Coronavirus. Et après.

Le coronavirus révèle la faillite de la globalisation et des institutions qui en émanent, l'UE en tête. Il faut en changer et éradiquer ce qui aura permis l'épanouissement d'une puissance supranationale : le capitalisme actionnarial. Relocaliser la production et dénoncer la libre circulation des capitaux sont des objectifs intermédiaires : ce qui doit nous unir, c’est la souveraineté populaire.

En cours d’économie de première année d’école d’ingénieur, on nous avait répartis en deux groupes, chacun simulant une économie nationale, séparés par des barrières douanières. L’objet du travail de groupe était de lever la barrière douanière et de montrer comme le libre-échange profitait aux deux groupes pour aboutir à une équilibre global meilleur pour chacune des parties.

On oubliait évidemment quelques points de détail.

La mondialisation malheureuse

Premièrement que la transition vers l’optimum et la spécialisation des économies s’accompagne de la destruction de pans entiers du système productif. Les ouvriers de Whirlpool[1] peuvent en dire quelque chose. Les paysans mexicains[2] aussi. Chômage, pauvreté, mortalité accrue, suicides font partie des conséquences malheureuses d’une mondialisation heureuse[3]. Après tout, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. On convertira tout ça à la gig économie[4] et les tourneurs-fraiseurs iront préparer des palettes pour Amazon[5] pendant que leurs enfants iront livrer des pizzas à vélo. Quant aux recettes fiscales, bienfaits de la libre circulation des capitaux aidant, elles disparaîtront aux Bermudes mais que voulez-vous y faire[6] ?

La mondialisation dangereuse

Deuxièmement que reposer sur le commerce international pour des biens essentiels représente un risque majeur d’approvisionnement[7]. Si on ne peut plus importer demain de bonbons à la menthe, on s’en remettra mais quid des analgésiques ou des salles de commandes de centrales nucléaires[8] ?  Ce risque est renforcé par la distribution mondiale des chaines de production qui rend l’ensemble du système instable. De son côté, le modèle just-in-time[9] de Toyota : « making only what is needed, when it is needed, at every stage of production »[10] expose l’ensemble du système productif à chacun des risques locaux.  Que les chinois arrêtent de produire ou d’exporter des principes actifs et Sanofi se retrouve incapable de produire les dérivés : quelques semaines plus tard les hôpitaux européens risquent la pénurie[11]. Le même raisonnement tient pour le reste du matériel nécessaire à endiguer une épidémie et ses conséquences. A défaut de pouvoir produire ces médicaments, ces masques, ces respirateurs ou ces tests nous-même, les morts rempliront Rungis[12]. Mais c’est ainsi que le voulait l’optimum économique global.  

Les conséquences en sont qu’une épidémie locale devient une pandémie via la circulation effrénée des hommes et des marchandises. Le coronavirus vient tuer les hommes en suivant les nouvelles routes de la soie comme la pyrale du buis venait décimer les buis[13].

L’absence de capacités de production et les coupes dans les budgets des services de santé[14] transforment la pandémie en crise sanitaire majeure dont les morts se comptent par dizaines de milliers. Bien sûr, certains pays réfractaires à l’économie de marché, comme les Etats-Unis[15] ou le Royaume-Uni[16] réquisitionnent des usines pour fabriquer des masques et des respirateurs. Pas de ça chez nous ! En France on fait confiance au marché et à la générosité privée[17]. On va même plus loin : quand la seule usine d’Europe capable de produire des bouteilles d’oxygène médical est en faillite, on la laisse mourir au lieu de la nationaliser d’urgence[18].  On aura donc des morts par milliers, du fait de leur aveuglement et de leur négligence.

Crise

Ensuite viendra la crise économique. Elle a déjà commencé et elle sera très grave. Même si certains penseurs de BFM pensent qu’une économie mise à l’arrêt redémarre comme une voiture neuve, les 10 millions d’emplois détruits en deux semaines aux Etats-Unis[19] ne vont pas revenir comme ça. Pour embaucher il faut de la trésorerie, des commandes et surtout des perspectives stables. Nous n’aurons rien de tout cela pour les mois à venir. Le virus pourrait reparaître en Chine[20], revenir à l’automne en Europe et devenir endémique en Afrique[21]. Bien malin celui qui pourra dire quelle forme prendra la crise à venir, mais on peut déjà envisager un scénario : ce sera d’abord une crise de l’économie réelle. Beaucoup d’entreprises vont faire faillite, beaucoup de gens vont perdre leur emploi. Les effets sur la finance, à commencer par les prêteurs hypothécaires[22] risquent d’être dévastateurs. De proche en proche, c’est toute la liquidité des marchés financiers qui peut s’en trouver affectée. Cette crise financière (et pas boursière comme aujourd’hui) rejaillirait alors sur une économie réelle déjà fragilisée par quelques trimestres de récession sévère.

Faillite des institutions

Face à tout cela, les institutions sont en faillite. On voit ça et là des italiens brûler le drapeau Européen, et Mateo Salvini trouve « parfaitement compréhensible » de vouloir organiser un référendum sur la sortie de l’Union[23]. En effet qu’a fait l’Union Européenne ? Rien. Elle a distribué 750 milliards aux marchés obligataires[24] pour sauver la finance en même temps qu’elle imposait une amende[25] à l’Italie. Le couple franco-allemand[26] montre qu’il n’existe pas. Merkel reste droite dans ses bottes en refusant l’idée de solidarité financière entre pays membres[27]. De son côté, le premier ministre accuse à mots à peine couverts l’Allemagne de mentir[28]. L’OTAN répond aux abonnés absents : qu’a fait la sixième flotte[29] de l’US Navy ?  L’OMC, l’OCDE, le FMI, n’en parlons pas. Toutes ces institutions étaient déjà des zombies mais le virus leur arrache la tête. Il va falloir en changer, et dès maintenant[30].

Demi mesures et vrais criminels

Il y a ici lieu de se méfier des gens qui prétendent découvrir l’eau chaude en disant qu’il faut un nouveau capitalisme plus respectueux des personnes[31]. A chaque crise, les mêmes dirigeants nous sortent les mêmes balivernes. Il faut aussi se méfier des timides qui prétendent que la mondialisation est terminée[32], n’exigeant que des relocalisations industrielles, dénonçant les traités de libre-échange ou déplorant la faiblesse de l’Etat. Ce sont des questions superficielles qui émergent de deux problèmes fondamentaux intimement liés : la domination du capital et l’érosion démocratique. Il ne faut pas moins de mondialisation, il faut moins de capitalisme. Il ne faut pas plus d’Etat, il faut plus de pouvoir au peuple. De quel Etat parlons nous en effet ? De celui qui vole les masques de ses alliés[33] ou de celui qui est incapable d’en gérer la production, l’importation et la distribution[34] ? Ni l’un ni l’autre, mais d’un Etat émanant du peuple et organisant sa volonté fraternelle.

Production et contrainte climatique

De même notre rapport à la production doit changer, ne serait-ce que du fait de la contrainte climatique. Les mesures de confinement en Chine y ont fait baisser les émissions de CO2 de 25%[35] et beaucoup s’en sont félicités. Mais il faudrait les baisser globalement de 75% d’ici 2050[36] pour tenir le scénario des deux degrés. Il faudra donc moins produire, beaucoup moins produire, évidemment. Et s’il ne s’agira pas de tout produire localement, il s’agira de tout pouvoir produire. Cela suppose la planification industrielle : il faut s’assurer qu’une usine textile est capable de passer de la production de chemises à celle de masques chirurgicaux en quelques jours ou qu’une usine chimique peut se mettre à produire des analgésiques plutôt que des lubrifiants.

Mesures immédiates

A court terme, il faut évidemment nationaliser Luxfer et en multiplier les capacités de production. Il faut aussi nationaliser Sanofi et ses usines de production de médicaments. Dans l’urgence, on pourrait au moins acheter les usines de production de principes actifs dont ils cherchent justement à se séparer[37]. Il faudrait également réquisitionner les usines textiles pour la production de masques ou les usines automobiles et aéronautiques pour celle de respirateurs plutôt que les laisser produire des avions[38] dont on ne voit pas qui pourra les acheter[39]. Nationaliser les cliniques privées[40] (ou au moins les réquisitionner) pour mettre leurs lits et personnels au service de la lutte contre l’épidémie paraît également une mesure d’urgence naturelle. Bref, encore une fois, il suffit de faire l’exact contraire de ce que fait le gouvernement.

Nettoyer

A plus long terme, il y a beaucoup à faire. Et ça commence par dénoncer un bon paquet de traités internationaux. Récupérer la production de devises et donc le contrôle de la banque de France est un impératif. Sans cela nous serons obligés de nous endetter sur les marchés auprès d’opérateurs privés qui viendront ensuite nous dicter notre politique à des fins de remboursement. Oui, cela voudra dire quitter l’Euro, et donc aussi l’UE[41]. Plus largement, il nous faut sortir du système de domination du dollar des taux de change flottants. Tant qu’à faire, il faudra dénoncer une partie significative de notre stock de dette existant. Un moratoire international sur la dette doit faire partie des étapes indispensables de l’après-crise. Il nous faudra également quitter l’OTAN, puisqu’elle ne sert manifestement à rien. Quitter l’OCDE, l’OMC ou autres machins internationaux est également à envisager. La plupart des traités de libre-échange devront également être dénoncés.

Il nous faudra également détruire jusqu’à la racine la puissance du capitalisme actionnarial. On peut envisager, comme Bernard Friot, une socialisation générale de tout le produit intérieur brut[42]. On peut aussi envisager des solutions plus timorées comme Frédéric Lordon en 2007, qui prônait la guillotine fiscale[43] contre les rémunérations excessives du capital. Entre les deux il y a tout un monde que la démocratie devrait nous permettre d’explorer.

Refonder

Mais tout cela, ça reste de la technique. Il nous faudra changer les structures afin de prévenir la repousse des excroissances monstrueuses que nous viendrons de couper. A qui confier une telle mission ? Certainement à un personnel politique compétent, pas à des personnes obsédées par la seule poursuite de leur programme néolibéral[44]. Et pour trouver un tel personnel politique, rien de mieux que la démocratie pleine.

Refonder la démocratie est la priorité absolue : le peuple décide et contrôle, parfois via des représentants. Des principes simples, aujourd’hui déjà présents dans la constitution[45] aux articles 2 et 3, mais constamment bafoués, doivent être appliqués :

  • La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale
  • Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.
  • La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité ».
  • La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice.

Il faudra donc convoquer une constituante[46] qui donnera au peuple les moyens de garantir toujours sa pleine souveraineté et l’application de la constitution qu’il se sera lui-même donnée.

Car à la fin des fins, ce qui nous manque le plus, c’est évidemment la souveraineté industrielle, un protectionnisme solidaire[47], des mesures sociales et des limites au capitalisme, mais c’est surtout la souveraineté populaire : le pouvoir de décider ensemble pour l’intérêt général.

 

 

 

[1] https://lexpansion.lexpress.fr/entreprises/whirlpool-france-et-la-delocalisation-de-l-usine-d-amiens_1902460.html

[2] https://www.liberation.fr/planete/2003/02/18/mais-amer-entre-mexique-et-etats-unis_431309

[3] https://www.amazon.com/mondialisation-heureuse-Alain-Minc/dp/2266083333

[4] https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/la-gig-economy-vers-une-economie-a-la-tache-mondialisee-634783.html

[5] http://www.leparisien.fr/politique/newsletter/le-retour-gagnant-de-macron-a-l-usine-whirlpool-03-10-2017-7305519.php

[6] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/12/20/cumex-files-les-deputes-ont-vide-le-dispositif-anti-fraude-de-sa-substance_5400294_4355770.html

[7] https://b-ok.cc/book/2352838/3ff421

[8] https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-01-30/general-electric-is-said-to-explore-sale-of-steam-power-division

[9] https://www.toyota-europe.com/world-of-toyota/this-is-toyota/toyota-production-system

[10] Produire uniquement ce qui est nécessaire, quand c’est nécessaire, à tous les étages de la production

[11] https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200401.OBS26914/coronavirus-neuf-hopitaux-europeens-s-alarment-d-une-penurie-de-medicaments.html

[12] http://www.leparisien.fr/val-de-marne-94/coronavirus-un-batiment-du-marche-de-rungis-transforme-en-morgue-02-04-2020-8292729.php

[13] https://fr.wikipedia.org/wiki/Pyrale_du_buis

[14] https://data.oecd.org/chart/5Udk

[15] http://www.leparisien.fr/international/bras-de-fer-avec-general-motors-plan-economique-historique-le-reveil-de-trump-face-au-coronavirus-27-03-2020-8289663.php

[16] https://www.ft.com/content/7ebb238c-67c7-11ea-a3c9-1fe6fedcca75

[17] https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/coronavirus-gerald-darmanin-appelle-aux-dons-pour-soutenir-les-societes-en-difficulte-6796340

[18] https://www.lamontagne.fr/clermont-ferrand-63000/actualites/l-etat-refuse-la-nationalisation-de-l-entreprise-luxfer-de-gerzat-puy-de-dome-pour-fabriquer-des-bouteilles-d-oxygene-medical_13772937/

[19] https://fortune.com/2020/04/02/us-unemployment-numbers-jobs-layoffs-economy/

[20] https://www.ccn.com/chinas-latest-coronavirus-case-exposes-a-terrifying-trend/

[21] https://www.lefigaro.fr/international/scenario-catastrophe-pour-l-afrique-desormais-touchee-par-le-coronavirus-20200401

[22] https://www.ft.com/content/f533fdfa-a1b7-4595-bb48-036a91526c2e

[23] https://www.huffingtonpost.it/entry/referendum-per-uscire-dallue-salvini-delusione-comprensibile-critiche-dal-pd_it_5e86426fc5b63e06281b2823

[24] https://www.ft.com/content/711c5df2-695e-11ea-800d-da70cff6e4d3

[25] https://www.lefigaro.fr/flash-eco/ue-rome-mis-a-l-amende-pour-des-subventions-illegales-aux-hotels-sardes-20200312

[26] https://www.ombres-blanches.fr/recherches/fiche-resultats/recherche/coralie-delaume/le-couple-franco-allemand-n-existe-pas/9782841868933.html

[27] https://www.lefigaro.fr/conjoncture/coronabonds-en-europe-angela-merkel-confinee-dans-l-immobilisme-20200402

[28] https://twitter.com/LCP/status/1245411012247015424

[29] https://fr.wikipedia.org/wiki/Sixi%C3%A8me_flotte_des_%C3%89tats-Unis

[30] https://www.monde-diplomatique.fr/2020/04/HALIMI/61619

[31] https://twitter.com/BFMTV/status/1244519745535295488

[32] https://www.lefigaro.fr/conjoncture/arnaud-montebourg-la-mondialisation-est-terminee-20200330

[33] https://www.liberation.fr/france/2020/04/01/une-commande-francaise-de-masques-detournee-vers-les-etats-unis-sur-un-tarmac-chinois_1783805

[34] https://www.mediapart.fr/journal/france/020420/masques-les-preuves-d-un-mensonge-d-etat?onglet=full

[35] https://www.nytimes.com/reuters/2020/04/03/world/europe/03reuters-health-coronavirus-emissions.html

[36] https://www.youtube.com/watch?v=6UjJQMYaJPA

[37] https://www.capital.fr/entreprises-marches/sanofi-entend-creer-un-specialiste-europeen-des-principes-actifs-pharmaceutiques-1363001

[38] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-l-usine-airbus-a-toulouse-redemarre-c-est-un-signal-qui-place-l-economie-avant-nos-vies-denonce-la-cgt_3880871.html

[39] https://www.ft.com/content/1f22a588-85ae-46f8-9c92-afa71c88b29b

[40] https://www.businessinsider.fr/us/coronavirus-spain-nationalises-private-hospitals-emergency-covid-19-lockdown-2020-3

[41] https://interetgeneral.net/publications/2.html

[42] https://www.humanite.fr/tribunes/bernard-friot-propose-de-socialiser-tout-le-produit-interieur-brut-et-de-sortir-de-la-dicta

[43] https://www.monde-diplomatique.fr/2007/02/LORDON/14458

[44] https://www.liberation.fr/debats/2020/03/30/l-apres-ne-devra-pas-etre-un-retour-a-la-normale_1783595

[45] https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur

[46] https://laec.fr/chapitre/1/la-6e-republique

[47] https://www.ombres-blanches.fr/recherches/fiche-resultats/recherche/boris-bilia--sandro-poli/osons-le-protectionnisme/9782364880962.html

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