Comment les primaires ouvertes sont-elles devenues possibles en France? (2/3)

Une approche comparée des processus d’adoption au PS et à LR par Rémi Lefebvre, professeur de sciences politiques, université Lille 2-CERAPS et Éric Treille, chercheur associé, CRAPE-Arènes. Voici la deuxième des trois parties.

Partie 2

Facteurs conjoncturels : un mode de production du leadership dans un contexte de défaite

Les facteurs généraux évoqués doivent être contextualisés et rapportés à des configurations et des conjonctures spécifiques. Tous les partis politiques ne se convertissent pas aux primaires. Au temps long de la transformation structurelle, il faut ajouter le temps court du moment de l'adoption des primaires et porter attention à ce que Michel Dobry appelle des « logiques de situation ». Dans la conversion aux primaires ou leur adoption apparaissent souvent déterminants des éléments conjoncturels (« crise », « défaites répétées »…) ou d’autres facteurs (mobilisation d'entrepreneurs de réformes, stratégies des dirigeants ou régulations imposées par les luttes internes aux partis politiques). L'adoption des primaires procède d'un contexte de « crise » ou de « mise en crise » du parti, correspondant à une vacance de leadership liée à une défaite, à une incapacité à y faire face par les instruments existants et à la mobilisation d'acteurs poursuivant certaines stratégies.

Vacance de leadership et crise de l'institution

Les contextes dans lesquels le PS et l'UMP ont été amenés à adopter les primaires présentent de fortes similitudes. Dans les deux cas, la défaite produit une vacance de leadership qui exacerbe la concurrence pour les positions dirigeantes. Le parti se replie sur ses luttes internes que les procédures en place sont censées trancher (congrès, vote interne…), le leadership partisan devant assurer l'investiture à l'élection présidentielle. Or les instruments traditionnels d'arbitrage ne parviennent pas à clarifier cette confrontation. 

En 2007, le PS enregistre une troisième défaite consécutive à l’élection présidentielle. Il sort ensuite déchiré du congrès de Reims, supposé pourtant solder l’échec électoral. Enfin, Martine Aubry a été portée à la direction socialiste dans des conditions particulièrement controversées. Manuel Valls évoque ainsi des poursuites judiciaires. L’étroitesse du score et les irrégularités avérées lors des votes délégitiment de fait les procédures internes. À l'UMP, suite à la défaite de 2012 et au retrait de Nicolas Sarkozy, le duel acharné entre Jean-François Copé et François Fillon ébranle également durement le parti. L'enjeu est bien de prendre la tête du parti en vue de l'élection présidentielle. La consultation interne plonge l’UMP dans une crise sans précédent. Après les résultats du 18 novembre, les deux camps proclament leur victoire à moins de vingt minutes d'intervalle. François Fillon annonce la création d'un groupe parlementaire dissident, menace d’un recours en justice… Les fraudes massives attestées lors du vote pour la présidence de l’UMP ont affaibli le principe d’une désignation interne pour le futur candidat. Dans les deux cas, les contestations ont disqualifié le parti comme instance démocratique et affaibli sa capacité à trancher de manière nette et impartiale les luttes internes, qu’elles soient nationales ou plus locales comme a pu également le montrer le déclenchement d’une primaire socialiste à Marseille lors des élections municipales de 2014.

Arnaud Montebourg peut alors déclarer au Monde, à l’issue du processus des primaires de 2011 : « Après l'affaire des fraudes au congrès, le parti était moribond. Et si nous avions continué à désigner notre candidat avec les grandes fédérations, c'est l'Hérault ou les Bouches-du-Rhône qui l'auraient choisi. Vu les affaires qui y sont intervenues depuis, il n'y aurait donc pas pu y avoir de désignation. C'est pourquoi, plutôt que de rénover le parti de l'intérieur, on a choisi l'extérieur » (le 7 octobre 2011).

Des coalitions réformatrices

Dans cette conjoncture post-défaite critique et « fluide » (au sens de Michel Dobry), les primaires font l'objet d'une mobilisation collective d'acteurs. Des entrepreneurs de réformes cherchent alors à subvertir les règles du jeu existantes et à imposer des « solutions » nouvelles, alors que des injonctions au changement et à l'innovation se manifestent. On peut distinguer deux types d'acteurs principaux : les think tanks et les outsiders.

Au PS, la mise à l’agenda des primaires ouvertes a ainsi été le produit d’une coalition, associant des outsiders du jeu partisan, le think tank Terra nova et une partie de la presse de gauche qui se rassemblent autour de cette cause et exerce de fortes pressions sur la première secrétaire Martine Aubry, très réservée initialement par rapport à cette option. La défaite cuisante aux élections européennes constitue alors une fenêtre d’opportunité pour ces entrepreneurs. Elle ouvre une nouvelle séquence critique, que la première secrétaire en août 2009 cherche à dénouer en se prononçant pour les primaires et en annonçant un référendum militant sur cette question. À l'UMP, le projet est initialement porté par un think tank de jeunes militants, La boîte à idées, composé de hauts fonctionnaires et d'experts du secteur privé, qui se définit explicitement comme « un Terra Nova de droite » et produit une note sur les primaires en avril 2013, quelques semaines avant son adoption statutaire.

Les primaires ont reçu, au PS comme à l'UMP, le soutien d’outsidersdotés de faibles ressources collectives et militantes qui ont intérêt à bouger les lignes et mettre en cause le statu quo organisationnel. Les lignes de force qui se structurent autour du débat des primaires sont déductibles de la distribution des ressources partisanes. Au PS, les deux derniers premiers secrétaires (François Hollande et Martine Aubry) y sont au départ nettement hostiles tandis qu’Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, Manuel Valls ou Ségolène Royal (qui a « perdu » le congrès de Reims) plaident pour cette nouvelle règle du jeu. À droite, Bruno Le Maire, Laurent Wauquiez, Nathalie Kosciusko-Morizet, Xavier Bertrand… en sont les plus ardents partisans. L’expérience socialiste a valeur de précédent en ce qu’elle montre qu’une candidature aux primaires peut permettre à des personnalités alors de « second rang » (Manuel Valls ou Arnaud Montebourg) de se forger une identité politique et de construire un rapport de force dans la perspective de la composition d’un gouvernement. Le témoignage de Maël de Calan, responsable de La boîte à idées, est ici précieux : « Les primaires socialistes ont donné des idées aux dirigeants de l’UMP qui se disent “Valls, Montebourg… pourquoi pas moi ?” Personne ne pensait qu’Hollande pouvait gagner. Ils se disent au pire, je fais 5 ou 10 % et ensuite je suis incontournable. » Les primaires sont d'autant plus à droite un instrument du rapport de force interne que le pluralisme interne n'y est pas institutionnalisé. 

Les primaires comme solution procédurale

Les primaires s’imposent ainsi comme un mode de régulation des luttes internes et la solution procédurale permettant de les trancher et de les civiliser dans un cadre codifié et négocié. L’instrument des primaires, fondé sur une croyance procédurale, agit comme un réducteur d’incertitude et de complexité dans une situation critique qui apparaît difficilement maîtrisable. La formule de la « coopétition », forgée par Olivier Ferrand, président et fondateur de la fondation Terra Nova, et Arnaud Montebourg, permet de sortir d'une primaire latente et sauvage et de trancher les différends au grand jour. Les candidats s'affrontent tout en coopérant, puisque l'objectif final est la victoire de son camp.

Comme au PS, les primaires à l'UMP sont également l'aboutissement d’une crise : celle de 2012. L’adoption des primaires ouvertes est ainsi le résultat d’un compromis entre Jean-François Copé et François Fillon, qui a fait de l’adoption de la primaire ouverte la principale condition d’une pacification du parti. L'ancien premier ministre renonce à exiger une nouvelle élection pour la présidence du parti pour « se tourner vers les Français » en faisant le pari qu’avec la primaire, la maîtrise de l’appareil partisan devient moins déterminante et que la fonction et les ressources de président de l’UMP seront en quelque sorte « démonétisées ». Par la suite, les « fillonnistes » puis les « juppéistes » ont cherché à rendre irréversible ce choix en durcissant juridiquement l’adoption statutaire des primaires, notamment par l’appel à la professeure de droit public Anne Levade pour diriger une haute autorité.

Les primaires procèdent ainsi à droite comme au PS de la gestion d’une « sortie de crise » et d’un état des luttes internes. Il faut néanmoins pointer quelques différences. En 2013, un autre élément conjoncturel a joué fortement à droite : la montée du FN, qui contraint à l'unité au premier tour pour se qualifier au deuxième. L’argument du risque d’un nouveau « 21-Avril » incitera aussi en 2016 à l’organisation d’une « primaire des gauches et des écologistes » mais ne rencontrera pas le même succès. À droite, l'adoption des primaires n'a guère suscité de débat de fonds à la différence du PS. Aucune controverse sur la « nature du parti » ou la place des militants n’a véritablement été enclenchée. De manière prévisible, c’est la question récurrente de la conformité au gaullisme qui est la plus discutée. Seul Henri Guiano a remis ainsi vraiment en cause cette procédure « contraire à l’esprit de la Cinquième République » dans la mesure où elle fait d’un candidat le prisonnier d’un camp.

La décision d'adopter les primaires, pour décisive qu'elle soit, n'est pas forcément tranchée et tranchante. Sa codification et la définition précise des règles du jeu déterminent de nouveaux enjeux. À droite, le retour dans le jeu partisan de Nicolas Sarkozy en 2014 menace cependant un temps une règle qui apparaît longtemps fragile.

 

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