Signaux faibles: vers un basculement?

Pour de nombreux cadres, la condition salariale est devenue absurde dans un monde néo-libéral. Certains quittent le système, d'autres y réfléchissent, mais en poussant rarement le raisonnement assez loin. Quitter le monde ne le change pas. Pour le changer, il faut s'unir en destin aux classes populaires qui ont les mêmes désirs: vivre libre et dignement. C'est ce qui se joue demain.

J’occupe une position privilégiée.

En tant que militant, j’ai l’opportunité et parfois la souffrance d’observer la détresse de certains de nos concitoyens. Enseignants désespérés, retraités paupérisés, étudiants travailleurs, intermittents du spectacle exploités, précaires de toute sorte. La colère qu’ils exprimeront demain est une colère juste, une colère de premier ordre, qui touche à leur simple condition de vie matérielle. Ils rejetteront une réforme et son monde. Un monde qui peut engendrer une telle réforme et tant d’autres injustices. S’il y a bien un devoir humain, c’est de soutenir nos concitoyens qui font face à ce niveau de délabrement de la société alors qu’ils devraient pouvoir œuvrer en sécurité.

Par ailleurs, en tant que cadre diplômé, je peux regarder dans les yeux un autre type de désarroi. Celui de cadres dont la condition leur apparaît comme absurde. Celui de diplômés ou d’étudiants qui se demandent ce qu’ils font là et qui n’en peuvent plus. Si vous êtes comme moi, vous devez connaître vous aussi un de ces cadres qui part faire le tour du monde ou celle qui part fonder une brasserie dans le Morvan ? Ou ceux qui, déjà radicaux avant même d’avoir eu leur diplôme, partent dans travailler dans des fermes en Hongrie ?

Ceux qui passent le pas ne sont pas encore nombreux. Mais combien n’en pensent pas moins ? Combien de fois vous posez vous la question de créer une entreprise solidaire en province ? De donner de votre temps à une association humanitaire ? De « tout lâcher pour vivre libre » ? Je me la pose souvent et j’en connais beaucoup qui se la posent aussi. Et j’en connais beaucoup d’autres qui l’ont fait. Devenus moniteur de boxe thaï (comme un ami), mère au foyer (comme une amie très chère), gérant un projet de logement collaboratif (d’autres amis), les voilà sortis du système productif. Plus loin de moi, je vois des cadres de grands groupes qui partent voyager sans autre but que partir, qui réfléchissent au sens de leur vie car ils n’en trouvent plus.

Des Zadistes au sens faible.

Au sens faible car pour la plupart ils opèrent leur changement pour eux-mêmes. Ils sortent de la société, mais en y restant un peu. Dépendant de leurs capital financier et culturel, ils ne sortent pas vraiment. Et le but qu’ils poursuivent reste un but égoïste de réalisation de soi. Pourtant vu de très loin, ils suivent le même chemin que les zadistes, mais en partant de plus loin. Ils n’ont probablement pas encore conscience de la profondeur du mal qui ronge la société et voient leur souffrance comme une souffrance personnelle. On a été si bien éduqués pour ça.

En y repensant, je vois l’offensive du bien-être en entreprise comme une réponse à ce mal-être : « vous aurez des babyfoots et l’opportunité de se réaliser soi-même ». Sauf que de plus en plus de gens n’y croient plus. On pourra toujours leur proposer de « disrupter » ou de « changer le monde » , on leur proposera d’être « acteur du changement » qu’ils y verront à juste titre une arnaque. Dans ces démissions personnelles, dans ce dégoût du langage managérial, je vois des signaux faibles que peut-être les classes moyennes sont en train de rejoindre les classes populaires.

Ce que nous voulons tous au fond, c’est un autre monde.

Car ce monde nous dégoûte tous. A des degrés divers. Les ouvriers, les employés en sont dégoutés dans leur chair, eux qui ont vu leurs emplois s’envoler ailleurs, leur sécurité de l’emploi s’évaporer et leur avenir s’étioler à chaque mandature présidentielle. Les cadres commencent à le sentir dans l’absurdité de la novlangue, dans le non-sens de leur travail. Grâce au parachute du diplôme et du capital social, ce n’est pas si violent mais tout de même :  Burn-out, Bore-out, Brown-out. Tous ces mots recouvrent l’absurdité sucrée de la condition de cadre dans un système qui n’a plus de sens. Et parfois, j’en ai fait l’expérience, ils recouvrent une souffrance bien réelle qui peut aller jusque dans la souffrance physique.

Comme d’habitude les classes populaires sont en pointe dans la lutte demain. Ce sera d’abord la SNCF, EDF, les Gilets Jaunes, la RATP, l’éducation nationale qui feront grève et qui manifesteront. Je souhaite que nous autres comprenions que nous avons une communauté de destin avec eux et que finalement, nous sommes aussi des ouvriers. Au lieu de faire des soudures, nous programmons, au lieu de réparer des machines, nous gérons des systèmes, au lieu de pointer à l’usine, nous lisons nos mails le soir et le week-end.

Quels sont nos désirs communs après tout ? Vivre libre et dignement. Respecter l’environnement, respecter les hommes surtout. Créer de notre art et aider les autres à en faire autant. Et c’est ce que le néo-libéralisme nous interdit. Et c’est ce qui nous rend dingues. Voudriez-vous de la démocratie en entreprise ? Que les managers soient élus et révocables ? Vous vous heurteriez vous aussi au pouvoir actionnarial qui, in fine, décide contre vous, contre la planète, contre l’humanité et dans son intérêt seul. Voudriez-vous lancer un projet innovant ? Il ne le sera jamais assez s’il n’est pas immédiatement rentable. Ce que vous voulez, sans le savoir, c’est la démocratie partout : décider. La république partout. La république sociale. La socialisation des moyens de production. Décider avec les ouvriers et les ingénieurs de ce que vous pouvez faire de mieux à vous tous. Ce que vous avez, aussi haut que vous puissiez être dans la pyramide du management, c’est l’asservissement à une volonté qui émane de l’argent et qui ne sert que lui.

Alors dès demain, dès après-demain et les jours suivants, rejoignons nos frères et sœurs. Faisons grève, manifestons. Le présent est monstrueux d’absurdité, mais si le monde nous hérisse, ne nous contentons pas de le quitter, battons-nous pour le changer, car la démission ne sauvera pas le monde.

A demain,

Aux jours suivants

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