Comment les primaires ouvertes sont-elles devenues possibles en France? (1/3)

Une approche comparée des processus d’adoption au PS et à LR par Rémi Lefebvre, professeur de sciences politiques, université Lille 2-CERAPS et Éric Treille, chercheur associé, CRAPE-Arènes. Voici la première des trois parties.

Les États-Unis n'ont plus le monopole des primaires ouvertes. Depuis une quinzaine d’années, elles se diffusent comme un mode de désignation alternatif à la sélection traditionnelle des candidats par les instances dirigeantes ou des conventions partisanes. Qu'on en juge : en Amérique latine (Mexique, Argentine…) et en Europe occidentale (Italie, Grèce, Portugal, Grande-Bretagne, Espagne…) mais aussi au Québec ou en Russie, on observe le passage de méthodes de sélection fermées ou confinées à des procédures de désignation plus inclusives, impliquant directement à travers des votes les adhérents (primaires dites fermées) ou les sympathisants sans donc que l'adhésion partisane ne soit nécessaire (primaires dites ouvertes). Cette méthode de sélection permet de désigner le candidat à la tête de l'exécutif du parti ou d'une coalition de partis, mais aussi le leader du parti (parti démocrate italien, parti travailliste  anglais depuis 2015) ou l'ensemble des candidats du parti (Podemos). Les primaires tendent ainsi à devenir un nouveau mode standard international de désignation, érigé en symbole de modernité démocratique dans un contexte de délégitimation des partis et de personnalisation de la vie politique.

En France, l’importation du système des primaires, associée au processus repoussoir de « l’américanisation de la vie politique », a longtemps été jugée comme une greffe impensable. Cette procédure était considérée non seulement comme contraire à la culture politique hexagonale et à l’« esprit » des institutions de la Cinquième République, mais aussi attentatoire aux prérogatives des partis politiques, seuls maîtres du choix de la sélection des candidats. Au parti socialiste, les primaires ont longtemps été rejetées au motif qu'elles consacreraient « un parti de supporters » et déposséderaient les militants de leur  souveraineté. À droite au contraire, elles sont perçues comme une manière de consacrer le rôle des partis, le candidat désigné serait ainsi prisonnier d'un camp ou d'une formation partisane. 

Alors qu’un projet de primaires est discuté à droite, Georges Vedel déclare le 21 novembre 1994 à France 2 : « Vouloir faire des primaires en France, c’est comme faire avaler un beefsteak à un ruminant : son estomac n’est pas fait pour cela. » Il poursuit : « Une telle consultation conduirait les partis dans un parcours de contentieux dont l’issue est difficile à prévoir et qui pourrait mener soit au Conseil d’État soit au Conseil constitutionnel. » Dans un article consacré au processus de nomination des candidats publié en 1995, Jean-Claude Colliard juge de la même manière les primaires impossibles car proprement impensables au regard de notre culture politique. Il constate alors que les processus de désignation relèvent plus d'un acte de légitimation que d'une sélection concurrentielle. Il prend acte de l'évidence au PS du couplage entre autorité présidentielle et leadership partisan, les deux mécanismes de sélection se confondant. Alors qu'une primaire fermée va pourtant être déclenchée pour désigner le candidat socialiste, il écrit que le choix réel des militants « n’a que peu de chances de devenir la procédure normale de désignation : prévu par le règlement intérieur du PS, il n’a joué ni en 1981 ni en 1988 et risque bien de rester théorique ». À droite, il remarque que la procédure se doit d’être la plus discrète possible puisque le candidat est tenu de surplomber les partis. Il juge en ce sens inenvisageable « une longue course d’obstacles qui laisserait exsangue un candidat décrochant son investiture par 51 % de ses amis contre 49 % de ses compagnons ».

D'incongruité, les primaires sont pourtant devenues réalité et occupent une très forte centralité dans l'actualité politique. Le 1er octobre 2009, les adhérents du parti socialiste ont approuvé à plus de 68 % le principe de primaires ouvertes pour l’élection présidentielle de 2012. Puis, contre toute attente, la primaire citoyenne de septembre-octobre 2011 a réussi à mobiliser près de trois millions de Français, soit 30 % de l’électorat socialiste de référence, conférant ainsi à François Hollande une légitimité incontestable qui avait fait défaut en 2007. Après avoir fortement critiqué ce mode de sélection, l'UMP se convertit à son tour au système des primaires et adopte statutairement cette procédure en 2013.

L'année 2016 accélère encore cette reformulation du jeu politique, le système des primaires semblant même désormais ordonner l’ensemble de la mise en récit de la vie partisane française : en réponse à la crise de leadership qui fracture le parti, Les Républicains qui ont succédé à l’UMP mettent en œuvre les premières primaires de la droite et du centre, au risque de la multiplication du nombre des postulants et de sa dévitalisation organisationnelle et idéologique ; suite à l’échec de l’initiative d’une « primaire des gauches et des écologistes », EELV et le PS créent la surprise en décidant d'organiser leurs propres primaires, semi-ouvertes pour les écologistes et ouvertes pour la « Belle Alliance populaire » avec une consultation qui se tiendra en janvier 2017.

Comment expliquer ce retournement et cette soudaine « primarisation » de la vie politique ? Il s'agit ici d'interroger les conditions de possibilité en France de ce nouveau mode de sélection et de discuter d'un ensemble d’hypothèses explicatives à partir d'une analyse comparée des processus d’adoption par le PS et l’UMP devenue LR. Trois ensembles de facteurs seront examinés :

- des variables structurelles lourdes : les primaires comme réponse aux mutations des partis politiques ;

- des variables conjoncturelles : les primaires comme produit d’un contexte de crise partisane liée à une vacance du leadership ;

- des effets d'entraînement liés à des phénomènes de mimétisme institutionnel (ces trois séries de facteurs combinant bien sûr leurs effets).

 

Partie 1

Facteurs structurels : les primaires comme réponse aux transformations des partis

Les primaires ouvertes apparaissent de manière générale comme une réponse aux nouveaux défis et à la crise de légitimité auxquels les partis sont confrontés (ces phénomènes dépassant les partis considérés, le PS et l’UMP devenue LR). Elles tendent à s'imposer comme la solution à de multiples problèmes.

Directisation et ouverture du processus de désignation

Les primaires s'inscrivent d'abord dans un processus de « démocratisation »  des partis qui les conduit dans un premier temps à donner plus de pouvoir aux militants avant d’élargir le droit de désignation aux sympathisants ou aux électeurs. Le préalable de la primaire ouverte, c'est la primaire fermée. Pourtant, le passage de l'une à l'autre n'a rien de naturel ni de linéaire. La procédure « directe » de désignation du candidat par les militants leur confère un nouveau pouvoir et ouvre une rétribution symbolique de nature à redynamiser le militantisme et à le rendre plus attractif. La primaire ouverte conserve le caractère direct de la sélection mais conduit à un phénomène inverse : elle retire une prérogative au militant et tend à « démonétiser » son statut en égalisant les droits de l'adhérent et du sympathisant.

Le PS a organisé en 1995 sa première primaire fermée, prévue statutairement depuis 1978. L'objectif est alors de donner plus de pouvoir aux adhérents mais surtout de contourner les courants (certains dirigeants dénoncent alors une présidentialisation et une personnalisation de l'organisation). Les primaires de novembre 2006 apparaissent fermées à un double titre. Seuls les adhérents du PS peuvent y participer. Seuls les candidats ayant obtenu les parrainages requis ont eu le droit de concourir.  On peut néanmoins les considérer comme semi-ouvertes et à ce titre comme une préfiguration des primaires de 2011. La base électorale militante appelée à désigner le candidat a en effet été élargie quelques mois avant le vote d’investiture, à la faveur d’une offre d’adhésion à « vingt euros » sur Internet qui a rencontré un éclatant succès. Lancée début 2006, la campagne d’adhésion a visé plusieurs objectifs : élargir une base militante, perçue comme étroite et non représentative, en vue de l’élection présidentielle et riposter à la politique de recrutement volontariste engagée par l’UMP. Le parti de droite a lui-même engagé un processus de « démocratisation » tout à fait inédit. Au terme d’âpres négociations, il a été décidé en décembre 2005 que l’UMP soutiendrait officiellement un seul candidat et lui apporterait son soutien financier. Le bureau politique du 6 décembre 2005 retient que « l’ensemble des adhérents sera amené à voter pour choisir le candidat soutenu par l’UMP à l’élection présidentielle ». Le candidat est donc « soutenu » et non pas « investi » par le parti au terme d’un vote des militants (ce qui constitue là encore une première étape). L’évolution de l’UMP est décisive sur ce point. La désignation par les militants du candidat était conçue jusque-là dans la droite gaulliste comme une entorse à la tradition historique. La présidence de l’UMP est ainsi censée assurer le contrôle de la candidature présidentielle.

Les primaires ouvertes constituent une seconde étape dans ce processus de « démocratisation ». Dans un contexte de montée d’un « impératif participatif », les partis cherchent, à travers l'innovation démocratique des primaires, à projeter une image d’ouverture et de modernité qui tranche avec le caractère autocentré et « stérile » des luttes internes. De fortes injonctions normatives pèsent pour dépasser les formes traditionnelles de la démocratie représentative auxquelles les partis politiques sont associés. Les primaires traceraient la voie d’un approfondissement démocratique en ouvrant un nouveau droit citoyen et en fluidifiant une démocratie délégative que les partis politiques ont figée. À travers les primaires qui semblent consacrer l’ère du « sympathisant » s’opère une fluidification des frontières partisanes même si cette porosité, trompeuse à bien des égards, n’implique pas une « décommunautarisation » des partis. Les primaires apparaissent d’autant plus « démocratiques » que, dans un contexte de « crise » du militantisme, l’implantation des partis dans la société s'est fortement érodée. Comment la surface sociale des partis, de plus en plus étroite, pourrait-elle en effet justifier que la production du candidat soit le seul fait de ses militants ?

Une réponse à l'affaiblissement des partis

Ce nouveau mode de désignation peut aussi être analysé comme le produit de l'affaiblissement des partis politiques ou de leurs stratégies de relégitimation. Le rétrécissement de leur base militante, le déclin de leur ancrage et partant de leurs représentativité et réceptivité sociales conduisent à délégitimer les modes de sélection traditionnelle, au risque de dévaluer encore un peu plus le militantisme.

Au PS, les primaires ouvertes sont progressivement apparues comme « la seule réponse » possible à la nécessité du changement partisan à mesure que les appels à la refondation organisationnelle ne conduisaient qu’à des échecs, des replâtrages ou des impasses. De fait, les primaires sont le produit de l'échec des tentatives de rénovation du parti. L’élargissement de la base de désignation du candidat à l’élection présidentielle est érigé en nécessité, mais il n’est plus pensé comme devant résulter d’une réelle politique de recrutement militant à laquelle les socialistes ont renoncé (il faut ainsi se demander si le parti des élus cherche vraiment à rester militant ?). À droite, la question se pose en des termes différents dans la mesure où la légitimité militante est sans doute moins valorisée.

De manière générale, à mesure que se fragilise l’identification partisane, les liens entre électeurs et partis s’affaiblissent d’autant plus que leurs périmètres d’action se rétrécissent et leurs réseaux se rétractent. Aussi les primaires constituent-elles une manière de resserrer ces liens en intégrant les électeurs dans le choix. Le renforcement de la dimension électorale des partis, évolution centrale dans le modèle du « parti-cartel » proposé par Richard Katz et Peter Mair, conduit les partis politiques à externaliser la fonction de sélection de leurs candidats. Les primaires témoignent en ce sens d'une « électoralisation » croissante des partis (même si les partis dominants sont seuls en mesure de les organiser). Il s’agit dans cette perspective d’optimiser le choix du candidat, d’accroître la légitimité des partis et leur crédibilité dans l'opinion publique, d’enrichir le choix des électeurs jusque-là limité, de pré-mobiliser les électeurs ou de renforcer le sentiment de participer à un projet politique commun. De nombreuses études anglo-saxonnes insistent ainsi sur les bénéfices électoraux attendus de l’utilisation de ce mode de sélection. Les primaires permettent de produire le candidat le plus « apte » à concourir ou d’améliorer la valeur du candidat et de mieux cibler les intérêts de l’électeur médian, obéissant ainsi à une forme de « rationalité informationnelle ». Ces approches sont néanmoins excessivement stratégistes et occultent les tâtonnements et bricolages qui président au choix et à la stabilisation de cette procédure.

Personnalisation et présidentialisation de la vie politique

Les primaires peuvent être enfin analysées comme une « adaptation » à la présidentialisation des institutions et à la personnalisation de plus en plus forte de la vie politique, phénomènes qu'en retour elles contribuent à accentuer. Elles sont le produit de l'individualisation du champ politique et du primat des personnalités, étalonnées par les sondages, ce que Christian Le Bart nomme « égo-politique ». En France, les primaires parachèvent une (hyper) présidentalisation renforcée par le quinquennat et l'inversion du calendrier décidée en 2001. Dès lors que la victoire à l'élection présidentielle devient l'ultima ratio des partis et l'alpha et l’omégade la vie politique, structurant les stratégies d'un nombre croissant d'acteurs, les partis cherchent à aligner leur fonctionnement sur le système institutionnel. La séquence présidentielle comporte désormais quatre tours de scrutin, voire six lorsque sont intégrées les élections législatives.

Il faut néanmoins là encore se départir d'un mode de raisonnement trop mécaniste, comme nous y invitent Florence Haegel et Frédéric Sawicki. La thèse de « l'adaptation » suggère « une conformation à un modèle ou à une règle extérieure et postule un mouvement à la fois trop univoque, trop automatique et trop vertical ». La présidentialisation du PS a été de ce point de vue éloquente : elle est à la fois erratique et plus précoce qu'à droite, alors même que ce parti est de culture parlementaire et a longtemps marqué une hostilité au pouvoir « personnel ». Les ressources d'opinion liées au poids des sondages et à la personnalisation jouent un rôle de plus en plus central, y compris quand les votes sont internes. En 2006, Ségolène Royal est investie en contournant le parti et en excipant de la présidentiabilité que lui confèrent les sondages.  Les ressources partisanes, c’est-à-dire la fidélité au parti manifestée par l’investissement dans son organisation et l’attachement proclamé à ses valeurs et à sa tradition, perdent alors de leur force. La droite partisane, le RPR puis l'UMP, est paradoxalement « à la traîne par rapport au PS alors même que son soutien au renforcement de l'institution présidentielle était acquis ». La désignation directe du leader du parti par les adhérents est introduite plus de cinq ans après le PS (en 1998), la désignation du candidat présidentiel par les militants est décidée, on l'a vu, en 2005. Il faut ainsi accorder dans l'analyse toute leur place aux moments critiques, aux contextes d'incertitude ou de réorganisation de l'économie des luttes partisanes pour comprendre l'adoption des primaires.

 

Rémi Lefebvre, professeur de science politique, université Lille 2-CERAPS et Éric Treille, chercheur associé, CRAPE-Arènes

Auteurs de Les Primaires ouvertes en France. Adoption, codification, mobilisation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016

 

 

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