats sur l’Ecole sont révélateurs des difficultés à tracer une voie d’envergure et pérenne. En témoigne l’accumulation de dialogues de sourds assez futiles, tant dans l’enseignement primaire (sur les rythmes scolaires) qu’au secondaire (concernant la réforme des collèges) ou à l’Université, dont les personnels se sentent délaissés par les pouvoirs publics.
Si la gestion technocratique envahit trop souvent la sphère universitaire et scolaire, si, dans l’espace de la cité, un populisme réactionnaire et xénophobe accroît régulièrement ses parts de marché, c’est parce que le « logiciel » qui régit la communauté nationale est partiellement périmé. Sous l’effet de la crise systémique et d’une gestion austéritaire, l’Etat social qui pourvoyait bon an mal an aux besoins des citoyens est progressivement mis en défaut. Symptomatique aussi de cette fin de cycle, la perte d’intégrité morale que subissent de nombreux enseignants, pris dans les nasses de la violence juvénile et de l’indifférence administrative. En réaction, ce sont trop souvent les vieux réflexes qui prennent le dessus: repli sur soi défensif, indifférence aux malheurs du monde environnant, bouc-émissairisation de catégories vulnérables (les immigrés non européens)….
Dans la perspective de retisser la trame nationale, il importe de renforcer les volets les plus altruistes du patrimoine républicain : comment concrétiser au quotidien les principes d’égalité et de fraternité ? Comment favoriser un dialogue social authentique, qui construise des consensus progressistes ? Quels modèles de citoyenneté transmettre à nos élèves et enfants, et pour quels modes de développement ? …
L'Ecole laboratoire d’une citoyenneté altéritaire
La loi sur la Refondation a mis en œuvre un enseignement de morale laïque et citoyenne dont les premiers degrés ont été rendus publics récemment. [1] Le Conseil supérieur des programmes (CSP) a intégré certains objectifs innovants, comme le montre le panorama pour le cycle 4 (qui correspond à la fin d’études au collège) [2]. Lutter contre les discriminations sexistes, racistes, homophobes, liées au handicap ; comprendre la diversité des cultures et des croyances ; gérer la médiation scolaire ; se situer dans un contexte écologique, médiatique et géo-culturel (environnement francophone et européen) ; assumer un développement durable et des actes de solidarité… S’ils sont effectivement mis en application, il y a là des éléments d’une évolution possible, d’un mode de citoyenneté principalement individuel à une conscience collective renforcée. Participe, par exemple, de cette finalité le film Les Héritiers[3] , qui met en scène une classe de seconde de banlieue à la dérive, sur un projet en histoire concernant la déportation des Juifs.
En amont, cet enseignement nécessite une formation en bonne et due forme dans les ESPE. La construction d’une culture professionnelle et sociale commune passe par « la refondation de l’enseignement des humanités », notamment anciennes, comme le préconise l’appel au ministère à l’initiative de Barbara Cassin et Florence Dupont[4]. Les humanités doivent aussi se projeter dans leur avenir, comme le montre le colloque « Anthropologie pour tous » organisé par le lycée Le Corbusier d’Aubervilliers (6 juin 2015), au contact des mythologies et des langues-cultures du monde, transmises dans les quartiers populaires et multi-ethniques[5]. Est à ce prix, le désamorçage des tentations nationalistes et djihadistes/radicales qui alimentent leur détestation mutuelle par médias interposés. Dans ce panorama interculturel, il ne faut pas oublier cet élément médian, discret mais hautement substantiel et apaisant, que constituent les langues-cultures régionales, dont la loi sur la Refondation a défini l’égale dignité avec leurs homologues européennes et étrangères[6]. Ce patchwork réjouissant a de quoi redonner des couleurs aux principes républicains, souvent condamnés jusque là à un logiciel universaliste abstrait.
Pour une éducation populaire actualisée
Divers objectifs peuvent être ceux d’une anthropologie élargie à la cité: mieux comprendre les différentes appartenances catégorielles, idéologiques, culturelles, spirituelles, comme autant de composantes de l’échiquier national et du monde à envisager dans leur complémentarité systémique ; mieux appréhender les limites de ses choix personnels et de ceux d’autres, voire leurs effets pervers dans une perspective exclusive ou unilatérale ; favoriser les médiations et reliances à même de désamorcer les conflits inhérents à la vie sociale et de reconstruire une pensée unifiante, du peuple et pour le peuple. Sur ces bases réhabilitées à la base, les pouvoirs publics pourront davantage et mieux opérer les arbitrages, voire les rééquilibrages qui s’imposent sur le terrain éducatif et sociétal.
Autant dire qu’enseignants, formateurs, universitaires ont du pain sur la planche. Face à la technocratie à dominante économiste, il s’agit de redonner leurs titres de noblesse aux cultures des peuples et communautés, comme autant de facteurs d’un développement à visage humain. Face à la menace obscurantiste, qui, sur un plan électoral, risque à court terme de faire capoter les espoirs d’une transformation qualitative, il s’agit de donner à ce programme forme et signifiance accessible au plus grand nombre.
[1] Programme d'enseignement moral et civique (École élémentaire et collège)
arrêté du 12-6-2015 - J.O. du 21-6-2015 http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=90158
[2] Cycle 4 La sensibilité : soi et les autres
Objectifs de formation
1. Identifier et exprimer en les régulant ses émotions et ses sentiments.
2. S'estimer et être capable d'écoute et d'empathie.
3. Se sentir membre d'une collectivité.
Connaissances, capacités et attitudes visées
Objets d'enseignement
Exemples de pratiques en classe, à l'école, dans l'établissement
1/a - Exprimer des sentiments moraux à partir de questionnements ou de supports variés et les confronter avec ceux des autres (proches ou lointains).
- Connaissance et reconnaissance de sentiments.
- Connaissance et structuration du vocabulaire des sentiments moraux.
- Réflexions sur les différentes formes de racismes et de discriminations : partir d'une délibération du Défenseur des droits, d'un récit fictionnel ou de la vie quotidienne, de jeux de rôles, d'une recherche documentaire, d'œuvres artistiques, ou de la pratique de l'éducation physique et sportive.
- La médiation scolaire : à partir d'une situation de tension dans une classe, travail mené par le professeur et le CPE avec le groupe d'élèves concernés, puis réflexion commune avec la classe (heure de vie de classe), puis travail écrit ou oral des élèves.
- Étude d'une action en faveur de la solidarité sociale ou du développement durable.
2/a - Comprendre que l'aspiration personnelle à la liberté suppose de reconnaître celle d'autrui.
- Connaissance de soi et respect de l'autre, en lien avec l'éducation affective et sexuelle.
- L'identité personnelle ; l'identité légale.
- La question des addictions.
3/a - Comprendre la diversité des sentiments d'appartenance civiques, sociaux, culturels, religieux.
- Expressions littéraires et artistiques et connaissance historique de l'aspiration à la liberté.
- La francophonie
- Sentiment d'appartenance au destin commun de l'humanité.
3/b - Connaître les principes, valeurs et symboles de la citoyenneté française et de la citoyenneté européenne.
- Citoyenneté française et citoyenneté européenne : principes, valeurs, symboles.
[3] Les héritiers, film de Marie-Castille Mention-Schaar (2014), Nous sommes tous des exceptions, essai d'Ahmed Dramé (éd. Fayard, 2014). Participation d’une classe de seconde (Lycée Léon Blum de Créteil) à un concours national d'histoire, sur la Résistance et la déportation des Juifs.
[4]« Dans les lycées, pourquoi ne pas créer une filière Lettres et Arts (LA), aussi solide que la filière S, où seraient enseignées pendant trois ans ce qu’on appelle aujourd’hui les Humanités, au sens large : philosophie, lettres, cultures antiques, latin ou/et grec, langues modernes, théâtres, cinéma, musique, anthropologie et linguistique ? »
http://www.liberation.fr/societe/2015/06/14/les-cultures-antiques-contre-les-integrismes_1329522
Liste des premiers signataires: https://antecarts.wordpress.com/signataires
Pour signer l’appel : A Madame la ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, Appel pour une refondation de l’enseignement des Humanités https://www.change.org/p/madame-la-ministre-de-l-education-nationale-appel-pour-une-refondation-de-l-enseignement-des-humanit%C3%A9s
[5] http://projet-theleme.wix.com/lanthropopourtous#!Le-colloque-du-6-juin/cmbz/54fdf3a30cf27b8ab25367c5
« Aborder le répertoire des mythes (les manières dont l’humanité représente et explique le monde et la condition humaine) nous paraît la seule manière de rendre effectif un enseignement laïc des cultures. Comment admettre qu’on puisse construire une identité universelle sur une seule interprétation du monde ? La morale laïque est une contradiction dans les termes, et la République gagnerait à lui préférer un enseignement des cultures, en adoptant la position comparatiste, ni subjectiviste, ni communautariste, dans la tolérance et le partage. »
(…)
« Mais, me dira-t-on, à quoi bon comparer des expériences culturelles dispersées dans le temps et dans l'espace ? Je réponds sans hésiter : parce qu'en les analysant les unes par rapport aux autres nous nous donnons les moyens de mieux comprendre les pulsions d'identité meurtrière qui habitent nos sociétés, celles d'aujourd'hui, celles d'hier et d'autres à venir. »Marcel Detienne.
[6]Apprendre et enseigner les langues régionales à l’Ecole de la République (MEN, novembre 2013)
http://www.ieo-oc.org/Apprendre-et-enseigner-les-langues
Les langues régionales dans la loi de refondation (5 mai 2013)-Institut d’études occitanes
http://www.ieo-oc.org/IMG/pdf/Annexa_lei_lengas_regionalas_dins_la_lei_de_refondacion-2.pdf